Quinze ans ont passé depuis Boxing Helena, le premier long métrage de Jennifer Chambers Lynch, sur la séquestration d’une beauté fatale par un amoureux transi qui finissait par lui couper les jambes et les bras pour la posséder à vie. La fille de David Lynch n’en conserve pas un bon souvenir : le phénomène autour du film et les rumeurs colportées sur ses facéties caractérielles ont considérablement nui à sa réputation. A l’époque, elle l’a payé très cher (doux euphémisme) et beaucoup conservent d’elle l’image d’une petite fille capricieuse ayant foutu un procès à Kim Basinger (qu’elle a d’ailleurs gagné) pour l’avoir laissé tombée à deux semaines du tournage. L’expérience fut si éprouvante qu’elle a eu besoin de faire une pause avant de goûter aux excès destructeurs (la drogue) et de se racheter une bonne conduite (l’éducation de sa fille qui a aujourd’hui 12 ans). Aujourd’hui, elle revient apaisée avec un second long, Surveillance, plaisir très coupable qui joue la carte de l’outrance et du pastiche pour bousculer les habitudes du spectateur. En interview, Jennifer qui possède les yeux de son père David essaye de véhiculer une image plus détendue. Mais il suffit de deux trois questions bien et/ou mal placées pour réveiller le démon qui somnole en elle.
Pourquoi 15 ans d’absence ?
La seule raison pour laquelle j’ai arrêté de faire du cinéma, c’est la naissance de mon enfant. Je l’ai élevé toute seule. Pendant quinze ans, cela m’a permis de remettre en cause beaucoup d’événements qui me sont arrivés et de me calmer. Je me suis solidifiée avec le temps, je suis devenue moins fragile. Maintenant, je suis forte. En cela, il y a une évolution.
Avec Surveillance, vous essayez de surprendre le spectateur en explorant différents niveaux de violence.
J’aime la manière dont les personnages se blessent entre eux, consciemment ou inconsciemment. Je suis fascinée par la violence des rapports humains avant d’être fascinée par une quelconque forme de violence au cinéma. Dans Surveillance, je me focalise beaucoup sur les blessures que les uns font aux autres. Le junkie se fait mal avec la drogue. Le flic tire sur tout ce qui bouge parce qu’il a besoin de faire mal, histoire de tromper son ennui… La seule personne que l’on peut sauver de ce marasme, c’est la petite fille qui observe ce monde d’adultes avec les yeux d’une enfant impuissante. C’est pourtant elle qui en sait le plus parce qu’elle n’a pas les tares propres aux adultes, à savoir l’ego, le jugement, la critique facile, l’autodestruction. L’identification doit reposer sur elle : après avoir été confrontée à des toxicos et des tueurs en série, comment va-t-elle évoluer ? Va-t-elle subir cet univers violent ? Va-t-elle finir comme une toxico ? Va-t-elle devenir tueur en série ?
Vous vous identifiez beaucoup à l’enfant dans le film. Pourquoi ?
Oui, carrément. Je reste persuadé que nous, en tant qu’adultes, prenons des décisions parfois terribles sans assumer les conséquences ni même essayer d’aller au-delà des apparences pour se faire une opinion proche. Si tu vois une merde de cheval, tu ne te dis pas que c’est juste une merde de cheval, tu vas essayer de trouver ce putain de poney! Car il n’y a pas de merde de cheval s’il n’y a pas de cheval. Je ne suis pas super précise mais je suis effarée par la manière dont les gens se comportent parfois. Toute cette violence… Alors qu’il n’y a rien de plus simple que de se comporter de manière bienveillante. Ça dépend beaucoup de boulot pour se faire détester, non? Mais on ne va pas vers les autres parce que c’est un réflexe humain. C’est un peu la même chose pour le mensonge. Lorsque tu racontes un bobard, tu t’enfonces forcément toi-même dans un piège. Mais les gens adorent mentir. Ce genre de comportement me fascine. C’est vraiment très difficile d’être franc avec les gens mais j’ai toujours pris comme devise de ne jamais mentir et de toujours dire ce que je pensais. Comme ça, je n’ai pas à cacher ce que je suis et je n’ai pas à me souvenir des mensonges que j’ai pu balancer à gauche et à droite. Immédiatement, on se sent plus serein. Trouve le poney quoi…

