Interview : Jean-Baptiste Andrea (« Dead End »)

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Studio Canal s’est – enfin – décidé à sortir Dead End, film d’horreur américain coréalisé par deux réalisateurs français (Jean-Baptiste Andréa et Fabrice Canepa), tourné à Los Angeles en trois semaines, en novembre 2001, après deux mois et demi de préparation et un an après l’écriture du script. Depuis, Andréa a réalisé un long métrage tout seul (Big Nothing avec Simon Pegg et David Schwimmer). Ça ne l’empêche pas de revenir sur cette expérience collective.

Pourquoi le film a mis autant de temps à sortir?
La première fois que des distributeurs ont pu voir Dead End, c’était au festival de Gérardmer en 2003. Avec Fabrice Canepa, le co-réalisateur, nous en avions tellement marre d’écrire des films français, de les envoyer au CNC qui nous a jamais produit et des boîtes de prods qui ne nous répondaient pas. Quand on nous répondait, on nous disait que notre univers n’était pas du tout français. A un moment donné, nous nous sommes dit que nous allions faire notre truc nous-mêmes. Ne plus attendre l’autorisation. Donc le tourner nous-mêmes aux Etats-Unis avec une caméra numérique. Ecrire un scénario en anglais et pouvoir le montrer à plus de monde. Après advienne qui pourra. On le file à James Huth avec qui on bossait beaucoup en écriture. Il aimait bien le concept. Il l’a montré à Yves Chevallier, producteur de Sagittaire films, une boîte qui s’est hélas cassée la gueule pendant la production. Chevallier était un distributeur assez connu à l’époque et il a totalement adhéré lui aussi. C’était en anglais, de l’horreur, original, et pas cher. Il l’emmène à Studio Canal. Studio Canal qui fait des ventes internationales adore aussi. On a un financement à pas grand-chose (nous avons dû avoir 800 000 dollars). Nous nous sommes retrouvés avec cette somme à faire ce film aux Etats-Unis. En parallèle, Sagittaire a fermé. Ce qui est dommage vu qu’il distribuait beaucoup de films géniaux. Malheureusement, les films géniaux, ils n’attirent pas grand monde. Pour donner une idée, le dernier qu’ils ont produit, c’est Eurêka, d’Aoyama Shinji qui dure à peine trois heures et demi. Ils avaient distribué Le projet Blair Witch. Des vrais fous de cinéma qui ont souffert de la prévalue commerciale. Ils devaient donc distribuer Dead End. Ils ont cédé les droits vidéo à Studio Canal en demandant de l’argent en échange des droits vidéos. Quand Sagittaire a fait faillite, on a donc plus eu de distributeurs. On a cherché un autre distributeur. Tous les distributeurs voulaient les droits vidéo car une sortie en salles coûtait extrêmement cher. Aucun ne voulait prendre le risque de le sortir en salles. Et comme les droits vidéo étaient déjà à Studio Canal… En un sens, je comprends: ça coûte extrêmement cher. Après le passage à Gérardmer, il s’est très bien vendu pour l’internationale. En Angleterre, par exemple, il a super bien marché en salles et surtout en dvd. J’avais beaucoup de promo. Le seul pays où il n’est pas sorti, c’était en France. Du coup, on est content qu’il sorte enfin. D’autant qu’à l’époque, on avions déjà fait le commentaire-audio.

Fabrice et vous, donnez l’impression de bien vous être amusés pendant le commentaire-audio qui n’est pourtant pas un exercice facile.
Je ne suis pas fan de commentaire-audio mais nous avons fait ça dans une bonne ambiance en disant beaucoup de conneries. C’est un peu bizarre. Je n’aime pas spécialement regarder le film en le commentant. C’est généralement une heure et demi de parlotte linéaire. Et puis je n’aime pas trop révéler certains secrets de fabrication. Ça enlève une certaine magie. En même temps, nous nous sommes posés tous les deux et nous l’avons fait en une prise.

