Interview Darren Aronofsky (« The Fountain »)

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Comme Pi et Requiem for a dream, The Fountain est une expérience de cinéma où la rhétorique visuelle est au service d’une histoire tendant à retranscrire les vertiges métaphysiques de l’amour. Impossible en filigrane de ne pas voir une déclaration d’amour d’un réalisateur (Darren Aronofsky) à son actrice (Rachel Weisz, également sa compagne avec laquelle il vient d’avoir un enfant). En conférence de presse, Darren porte un maillot de l’équipe de France avec le numéro 12 de Thierry Henry, parce que son fils s’appelle Henry. À ses côtés, Rachel Weisz, Eric Watson, le producteur et Ari Hendel, le co-scénariste. Ils sont tous réunis pour nous expliquer comment on donne naissance à un film pareil.

LA NAISSANCE D’UNE HISTOIRE
Darren Aronofsky : Personne, je crois, n’a fait un film sur la fontaine de jouvence, même si de façon intrinsèque, elle fait partie de notre culture, notamment dans la Bible. C’est un thème qui m’a toujours fasciné et qui fascine beaucoup de gens. Il y a une vraie culture et une fascination pour la jeunesse. C’est cette source d’inspiration qui m’a poussé à faire ce film.
Rachel Weisz : Le film était avant tout un défi émotionnel, notamment avec ce personnage qui se meurt d’un cancer. J’ai lu des livres et des biographies de personnes qui se savaient mourantes, j’ai également parlé à des jeunes qui eux aussi savaient qu’ils allaient mourir, j’ai également discuté avec des gens de l’ »hospice movement » qui s’occupent des personnes qui désirent mourir. Cela m’a beaucoup appris pour moi et pour mon rôle.

DARREN & RACHEL
Rachel Weisz : Je suis une grande fan de Requiem for a dream et de Pi. Il fait partie des réalisateurs avec lesquels j’avais envie de travailler. Le projet était excitant. Je connais Darren pour vivre avec lui et je crois que la meilleure façon de décrire l’expérience sur The Fountain est tout simplement de dire que Darren m’a rencontrée en tant qu’actrice et moi j’ai rencontré Darren le metteur en scène.

UN PROJET MAUDIT
Eric Watson : Cette aventure a duré à peu près quatre cinq ans, avec de nombreux défis. Nous avons commencé le film puis nous avons dû arrêter, mais il ne nous a pas lâché. Le film s’est en quelque sorte relevé de ses cendres et la simple idée de ne pas le faire nous était insupportable. Le film que nous avons présenté ici est celui que nous avons toujours voulu.
Darren Aronofsky : Au départ, The Fountain devait être un film immense qui devait se tourner en Australie avec un budget de 90 millions de dollars. Lorsque la production a décidé de fermer le film, nous étions littéralement à sept semaines du début du tournage et 18 millions de dollars avaient déjà été dépensés. Le défi à relever était réel parce que nous ne voulions pas abandonner ce projet. On a arrêté le projet en novembre 2002 et les sept mois qui suivirent étaient pour nous très sombres. Tous les jours, je tannais mon producteur Eric Watson pour lui demander quand on reprenait le projet. Nous avons développé des idées qui feront partie de mes prochains projets mais je n’arrivais pas à trouver le sommeil tellement j’étais hanté par ce film. J’allais dans mon bureau et je regardais toutes les notes que l’on avait prises, je me rendais compte qu’il était impossible d’abandonner ce projet. Ça virait à l’obsession. Au fond, je n’avais plus besoin d’écrire pour un studio, je n’avais plus besoin d’avoir une méga-star puisque personne n’en voulait plus apparemment. Je pouvais enfin donner ma propre vision du film. Après tout, Pi avait été fait pour 60 000 dollars. Nous sommes des indépendants, je me suis dit que nous allions faire une version indépendante d’un film onéreux. J’ai mis alors deux semaines et demi à l’écrire, et nous avons fait un nouveau scénario. Eric m’a dit que nous n’avions pas un scénario, mais un poème. Le film que nous avons construit n’a coûté que 30 millions de dollars au final. Et paradoxalement, je le trouve meilleur que celui auquel nous avions pensé.

