Interview : James Gray (« La nuit nous appartient »)

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Avec Little Odessa, une histoire de famille et de délinquants, James Gray ressemblait à un peintre qui avait trouvé dans le cinéma un débouché plus vaste pour ses aspirations artistiques et révélait une maîtrise hallucinante de la mise en scène, du scénario et de la direction artistique. A l’époque, il n’avait que 24 ans. Depuis, il a grandi et son regard sur les humains a évolué. Avec The Yards, second long métrage, le cinéaste verrouillait sa mise en scène à un découpage strict et puisait toute la dynamique de son histoire dans la nervosité du montage et le jeu de ses acteurs. Pour apporter une référence picturale, il avait demandé à son chef-opérateur Harris Savides de s’inspirer des tableaux de Georges de La Tour, peintre des jeux de lumière ocre et du clair-obscur. Loin des modes et des pressions, Gray confirmait alors une détermination à revisiter les codes du film noir: les hommes agissent et tuent, les femmes attendent et souffrent. Peu éloigné de The Yards dans sa construction, La nuit nous appartient est une nouvelle affaire de famille qui évoque les films réalisés dans les années 50 par Elia Kazan et Nicholas Ray. Sans atteindre l’intensité de ses deux précédents opus, ce film qui risque de remettre au goût du jour le vilain amalgame entre classicisme et académisme possède l’évidence d’une tragédie grecque filmée par un esthète. Sifflé lors de la projection de presse, l’objet se fait traiter de toute sorte d’anathèmes risibles («film Sarkoziste») qui cachent les qualités (un début stratosphérique, une scène de course-poursuite sous la pluie hallucinante) et les vrais défauts du film (quelques faiblesses d’écriture, une dernière partie déroutante). Dégoûté par l’accueil, le mal aimé Gray est d’assez mauvais poil. C’est la dernière interview qu’il donne lors de ce festival cauchemardesque – il s’apprête à prendre son avion pour rejoindre sa femme qui vient d’accoucher aux Etats-Unis – et nous sommes le dimanche matin, quelques heures avant l’annonce du palmarès.

Chaque nouveau long métrage que vous réalisez est extrêmement attendu. Mais vous mettez beaucoup de temps à rebondir de l’un à l’autre. Est-ce parce que vous êtes un perfectionniste angoissé?
J’aimerais réaliser plus souvent mais je vais vous répondre ce que j’ai répondu à tout ceux qui sont passés avant vous et qui m’ont posé cette question: j’adorerais que l’on me donne plus d’argent pour mettre en scène des films de manière plus fréquente mais la vérité, c’est que mes films ne sont pas autant sollicités que vous le pensez. Surtout lorsqu’on n’a pas le soutien d’un festival prestigieux comme Cannes. J’avais présenté The Yards en 2000 et j’étais reparti bredouille. Mes films ne coûtent pas beaucoup d’argent et ils demandent un respect de la part de la critique qu’ils n’obtiennent pas facilement. Je ne suis pas quelqu’un de lent ou de laborieux. Le scénario de The Yards était achevé bien avant que je commence le tournage. Pareil pour celui de La nuit nous appartient qui était fini en 2002. La raison pour laquelle j’ai mis autant de temps pour signer un nouveau long métrage vient de cette difficulté à tout rassembler. A savoir le casting, l’argent etc. Prenez par exemple un réalisateur respecté comme Paul Thomas Anderson qui reçoit des critiques dithyrambiques à chaque nouveau film et avec qui toute la profession veut travailler. Entre Punch Drunk Love et There will be blood, il s’est écoulé près de cinq ans. Je suis admiratif de son travail car il arrive à construire ses films en dehors du système. Le système ne veut pas des films de Paul Thomas Anderson, ni même des miens. Il veut des suites rémunératrices. C’est le même refrain que sortent les auteurs mais c’est une réalité qui justifie le fait que certains cinéastes ne tournent pas plus souvent. Je ne pointe pas du doigt la critique mais un système.

Vos films ont la particularité d’être sous-estimés lors de leurs sorties en salle et très appréciés des années plus tard. Little Odessa est aujourd’hui un film culte. The Yards s’était fait démolir au festival de Cannes. Aujourd’hui, il est considéré comme un grand film.
Ils sont considérés comme des films majeurs en Europe seulement. Aux Etats-Unis, les producteurs n’accordent pas d’importance à cet impact et c’est dans mon pays que je dois trouver les financements. Quant au phénomène qui accompagne mes films, je n’en suis pas conscient. Sans doute parce que je suis essentiellement confronté au retour du public américain. Sincèrement. Je suis désolé de ne pas avoir de meilleures réponses à vous proposer.