A l’époque, quelles étaient vos influences?
J’ai du mal à citer des influences. Si vous me demandez le réalisateur que je préfère au monde, je vous citerai Sergio Leone. Et est-ce que vous voyez du Sergio Leone dans ce que je fais? La réponse est non. J’adore David Lynch, Milos Forman… De la même façon, ils ont fait eux aussi des mauvais films. Celui qui m’a donné envie de faire du cinéma, c’est Vol au-dessus d’un nid de coucou. Ça m’a tellement marqué à l’époque que je ne suis pas dit, en sortant, que je voulais à tout prix faire du cinéma. Je l’ai vu à l’école. Ils avaient organisé une projection dans une grande salle. Je devais avoir 14-15 ans. C’était peut-être aussi l’un des premiers films graves que je voyais. Pour moi, c’était une claque. J’en suis ressorti très ému. Je ne crois pas non plus qu’il y ait beaucoup de Milos Forman dans ce que je fais. Donc les influences, ça veut tout et rien dire. A l’époque, j’ai juste réalisé que le cinéma était un vecteur d’émotions incroyable. Ces mecs-là touchent au génie à travers 25 genres différents.

Comment est venue l’idée du twist final?
Nous avons écrit le scénario de Dead End avant le phénomène du Sixième Sens, de M. Night Shyamalan, qui est un film que j’aime beaucoup. Ça a déjà été fait par L’échelle de Jacob, Carnival of Souls, ce genre de films. Mais celui qui l’a rendu célèbre voire popularisé – car L’échelle de Jacob reste encore aujourd’hui un film de connaisseurs –, c’est Sixième Sens. Nous n’avons pas eu envie de l’enlever au dernier moment. On peut le deviner en plein milieu du film mais en même temps, ça reste un gag. On s’en fout finalement. Pour nous, c’était juste une façon de finir le film. Pendant l’écriture du scénario, on ne comptait pas vendre Dead End en alarmant le spectateur: «attention, il contient un twist final!». De toute façon, le film ne vaut pas que par son twist.

Est-ce qu’il y a des films possédant une fin inattendue qui vous ont marqué?
Récemment, je dirais Le Village, de M. Night Shyamalan. J’ai adoré le twist. Je ne savais pas que c’était la formule favorite du cinéaste. J’ai vu ses films assez tard. En revanche, j’ai trouvé Lady in The Water extrêmement lourd. Je n’ai pas aimé la difficulté de trouver un ton. Y a des idées géniales comme le gamin qui lit sur les paquets de corn flakes. C’est génial dans une histoire d’enfants. Au départ, il a écrit La jeune fille de l’eau pour ses enfants. Quand tu le vois dans une histoire d’enfant, c’est extrêmement poétique. Quand tu le vois dans le film, j’ai trouvé ça affligeant. Son défaut sur ce film, c’est d’avoir mélanger les genres. Sans doute pour plaire à ceux qui le produisaient. Je ne connais pas sa marge de manœuvre mais j’ai été totalement dérouté par le ton. Je n’ai pas aimé la photographie. En revanche, j’ai adoré Signes. Sauf la fin. L’ambiance est terrible. J’ai vraiment flippé avec juste une maison dans un champ. Pour moi, rien que l’idée du personnage qui essaye de voir ce qu’il y a derrière la porte avec une lame de couteau, c’est digne d’un génie. Shyamalan est un génie de mise en scène. C’est pour ça que ça m’ennuie dans La jeune fille de l’eau, on a l’impression qu’il perd un peu pied, non?

C’est un film malade où le réalisateur règle ses comptes avec la critique et où les figures du conte sont malades. C’est en assassinant le critique, incarnation du cynisme, et en montrant des personnages naïfs qui essayent tous ensemble de sauver une créature que le conte peut finalement renaître. Et c’est ce qui arrive à la fin où il n’y a pas de coup de théâtre.
C’est vrai. Mais je pense que le coup du critique qui se fait déchiqueter a eu un effet pervers. Shyamalan s’est mis toute la presse à dos. Surtout aux Etats-Unis. En France, je ne sais pas. Ce truc-là m’a fait marrer. Peut-être parce que moi aussi je m’en suis pris plein la gueule. Sur Big Nothing surtout, le second long métrage que j’ai réalisé. En Angleterre, les critiques sont ultranationalistes. Tout ça parce que Simon Pegg a osé jouer en Américain, les mecs nous ont déchiré. La presse mensuelle a adoré. Mais le jour de la sortie, les cinq journaux principaux détestaient unanimement David Schwimmer et Simon Pegg en américain, c’était le pompon. Pour eux, c’était une icône du pays. Bilan des courses: nous avons eu à chaque fois une étoile sur cinq. Je m’en suis remis mais j’ai trouvé ça dommage qu’ils ne réfléchissent pas. Aux Etats-Unis, beaucoup de gens qui ne connaissaient pas Simon Pegg m’ont demandé qui était cet américain parce qu’ils ne le connaissaient pas. Donc il était parfaitement crédible. Pour revenir à Shyamalan, je maintiens que ce genre de scène reste casse-gueule. En plus il a mélangé les gentils critiques et les méchants critiques, c’est con! (rires). Plus sérieusement, j’ai trouvé ça bancal. Mais autant j’ai trouvé celui-là mauvais, autant j’irai vraiment voir son prochain.