LES LIENS ENTRE LES TROIS FILMS
Darren Aronofsky : Que ce soit dans Pi, Requiem for a dream et The Fountain, les personnages sont différents. The Fountain et Pi sont plus proches essentiellement parce que je me suis occupé du scénario alors que Requiem for a dream était écrit par Hubert Selby Jr. On a volontairement éliminé toute ressemblance avec les personnages de Requiem for a dream, qui n’étaient pas cérébraux. Je crois que ce qu’il faut retenir de The Fountain, c’est qu’il s’agit d’une belle et simple histoire d’amour, celle d’une femme qui va mourir tragiquement et d’un homme qui n’accepte pas cette réalité-là. Je ne voulais pas que le sentiment amoureux vienne de manière évidente et je désirais que la démarche soit plus cérébrale. Nous nous sommes amusés à tordre la structure narrative en ce sens.

LES INSPIRATIONS
Darren Aranofsky : Il n’existe plus d’idées nouvelles parce qu’elles circulent toutes depuis longtemps. Je crois que ce que j’aime faire, c’est prendre différentes idées, les mettre dans un mixeur et il en résulte un « smoozy », une sorte de boisson qui déborde d’idées.
Ari Hendel : Darren et moi avons conçu le scénario ensemble. Les idées arrivaient lors des marches que nous faisions ensemble. L’expérience fut passionnante parce que c’était la première fois que j’étais impliqué dans l’écriture d’un scénario. J’avais l’impression que c’était très simple parce que Darren m’apprenait tous les effets en me disant ce qui fonctionnait ou pas. Je suis accessoirement un grand spécialiste en neurologie et j’ai travaillé dans un laboratoire similaire à celui dans lequel travaille le personnage principal. On travaillait notamment nos expériences sur des singes.
Rachel Weisz : Ce film n’est pas tant une histoire sur la réincarnation mais un conte de fées. Ce n’est pas un film sur la croyance mais plus une histoire mythologique.
Darren Aronofsky : Le film parle plus de recyclage que de réincarnation. Un arbre donne un fruit etc. Il y a beaucoup de croyances différentes sur ce qui se passe après la mort, il fallait faire un film pour que tous les publics aient des interprétations dissemblables. Chacun peut s’y retrouver. C’est accessoirement une œuvre sur l’acceptation de la mort, comment on accepte la mort avec dignité et grâce. Le thème fondamental du film vient de là : de notre expérience de la mort à travers l’être humain. De notre relation à la mort qui fait partie intégrante de l’humanité. Dans les jardins d’Eden, il y avait deux arbres : celui de la vie et celui de la connaissance. Lorsque Adam et Eve ont goûté aux fruits de l’arbre de la connaissance, avant de pouvoir goûter à l’arbre de vie, ils furent chassés du paradis par Dieu lui-même. Dans une croyance, il est dit également que s’ils avaient goûté au fruit de l’arbre de vie, ils auraient perdu leur part d’humanité.

LE MYSTICISME DE LA SCIENCE & LA PRISE DE CONSCIENCE DE LA MORT
Ari Hendel : Il y a un lien très fort entre la science et le mysticisme. Beaucoup de scientifiques que j’ai rencontrés ont un sens du mystique et du surnaturel. Les deux n’étant absolument pas incompatibles. Ce sont deux outils différents pour approcher la réalité via des questions à laquelle la science ne peut répondre. De nombreux scientifiques sont conscients de la beauté mystique du monde. Plus ils l’examinent, plus ils se rendent compte de sa beauté complexe. Je ne me souviens pas exactement du moment où j’ai pris conscience de ce qu’était la mort. Cette idée s’est infiltrée progressivement dans mon inconscient. La première fois que j’ai eu une expérience de la mort, c’est lorsque j’ai dû enterrer mon chat qui avait été renversé par une voiture et on n’avait pas assez de terre pour l’ensevelir.
Eric Watson : Vers l’âge de 18 ans, j’ai pris conscience que j’étais heureux d’être en vie mais que j’étais également mortel comme tout le monde.
Rachel Weisz : Je n’ai pas un souvenir précis, mais à l’âge de six sept ans, j’ai eu conscience de la mortalité.
Darren Aronofsky : Je me souviens juste de toujours avoir été effrayé par la bombe nucléaire. Je me souviens qu’à l’époque, j’avais écrit des poèmes terribles sur le fait de mourir lors d’une attaque nucléaire. Dans les années 70, on avait toujours peur de la Guerre Froide. Aujourd’hui, les enfants ont peur du terrorisme. Je me suis toujours demandé comment allaient devenir ces enfants qui dans cette très courte période n’ont eu aucune de ces peurs. Je me suis toujours demandé comment ils deviendraient adultes.

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