D’où vient cette envie de saisir des archétypes de la tragédie grecque et de les transposer dans un monde contemporain?
Dans tous mes films, j’essaye d’écrire des personnages qui appartiennent à une histoire archétypale et épique placée dans le contexte du film noir. Cela les rapproche des héros de films policiers très classiques des années 50 dans lesquels le destin joue un rôle majeur. Maintenant, est-ce qu’il existe un concept plus psychologique aujourd’hui? Je ne le pense pas. Nous sommes descendants de cette culture ancienne. A l’époque, tout était déjà dit sur l’être humain. Pour la relation entre les personnages joués par Joaquin Phoenix et Eva Mendes, je me suis inspiré de Shakespeare. Avec La nuit nous appartient, je désirais par-dessus tout être classique et réaliste en réaction aux films policiers actuels qui sont souvent détendus, ironiques. Je ne voulais pas que l’on prenne mes personnages pour des guignols qui débitent des blagues à longueur de scènes. L’idée d’adopter ce genre de parti pris ne me rend pas anxieux. Je n’ai pas envie de contredire ma nature: j’aime ce qui est sérieux, j’aime les archétypes, les mythes et tant pis si certains n’y voient que des clichés. Beaucoup d’ailleurs me reprochent d’utiliser des clichés.

Comment avez-vous travaillé la scène de course-poursuite paranoïaque sous la pluie?
Lorsque les acteurs ont tourné cette scène, il n’y avait pas de pluie. Nous l’avons réalisé en quatre jours. Et ces jours étaient extrêmement fastidieux. J’avais tout storyboardé. Les plans était soigneusement préparés et organisés. Nous avons littéralement travaillé plan par plan, ce qui réclamait une précision absolue. A un moment, la caméra était sur Joaquin Phoenix, on filmait deux secondes, on coupait et ensuite, on devait filmer un autre personnage au même moment. Même si cela ne se voit pas à l’écran, tout a été tourné sous le soleil car aucun cascadeur n’aurait voulu faire ce boulot. Conduire une voiture en plein trafic à une vitesse monstrueuse était infaisable sous la pluie. Si on avait pris cette option alors les cascadeurs ne seraient plus vivants à l’heure où je vous parle. Nous avons ensuite travaillé ses images avec Digital Domain, une société spécialisée dans les effets spéciaux numériques basée à Los Angeles, qui a intégré toute cette pluie. A l’écran, le résultat est ahurissant. Je ne pense pas qu’en regardant cette scène, le spectateur se doute une seconde qu’elle est truquée. Cette illusion est conservée par le traitement très réaliste de la scène. C’est le climax qui doit prendre aux tripes, plus encore que les scènes finales qui en comparaison paraissent moins intenses.

Vous diriez qu’il s’agissait de la scène la plus difficile à tourner?
Techniquement, elle était difficile. Mais je ne dirais pas que c’est le point sur lequel j’étais le plus rigoureux. J’ai donné une importance capitale à la direction des acteurs. Il fallait à tout prix que les acteurs s’investissent dans la scène à jouer. Qu’ils la rendent crédibles et émotionnelles. C’est sur ce plan que j’ai eu le plus de difficulté. Tout ce qui est technique me concerne moins. Je ne suis pas porté sur les scènes d’action dans mes films. En revanche, capter l’essence d’une scène, sonder une émotion indicible, ce sont des éléments fondamentaux. Tout fonctionne par les regards et les sentiments dans La nuit nous appartient.

Le choix de reprendre Joaquin Phoenix et Mark Wahlberg était déterminé dès le départ?
Oui. J’ai écrit les rôles pour eux. Après, on peut se demander si, pour cette raison, La nuit nous appartient est proche de The Yards. En réalité, je pense qu’il l’est autant de Little Odessa que The Yards. Ce sont deux acteurs qui me passionnent parce qu’ils ont chacun leur propre force. Mark Wahlberg est un acteur passionnant lorsqu’il est bien utilisé. Lorsqu’il joue des rôles de mecs machos sans état d’âme, il ne m’intéresse pas.

Ne pas lire ce qui suit si vous n’avez pas vu le film!

Etes-vous conscient des ambiguïtés soulevées par le film qui pourtant fonctionne de manière très classique et peut amener à des contresens fâcheux (NDR. Beaucoup de critiques ont considéré à Cannes que le personnage de Phoenix trouvait la rédemption en passant de bad guy à bon flic)?
Je crois comprendre ce que vous sous-entendez. Excusez-moi de paraître sur la défensive mais un spectateur qui pense que le personnage incarné par Joaquin Phoenix passe de mauvais garçon à bon fils à papa n’a pas compris le film. Pas du tout. Une fois que vous avez réalisé un film, je conçois le fait que vous le donnez au spectateur et qu’il ne vous appartienne plus (il hausse la voix, assez énervé). J’accepte les différents niveaux de lecture mais je refuse qu’on pense que ce personnage trouve dans la morale une forme de rédemption. Il devient officier de police mais cela ne signifie pas qu’il est devenu un bon garçon ou qu’il n’est plus un mauvais garçon. A la fin du film, il a l’impression de voir sa copine et ce n’est pas elle. Il est totalement dévasté et son âme est au plus bas. Je refuse que l’on puisse penser qu’il a trouvé une quelconque paix intérieure. Ce n’est pas ce que je montre. La nuit nous appartient est une tragédie. C’est triste. Et comme dans toutes les tragédies, ça se termine extrêmement mal. Point.

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