Pour fêter les 40 ans de PREMIÈRE, nous avons proposé à GÉRARD DELORME, journaliste au magazine depuis 1994 et témoin de tant d’époques éditoriales, de nous raconter son parcours dans le journal du cinéma dans tous ses états [Tant d’histoires et d’anecdotes que nous avons scindé l’interview en deux]
Tout d’abord, quand et comment est née ta cinéphilie?
Gérard Delorme: J’ai vu mon premier film vers l’âge de cinq ans aux États-Unis, où j’ai vécu avec ma famille pendant trois ans. Le cinéma passait des doubles programmes B, qui s’ouvraient avec des serials comme Batman. Les premières fois, j’étais totalement terrifié. Après, je me suis habitué. Je me souviens encore très bien de certains films: Zotz! de William Castle ou Dinosaurus!, un film de grands monstres que j’ai revu à la Cinémathèque des décennies plus tard. Mes parents allaient très peu au cinéma et il n’y pas eu de télé à la maison pendant longtemps. Une des rares fois où on est allés en famille au cinéma, c’était pour voir Goldfinger à cause de l’attaque de la réserve d’or de Fort Knox: on habitait à côté. C’est seulement vers 15 ans que j’ai commencé à lire sur le cinéma et à m’y intéresser de plus près. J’ai trouvé des balises et repéré quelques auteurs intéressants. Comme beaucoup d’autres de mon âge, j’étais attiré naturellement vers la trinité sexe, drogue et rock’n roll. Pasolini et Fellini étaient bien pour ça, mais j’avais une préférence pour Ken Russell et surtout Nicolas Roeg. Performance a été une expérience psychédélique inoubliable.
De manière générale, quels ont été les films et les cinéastes qui t’ont fait aimer le cinéma?
Gérard Delorme: J’ai commencé à étudier méthodiquement grâce à deux pôles: la Cinémathèque et les Cinémas du Quartier Latin, particulièrement les studios Action. A la première, j’ai exploré systématiquement les expressionnistes allemands avant de me concentrer sur Fritz Lang, dont j’ai vu tous ses films, chacun l’un après l’autre. J’ai trouvé une extension naturelle de cette branche dans le film noir, surtout américain, que les Studios Action programmaient en abondance. J’ai complété grâce à la télé en suivant classiquement les programmes proposés par Le Cinéma de Minuit, Le Ciné Club, sans oublier La Dernière Séance. S’il faut ne retenir qu’un cinéaste, c’est Sam Peckinpah par-dessus tout. Et en dehors des grands auteurs évidents, j’ai un faible pour les cinéastes considérés comme mineurs: Sam Fuller, Don Siegel, Budd Boetticher, ou les singuliers comme Charles Laughton. Luis Buñuel est spécial, parce qu’il dépasse le cinéma. Son livre Mon dernier soupir est l’un des commentaires les plus pertinents que je connaisse sur le XXème siècle.
Tu avais des « modèles » avant de commencer ce métier de critique ou c’était purement autodidacte, guidé par la simple cinéphilie?
Gérard Delorme: J’ai toujours été complètement autodidacte, même si j’avais quelques guides. Hemingway a été important quand j’étais ado, mais j’ai appris des rudiments pratiques en lisant L’anthologie du Nouveau journalisme de Tom Wolfe. En France, j’admirais Philippe Manœuvre ou Philippe Garnier dans Rock & folk. Dans le domaine du cinéma, j’ai beaucoup appris au contact des gens de Starfix, qui faisaient du journalisme comme les gens de la Nouvelle vague: pour défendre le genre de cinéma qu’eux-mêmes voulaient faire. Je n’ai jamais eu cette ambition, mais j’ai compris auprès d’eux l’importance de savoir comment un film est fait pour l’apprécier mieux.
Tu as commencé chez Nova, 7 à Paris, Starfix. C’était comment critique de cinéma dans les années 80?
Gérard Delorme: Quand j’ai commencé, j’ai choisi de parler de cinéma par passion, mais la critique ne m’intéressait pas en tant que telle. Je préférais défendre une certaine cinématographie qui s’inscrivait dans quelque chose de plus général; une sorte de sous-culture généralement ignorée ou méprisée qui avait des liens aussi bien dans le rock’n’roll, les arts graphiques, la BD et certaines formes de littérature. Avec un copain, on animait à la radio une émission qui s’appelait Psychotron, avec une autonomie quasi totale. On invitait des artistes comme les Cramps, John Waters, Russ Meyer, James Ellroy. Je ne suis pas sûr qu’on ait touché grand-monde à l’époque.
En 1994, tu débarques à Première. C’est Alain Kruger, le directeur de la rédaction à cette époque, qui est venu te chercher?
