Découvert avec ses courts métrages et son joli premier long, Pieles (2017), visible sur Netflix (et ni lui ni nous ne savons comment cette anomalie s’est retrouvée sur la plateforme!), Eduardo Casanova continue dans le registre du soap opéra trash avec des monstres humains dans La Piedad (2022), désormais visible sur la plateforme Shadowz. Venu présenter son film à L’étrange Festival cette année-là, il est à l’image de ses films: drôle et excessif. On lui a demandé de réagir à des pictogrammes extraits de ses travaux, comme pour recomposer le tableau de famille de son freakshow.
INTERVIEW: ROMAIN LE VERN
La mère castratrice (jouée par Angela Molina) dans La Piedad
«Ce personnage est une copie de ma mère. C’est d’ailleurs elle qui apparaît avec l’enfant dans la dernière partie de La Piedad. Ma mère a les mêmes cheveux que ceux d’Angela dans le film (c’est une perruque pour Angela), les mêmes vêtements… Voilà pour le personnage. Quant à Angela, que dire? C’est une légende du cinéma espagnol, du cinéma européen. Sur un plateau, Angela sait ce qu’elle veut, c’est elle qui dirige : la lumière, les vêtements… Elle sait tout du cinéma, j’ai beaucoup appris d’elle. Je l’ai aimée chez Luis Buñuel, bien sûr (Cet obscur objet du désir, 1977), mais aussi dans En chair et en os (Pedro Almodóvar, 1997).
C’était facile de la faire venir dans votre monde?
Angela Molina n’était pas le premier choix pour le film. Je voulais Ana Belén, une chanteuse très célèbre en Espagne. Elle devait faire le film (il montre une photo de son compte Instagram)
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… Mais le Covid-19 a contrarié nos plans et deux ans après, elle ne pouvait plus le faire, faute de temps… Je suis entré dans une crise car il était très important pour moi que ma mère choisisse l’actrice sensée la représenter et Ana Belén était son choix pour jouer son rôle. Je ne pensais pas qu’une actrice comme Angela Molina voudrait faire un film aussi radical et je ne lui avais pas envoyé le scénario, mais mon manager lui a envoyé le scénario sans ma permission et Angela m’a appelé pour me dire qu’elle était OK. Je suis allé chez elle et elle avait le scénario ouvert, avec des notes. Il y a eu une connexion immédiate entre l’actrice et ce personnage. Mais ma mère voulait tellement Ana Belén que j’avais encore des rétincences. Puis, quand je lui ai dit que c’était Angela Molina, elle m’a dit que c’était un choix parfait. Je suis réellement admiratif du courage d’Angela Molina, elle a fait beaucoup de films et sa présence dans La piedad est un cadeau pour moi.
La vieille femme nue dans La Piedad
«C’est une vieille femme nue énigmatique que l’on aperçoit dans La Piedad, il y en avait déjà une autre, dans le même simple appareil, au début de Pieles. Ce ne sont pas les mêmes actrices, mais elles ont tous deux ces corps. Des corps que la société réprouve, loin du corps parfait que notre société normative veut que vous ayez. Je suis obsédé par tous les corps, toutes les peaux… Alors je profite de mes films pour montrer le corps d’une femme vieille. Parce qu’il y en a marre de voir des jeunes femmes sexualisées. En réaction, je pense qu’il faut sexualiser les hommes, montrer des corps qui n’ont jamais été représentés au cinéma sous cette forme. Je pense qu’on a besoin de voir plus de corps comme celui en art.»
Le dictateur Kim Jong-il, cité dans La Piedad
«Vu que La Piedad relate une relation mère-fils avec un parallèle avec Kim Jong-il et son peuple, il était très important que le personnage de la mère soit joué par une légende (Angela Molina), afin de renforcer la similitude entre Kim Jong-il et la mère. Je ne sais pas si les gens le savent, mais il était obsédé par le cinéma. Il voulait faire des films mais il ne pouvait pas faire des films car c’était un dictateur. Comme Kim Jong-il ne pouvait pas diriger de films, il a décidé qu’il allait diriger… son pays. Je suis obsédé par cette dynastie, par les liens tacites entre les réalisateurs et les dictateurs qui construisent le monde à leur image. La seule différence, c’est que les personnages ne tuent personne dans la vraie vie!»
La femme née avec un anus à la place de la bouche dans Eat My Shit (court) et Pieles
«Je suis fils unique mais l’actrice Ana-Maria Polvorosa est comme ma sœur… Attendez, regardez… (soudain, il se lève, baisse son pantalon et montre un tatouage sur sa cuisse droite) Voilà, je me suis fait tatouer la première lettre de son prénom A et elle, elle s’est faite tatouer au même endroit un E (il se rhabille). Avant Pieles, j’ai travaillé avec ce personnage sur mon court métrage Eat My Shit. On voit donc ce personnage qui a un anus à la place de la bouche, et inversement. Ana-Maria n’a jamais lu un seul de mes scénarios. Elle ne savait pas à l’avance qu’elle allait jouer ce personnage-là, elle a découvert ça la veille! C’est en voyant Eat My Shit que Alex de la Iglesia m’a repéré et m’a proposé de réaliser mon premier long métrage, Pieles en 2017, à partir de ce court. Quand il m’a demandé un scénario de long, j’ai menti en disant que je l’avais déjà en tête. En fait, j’avais juste envie de tourner. J’ai donc inventé ces petites histoires. Mais à l’arrivée, son personnage est devenu le plus iconique du long métrage. Faudrait faire des tee-shirts avec sa tête! Je l’adore!
