[INTERVIEW JAUME BALAGUERO]

Jaume Balaguero, réalisateur de La Secte sans nom et de [REC.], revient avec Malveillance, un conte pervers idéal pour les fêtes.

Jaume Balaguero avait frappé tellement fort avec La secte sans nom, son premier long métrage qu’il est rapidement devenu le grand espoir de Filmax et l’émule de Alejandro Amenabar, qui venait de cartonner avec Tesis et Ouvre les yeux. L’économie de moyens favorisait un climat poisseux d’insécurité et l’histoire était terrifiante (une mère endeuillée par la mort de sa petite fille était intimement convaincue qu’elle était toujours vivante). Le massacre des dix dernières minutes dans un endroit désolé et les explications de dernière minute étaient encore plus effroyables que tout ce qui avait précédé. Sous l’impulsion d’Alejandro Amenabar, Balaguero a tenté de copiner avec les Etats-Unis et essuie son premier échec : Darkness, très inspiré de Silent Hill, qui cache derrière une histoire de maison hantée l’autopsie d’une famille en crise (comment les enfants souffrent des névroses de leurs parents). Fragiles, peut-être son meilleur film, lui permet de diriger Calista Flockhart. Une ghost story dans la meilleure tradition du genre (mélodrame et fantastique) qui se déroule dans un hôpital pour enfants, qui suit le parcours tourmenté d’une infirmière déprimée et qui reprend un motif connu (la culpabilité matérialisée par un monstre). Balaguero se surpasse avec Chez Nous, sketch des Peliculas para no dormir. Mais c’est avant le succès de [REC.] qui, entre suites et remake, propose l’équivalent d’une attraction foraine au cinéma. Entre les différents projets, Malveillance, son dernier long métrage, ressemble à une pause. Un exercice de style Hitchcockien qui sans atteindre ses modèles, sans jamais posséder ne serait-ce qu’une seconde le vertige du Locataire de Roman Polanski, creuse l’horreur domestique déjà à l’épreuve dans le segment des Peliculas para no dormir, où des éléments quotidiens deviennent sources d’angoisse.

Est-ce que vous revoyez vos films ?
J’évite… Principalement parce qu’ils sont liés à des bons et des mauvais souvenirs. Dans les mauvais, je citerai tout de suite Darkness. L’accueil exécrable qu’il a reçu m’a beaucoup peiné, surtout aux Etats-Unis où les critiques étaient d’une violence inouïe. Accessoirement, c’est le film sur lequel j’ai dû faire le plus de compromis : la distribution m’a imposé un casting américain pour que le film sorte aux Etats-Unis et ça reste une expérience hyper désagréable pour moi. En revanche, [REC.] était le plus éclatant à tourner : c’était rapide, malin et toute l’équipe était à fond. De manière générale, j’essaye de ne pas revoir mes films car je suis très critique. Je préfère penser à l’avenir en essayant d’apprendre à chaque nouveau projet.

Les épilogues de vos films sont souvent pessimistes. Malveillance n’échappe pas à la règle…
Ce n’est pas toujours le cas. Regardez Fragile. la fin conserve l’espoir sans être réellement optimiste. J’ai surtout voulu que cela se termine comme un conte de fées. Toute l’histoire nous amène vers cette fin, positive certes, mais pessimiste un peu aussi, comme dans les contes de fées. Pour dire la vérité, je me sens mieux avec une fin terrible et bouleversante qu’avec une fin gentille. Je pense à d’autres films marquants comme Se7en ou Le silence des agneaux. En Espagne, on ne m’a jamais mis de pression pour que les fins de mes films soient moins noires. Tout dépend si elle est cohérente avec ce qui a précédé. La secte sans nom avait une fin terrible mais ça correspondait à l’histoire et on ne pouvait pas me reprocher cette noirceur. Je dirais la même chose pour Malveillance. La vraie différence vient du fait que pour une fois le personnage principal est masculin. En général, les femmes m’intéressent plus que les hommes pour les rôles principaux car je pense la femme plus complexe. Ce n’est pas vraiment conscient, mais il se trouve que quand je commence à écrire une histoire, je pense systématiquement à une femme. Le sexe féminin est pour moi beaucoup plus mystérieux, peut-être parce que je suis un homme et que j’aime les femmes.