Gérard Delorme: Non, c’est moi qui suis allé le démarcher. A la mort de 7 à Paris (où j’avais fait partie de l’équipe qui l’avait remplacé), j’ai travaillé avec deux rescapés sur un projet de supplément magazine au JDD, mais ça ne s’est pas fait. J’ai été licencié au moment où Alain Kruger reprenait Première. Il avait déjà son équipe mais je lui a proposé de piger pour lui, sur des sujets qu’ils ne traitaient pas, et au bout de deux ans, j’ai été engagé.
Beaucoup de lecteurs sont nostalgiques de cette époque où Première était dirigé par le tandem Alain Kruger/Jean-Yves Katelan, respectivement directeur de la rédaction et rédacteur en chef.
Gérard Delorme: Il faut dire que l’époque était assez stimulante. Quand on ouvrait les yeux, il y avait beaucoup à découvrir, et donc à dire. De son côté, Alain Kruger avait su rassembler autour de lui une équipe de personnalités très différentes mais complémentaires, qu’il savait mettre en valeur et stimuler. Il en a résulté une dynamique improbable mais extrêmement productive qui permettait de traiter l’actualité cinéma d’une façon complète, plutôt pertinente, non dogmatique et assez séduisante. Et il y avait quelques très bonnes plumes. Alain savait instinctivement maintenir le mouvement. Avant même qu’une routine commence à s’installer, il secouait les gens et organisait une nouvelle formule. On était sans arrêt en alerte. Ça a bien duré 5 ans. Après, certains sont partis, l’équilibre n’était plus le même, Alain a été débarqué par les bureaucrates en 2001 et on n’a plus jamais retrouvé la même énergie.
Est-ce que certains papiers vous ont valu des inimitiés avec des artistes?
Gérard Delorme: Tout le temps. Je me souviens que Jean-Yves Katelan avait titré à propos du film N’oublie pas que tu vas mourir de Xavier Beauvois: « N’oublie pas que tu ne vas pas rire« . Beauvois l’avait appelé au téléphone pour lui dire qu’il allait lui casser la gueule! Il y a eu d’autres exemples, mais c’était surtout les distributeurs qui étaient furieux.
Tu as longtemps travaillé avec le journaliste Jean-Jacques Bernard, mort il y a un an…
Gérard Delorme: Il n’est pas facile à cerner en quelques mots. Il cultivait son image de bon vivant farceur, provocateur et rabelaisien, mais il avait sa part d’ombre qu’on devinait très noire. Dans ses écrits, il était peut-être le plus proche de ce qu’aurait dû être Première. Il défendait le cinéma sous toutes ses formes, sans aucune exclusion. Il était très curieux et il recherchait fréquemment la compagnie de jeunes cinéphiles pour les écouter lui parler de nouvelles tendances ou de cinématographies qu’il ne connaissait pas. Il écrivait merveilleusement, mais pas seulement: il était aussi à l’aise à la télé et à la radio.
Quels sont tes critères de jugement quand tu critiques?
Gérard Delorme: En tant qu’autodidacte, j’ai développé ma propre méthode en me fiant à mes intuitions plutôt qu’à des théories, en faisant des liens analogiques plutôt que logiques. La réflexion rationnelle est venue après. Mais, si on veut résumer, je me pose toujours trois questions avant, pendant et après le film: est-ce que j’ai envie d’y aller? Est-ce que je suis bien dedans? Est-ce que j’ai envie d’y retourner? L’addition des différentes réponses informe l’idée que je me fais du film et aussi la façon d’en parler. Quand il s’agit de convaincre les spectateurs d’aller suivre au fin fond de l’hiver un veuf dépressif dont le frère vient de mourir et qui doit élever son neveu jusqu’à sa majorité, il va falloir trouver les mots justes! C’est juste pour dire que c’est un exercice compliqué, qu’il n’y a pas de règles. J’aime tout au cinéma. Ça ne me dérange pas qu’un film soit bien écrit, bien mis en scène et bien photographié, à condition bien sûr que le style soit adapté au sujet. J’aime les dialogues aussi, mais quand un film de 2H30 se passe intégralement avec des gens en pull gris qui parlent dans des pièces, c’est mauvais signe. Parfois, je ne lis pas les sous-titres pour voir si je comprends l’histoire. C’est un bon test. J’aime être surpris par les capacités infinies et sans cesse renouvelées du cinéma à exprimer des sensations comme la peur, le plaisir, l’excitation, le danger, qu’aucune autre forme d’écriture ne peut traduire de façon aussi viscérale. David Lynch a réussi à transmettre ce genre de choses parce qu’il a gardé le contact avec une forme d’intelligence que la pensée rationnelle a tendance à étouffer. Je n’aime pas être puni au cinéma. Je n’aime pas les profs, les donneurs de leçon, les gens qui apportent des réponses et des certitudes… [FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE]