C’est aussi parce que vous donnez une humanité à vos monstres. Vous les regardez moins avec complaisance qu’avec empathie, vous leur donnez même une chance d’être aimé. A la fin de Pieles, ce personnage a droit à un baiser de comédie romantique. Mais le baiser sur la bouche en gros plan devient du coup un anulingus en gros plan.
Toutes les comédies romantiques finissent avec un baiser sur la bouche, avec une femme et un homme ancrés dans les normes qui s’embrassent. Pourquoi mon personnage qui a un trou du cul à la place de la bouche n’y aurait pas droit, à ce baiser? J’adore les monstres, tous les monstres et quand je travaille sur mes personnages, il me parait plus intéressant en tant que cinéaste de comprendre ces monstres, voire de mieux comprendre la méchanceté que la bonté. C’est pourquoi je suis fasciné, au cinéma, par les personnages de dictateur ou qui incarnent le mal dans la société. Pas dans la vraie vie, hein…»
Fidel Castro qui mange un burger et se tire une balle dans la tête dans Fidel (court)
«J’ai étudié le cinéma à L’Escuela Internacional de Cine y Televisión (EICTV), une école de cinéma et de télévision située à San Antonio de los Baños à Cuba. Pendant ces études, j’étais fasciné par le communisme, les dictateurs, la propagande… J’ai assisté à l’anniversaire de Castro là-bas et j’ai vu tous ces gens en liesse, avec des pancartes et des cris. En tant qu’être humain, je vomis les dictateurs et les dictatures. Mais il est évident que tous les êtres humains veulent être soumis face à des leaders. Dans mon court métrage, Fidel mange un hamburger de chez Burger King avant de se tirer une balle dans la tête. C’est une référence à Andy Warhol mangeant son burger pendant dix minutes (Andy Warhol eating a hamburger, 1982). Eh ouais, tout dans la vie est pop, chéri!»
La femme avec le gros bouton dans La hora del baño (court)
«Tous les courts métrages sont des essais pour mes longs. Dans ce court métrage mélangeant mélodrame et horreur, il y a de vraies similarités avec La piedad. Alors, souvent, c’est choquant, oui. Cela me fait plaisir quand les gens se cachent les yeux ou, mieux, qu’ils quittent la salle… Sur les vidéos sur Instagram, j’adore regarder des trucs dégueulasses genre les personnes qui se filment en train de percer leurs boutons. Ma mère est source d’inspiration et un jour, elle a eu un bouton une semaine avant le tournage de ce court métrage, alors j’ai décidé de mettre ça sur la tête de l’actrice.»
Le fils qui se métamorphose en sa mère dans Jamás me echarás de ti (court)
«De tous mes courts, celui-là est mon préféré. C’est sans doute égocentrique de dire ça, mais c’est vrai… C’est mon court préféré et le brouillon de La Piedad. Un court sur une mère qui a un cancer et son fils qui ne veut pas partir sans sa mère et finit par se transformer en elle. Il y a aussi Maria Barranco, une de mes actrices préférés au monde, vue dans Femmes au bord de la crise de nerfs (Pedro Almodovar, 1988). Le titre est tiré d’une chanson de Camilo Sesto, un chanteur célèbre, une sorte de Liberace espagnol qui a signé les plus belles balades romantiques. C’est mon chanteur préféré et celui de ma mère, aussi. Sa chanson dit: «Tu ne vas jamais te séparer de moi», ma mère me chantait ça souvent et c’est une idée terrifiante!»