Diriez-vous que [REC.] a relancé votre carrière?
Totalement. Le but n’était pas de réaliser le nouvel Exorciste. Friedkin l’a déjà fait, et son film est imbattable, inusable, d’une évidence terrible. On ne voulait pas non plus exploiter le filon du Projet Blair Witch. Avec Paco (Plaza), on adorait le film et on trouvait ça énorme tout ce buzz généré grâce à Internet. Dès le départ, on ne cherchait pas le souci d’authenticité, on était dans l’artifice et on ne voulait pas le cacher, c’aurait été ridicule. Conscients de ce qui a déjà été fait en matière d’horreur, on a juste essayé d’expérimenter. De créer quelque chose de différent qui dissèque les mécanismes de la peur sans nécessairement en faire trop et en fonctionnant sur tous les registres possibles. Paco et moi y avions beaucoup réfléchi en essayant de chercher ce qui faisait peur au spectateur et ce qui risquait de ne pas fonctionner. Tous les deux, on a pensé à la même chose: qu’est-ce qui fait finalement plus peur que d’assister à l’horreur en direct, en live? On voulait avec [REC.] que le spectateur se prenne au jeu et subisse les événements de manière sensitive pour avoir peur sur le moment. Ce fut un tel succès qu’on a réitéré la démarche.

Malveillance permet de respirer entre les [REC.] qui s’enchaînent…
Oui, j’avais envie de revenir à un cinéma plus «classique». Au moment de faire [REC.], Paco et moi-même étions attirés par le langage de la caméra à l’épaule, l’idée de filmer en temps réel. Il nous fallait raconter une histoire autrement que par des artifices connus comme le montage ou la musique. [REC.] montre aussi comment on réinvente la réalité. Donc en adoptant ce format, on suggère que ce que l’on nous montre à la télévision n’est pas nécessairement la réalité. La preuve, c’est du cinéma! Il y avait une nouvelle voie interactive et passionnante pour y parvenir, pour produire de la tension et du suspense. Et l’idée de les réutiliser dans [REC. 2] donnait moins le goût d’inédit. Donc pour ma part, avant de revenir à ce cinéma-là avec le prochain [REC.], il était important de revenir à un style plus classique, plus Hitchcockien. Chaque spectateur peut s’identifier et se reconnaître car ce sont des peurs domestiques, réelles: la peur d’avoir quelqu’un qui entre par effraction chez soi, la peur de ce qui se passe quand on dort, la peur du gardien parce qu’il a les clefs. Un scénario adéquat pour foutre les jetons. Beaucoup de gens me citent Le Locataire, de Roman Polanski comme influence mais ce n’est pas du tout conscient. Quand je fais un film, j’essaye d’oublier les influences. Je voulais construire Malveillance comme un jeu de perversion sophistiquée avec les «joueurs du bien» et les «joueurs du mal». Le spectateur peut choisir son camp. En termes d’ambiance, il était important de trouver un bon équilibre: un peu de comédie, d’horreur, de suspense. On peut aussi voir Malveillance comme un conte pervers avec l’innocence de l’héroïne et le grand méchant loup symbolisant le mal. Ou encore comme une parabole plus universelle sur les relations humaines: que savons-nous des personnes que nous côtoyons tous les jours? A dire vrai, on ne sait jamais ce qui se passe dans la tête de nos voisins, de nos enfants, de nos amis. On croit connaître les autres mais les autres restent un mystère. A n’importe quel niveau, c’est flippant. On pense que je suis quelqu’un de sinistre vu les films que je tourne. La vérité, c’est que tout le monde peut être à la fois sinistre et sentimental, mauvais et bon. C’est la nature humaine.

Comment voyez-vous l’avenir du cinéma de genre Espagnol?
C’est de plus en plus compliqué et c’est logique en période de crise. Il y a de moins en moins de spectateurs dans les salles en Espagne, par ailleurs le premier pays où il n’y a le plus de téléchargements illégaux sur Internet. Les artistes, bien installés comme moi, ont assurément plus de chance que ceux qui viennent d’arriver. Mais personne n’est à l’abri. Ça, c’est plus effrayant que n’importe quel film d’horreur.

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