Pour revenir aux films à twist, est-ce que vous avez vu Saw, de James Wan?
Je n’aime pas beaucoup. Je trouve déjà que Carry Elwes joue très mal. Alors que je l’adorais dans Princesse Bride. Le concept du film était chouette, le twist était très bien aussi. En revanche, j’ai moins accroché au film. Vous avez d’autres films avec des twists marquants?

Crying Game, de Neil Jordan?
Je ne l’ai pas vu mais tout le monde m’a raconté le twist. Tiens, un film à twist que j’aime beaucoup, c’est Neuf Reines, de Fabian Bielinsky. J’ai adoré. Je suis allé voir le remake sans faire exprès un jour (NDR. Criminal, de Gregory Jacobs avec John C. Reilly et Diego Luna) et je pensais tomber sur un film américain de plus. Puis plus le film avance, plus je commence à reconnaître les Neufs Reines. Et je suis sorti au bout de vingt minutes. L’original était génial.

Pour revenir sur l’expérience de Big Nothing, on aurait pu vous attendre au tournant après Dead end avec un nouveau film d’horreur et finalement vous avez réalisé un polar inspiré par Guy Ritchie et Quentin Tarantino. Pourquoi?
Je ne voulais pas continuer dans le genre horrifique. En tout cas, pas tout de suite. Je ne voulais pas devenir le mec qui réalise seulement des films d’horreur ni même celui qui va être engagé à Hollywood pour faire un remake d’Halloween ou autre. Personnellement, je ne vois pas l’intérêt de refaire des classiques. Cinématographiquement, je ne vois pas moi personnellement comment je peux faire mieux. Je ne me sentirais pas honnête mais plutôt minable. Je trouve qu’on apprend plus en essayant des genres différents. Par exemple, j’ai envie de faire un western. Dans tout ce que j’écris, il y a toujours une dimension noire. Je suis d’ordinaire quelqu’un d’assez heureux et ça doit développer sans doute dans mon imagination quelque chose de très sombre. Je ne suis pas quelqu’un de mélancolique. Mon univers, c’est le jeu de rôles, le métal, le gothique. Je trouve que dans ces registres, tu as une créativité musicale et graphique. C’est mon truc visuellement. Jeune, j’étais grimé de partout. Ça ne m’empêchait pas d’être heureux. Je ne suis pas dans le trip gothique dépressif. Je suis un métallo-gothique joyeux. De la même façon qu’il y a une vraie créativité dans les films d’horreur. C’est là qu’il y a des gens passionnés en général.

Est-ce que sur Big Nothing, vous avez eu autant de liberté que sur Dead End?
Paradoxalement non. Déjà parce que les circonstances de production étaient différentes. C’était plus compliqué et il y avait plus d’argent. Et comme l’argent était anglais, on a dû le tourner au Pays de Galles et au Canada alors que l’action est censée se dérouler dans l’Oregon. Un plan de travail excessivement difficile. Des contraintes de tournage. Des trucs à faire qui ne sont pas logiques. Avec même de poser la caméra, il fallait savoir si c’était possible en terme de production. Sur Dead end, on avait des contraintes de fric mais on avait plus de liberté. Quoiqu’il en soit, on a réussi à faire les transitions. Mais c’était fatigant.

Etes-vous sensible à la peur au cinéma?
Oui. Je me souviens que le film qui m’a le plus fait flipper, c’est La nuit des morts vivants, de George Romero. Je suis allé le voir au cinéma quand j’avais 11 ans. A l’époque, c’était interdit aux moins de 12. J’étais fier de m’être introduit dans la salle. J’ai fait des cauchemars toute la nuit. Je me suis dit que je n’aurais jamais dû aller voir ce film! Et pour revenir à ta question précédente, bien que ça ne soit pas un twist, j’ai adoré la fin de La nuit des morts vivants. A l’époque, le nihilisme m’avait profondément traumatisé.

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