L’alien qui sodomise Jackie Kennedy dans Lo siento, mi amor (court)
«Le titre fait référence à une chanson de Rocio Jurado, l’équivalent espagnol de votre Dalida, grande légende en Espagne. Longue histoire derrière ce court métrage. Avec Fidel, j’étais tellement obsédé par les grandes figures historiques que je voulais réaliser un film Kill the leader, une sorte de compilation de différents courts métrages avec différents personnages historiques à l’instar de Jackie Kennedy, Franco, Hitler, Kim Jong-il… Mais j’étais si anxieux avec mes médicaments… que je continue de prendre (il sort de son sac des pilules dans une boîte) et je n’avais pas assez d’argent quand j’ai tourné Fidel que je n’ai pas pu terminer le projet. La partie sur Kim Jong-il dans La Piedad devait être un corut métrage faiant partie de cette compilation.Du coup, j’ai préféré réaliser un autre court métrage avec Jackie Kennedy sodomisée par un extra-terrestre! L’alien est joué par Javier Botet, un acteur espagnol qui joue que des monstres au cinéma (la créature à la fin de REC, c’est lui). Il est atteint du syndrome de Marfan, c’est-à-dire atteint d’hyperlaxité: doigts extrêmement longs et fins, grande taille de près de deux mètres. Quant à Jackie Kennedy, elle est dans l’une des images les plus iconiques pour moi: le rouge sang sur le tailleur rose lors de l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy. Cet événement, que j’ai découvert jeune, m’a marqué à vie et a construit mon imaginaire: de l’horreur sur du rose. J’ai toujours eu le sentiment que le rose est une couleur incommodante. Une couleur que les garçons ne portent jamais et que les filles portent sans nécessairement l’aimer. Au cinéma, c’est toujours associé à la douceur et c’est toujours stigmatisé. J’aime bien l’idée d’utiliser du rose pour traduire le contraire de ce à quoi elle est régulièrement associé. Je pense que ça vient d’un trauma pendant mon enfance. Je ne suis pas un terroriste, hein!»
La prostituée aveugle aux yeux de diamants roses dans Pieles
«Angela Molina a les mêmes cheveux qu’elle dans La piedad. C’est un personnage que je trouve très beau. J’aimais l’idée de raconter quelque chose d’horrible mais de façon belle avec cette femme sans yeux, utilisée comme prostituée, qui ne peut pas voir qui lui fait l’amour… Ce contraste entre la peau et les diamants roses à la place de ses yeux, j’adore. Je suis contre la prostitution et dire qu’une femme se prostitue le fait parce qu’elle le veut est un mensonge. Il n’y a pas de liberté là-dedans. La société t’impose de faire des choses et te faire croire que tu les fais par et pour toi-même. Le fait qu’elle soit aveugle ne lui permet pas de voir les personnes qui la violent… Bref, c’est comme une métaphore de la société qui l’empêche de voir ça.»
L’homme défiguré dans le trailer de son livre Márgenes
«Wow! Ecoutez, ce n’est pas du maquillage, c’est un vrai homme et il est SDF. Je parle de lui dans le livre Márgenes que j’ai écrit sur les SDF, les vagabonds, les junkies… dans la rue de Madrid. Je les ai emmenés chez moi pour faire des photos sur un lit rose. Puis là, je viens de réaliser un nouveau film documentaire Al Margen, que je termine parallèlement à la série Nacho (sur l’acteur porno Nacho Vidal), actuellement en post-production. Le protagoniste est cet homme. Il est très connu à Madrid. Le récit de sa vie m’a tellement perturbé que j’ai voulu la raconter, je ne peux pas vous la raconter là, mais en faisant le documentaire, j’étais loin de la réalité et j’ai compris pourquoi il était comme ça et ça m’a effrayé. Je n’avais besoin d’ajouter d’autres personnages. C’est ce que j’ai réalisé de plus perturbant. Généralement, je filme des horreurs avec des personnages fictifs, mais je ne pensais pas qu’une histoire vraie dépasserait en horreur ce que je peux imaginer de plus effroyable dans mes fictions.»
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La femme défigurée dans Pieles
«Je suis obsédée par Candela Peña, qu’on a pu voir dans Tout sur ma mère de Pedro Almodovar. Tout est en prothèse sauf son œil droit. Cela prenait des heures de maquillage! C’était une galère pour tous les acteurs de Pieles! Le personnage avec l’anus à la place de la bouche ne pouvait manger que des Mikado! Moi, je voulais que ce soit de vrais maquillages, pas des effets ajoutés en post-production.
Son petit ami dans le film ressemble au SDF dont je parlais plus tôt (photo ci-contre) et ce n’est pas un hasard: j’ai écrit ce personnage dans Pieles en imaginant l’histoire du SDF que je croisais seulement dans le métro à Madrid à ce moment-là… jusqu’à ce que je le rencontre deux ans plus tard pour mon livre et sa vraie vie n’avait rien à voir avec celle que j’avais inventé pour lui.»
Le jeune homme qui voulait perdre ses jambes pour devenir une sirène dans Pieles
«J’adore Pierre et Gilles, je rêverais de travailler avec eux. Ce plan final de Pieles est un hommage à leur travail. L’acteur qui joue un personnage qui fantasme de perdre ses jambes portait une couche lui permettait de faire ses besoins pendant toute la journée. Comme tous les personnages du film, il cherche sa part de bonheur. Lui au final, c’est un peu horrible car c’est dans la mort. C’est doux-amer, rose bonbon dehors, très noir en dedans.
Finalement, d’où vient cette fascination pour les monstres?
On peut penser que c’est hypocrite de ma part, je n’ai aucun handicap ou malformation et je fais des films qui prétendent comprendre les monstres. Mais vous savez en quoi je les rejoins et me sens proche d’eux? Parce que la monstruosité est à l’intérieur. I am a fucking monster inside, darling.»
