Hôtel de Crillon, 9h45. Dario Argento, maître du giallo, vient présenter Jenifer et quelques-uns de ses (grands) films à l’occasion du festival Paris Cinéma qui, à travers une programmation riche, rend hommage au cinéma d’horreur transalpin. On se présente, on s’échange des conventions d’usage et surtout on parle d’emblée d’une autre Jennifer, Connelly de son patronyme, dont le parcours singulier (Dark City et Requiem for a dream) fascine Dario. Quand on lui demande s’il compte un jour retourner avec elle, il ne cache pas son envie d’autant qu’il garde d’elle un souvenir éblouissant, mais pour l’heure, il aimerait diriger sa fille Asia qui, elle aussi, est sur Paris pour le tournage de Boading Gate, le nouveau long métrage d’Olivier Assayas.
Comment cet épisode est-il né ?
Dario Argento : Jenifer est l’adaptation d’une bande dessinée de Bruce Jones et Bernie Wrightson qui était très connue dans les années 70. C’était la possibilité de montrer une Amérique rurale avec des personnages simples confrontés à des situations qui les dépassent. J’aimais beaucoup le contexte avec des gens comme on ne les montre pas souvent. Ils ont la possibilité de faire des rencontres parfois fatales comme ce policier qui rencontre cette fille. C’est une attraction inhabituelle pour lui d’autant qu’elle arrive à un moment où il se pose des questions sur lui-même.
Votre travail consistait-il à rendre Jenifer sexy malgré sa difformité ?
C’est exactement ça. Tout le monde d’ailleurs la trouve très sexy. La première fois que nous avons commencé à travailler, j’ai dit à Steven Weber, l’acteur et scénariste : est-ce que tu aimerais avoir des rapports sexuels et dramatiques avec elle ? Il m’a dit oui, sans hésitation. Personnellement, je le perçois comme une relecture du mythe de la belle et la bête à l’envers.
Dans Jenifer comme dans vos récents films, vous retrouvez la forme au sens premier…
Je veux toujours donner une importance à la forme. J’ai toujours été passionné par la forme et cela vient certainement de L’année dernière à Marienbad, un film formaliste éblouissant réalisé par Alain Reisnais. Le deuxième épisode que j’ai déjà fini pour la série des Masters of Horror s’appelle Pelts. Il s’intéresse beaucoup au sexe mais c’est le travail formel qui prime et le met en valeur de manière surprenante. Mais ça ne signifie pas que je veuille revenir au baroque ou même au giallo. Je pense qu’il est bon de se renouveler et de ne pas refaire toujours la même chose. J’aime viscéralement le giallo parce que j’en connais les codes et la façon dont on construit les scénarii de gialli m’est familière et me plaît. Il faut être précis, mathématique, irrationnel et cela réclame un peu d’humour. Cela facilite aussi les surprises et les coups de théâtre.
Quelles sont les modifications que vous avez apporté au scénario d’origine ? La présence d’un chat qui se fait zigouiller est une correspondance à Inferno ?
Totalement. Mais de manière générale, je me suis approprié le script pour modifier beaucoup de choses. Mes scénarios sont souvent un moyen pour moi d’explorer mes rêves et mon inconscient. Ça explique la raison pour laquelle il y a des allusions. Il y a la scène du chat mais aussi la scène d’émasculation. En fait, Jenifer ne fait pas vraiment attention à ce qu’elle mange (il explose de rire) parce qu’elle ne fait pas de distinction chez l’être humain. Tant qu’elle voit de la chair, elle dévore, comme le chat ou la gamine.
Le visage de Jenifer évoque celui du tueur dans Phenomena. Est-il exact qu’il vous avait été inspiré par la scène finale de Ne vous retournez pas, de Nicolas Roeg ?
Oui mais la relation était plus d’ordre inconscient. Pendant que je tournais le film, je n’y avais pas pensé mais c’était niché dans un endroit de ma tête. Quand je l’ai revu par la suite, je me suis dit qu’effectivement, c’était semblable.
Dans Phenomena, la bande-son est stupéfiante, avec notamment un morceau d’Iron Maiden.
J’ai voulu réitérer l’expérience sur Opéra. Je suis allé à Londres pour faire une composition avec plusieurs musiciens dont Brian Eno qui a effectué un travail important.
Comment allez-vous travailler le troisième épisode des Trois Mères ?
Je commence le tournage dès septembre prochain. Cela commence à faire un certain temps que je songe à le faire mais j’essaye toujours d’y apporter la touche supplémentaire qui fera la différence. Depuis dix ans, le scénario mûrit dans ma tête. A chaque fois que j’avais une idée, je changeais ce que j’avais fait auparavant et ainsi de suite. C’était un cercle infernal pendant une longue période. Ce qui est sûr en revanche, c’est que Claudio Simonetti s’occupera de la bande-son. Il a d’ailleurs travaillé avec moi sur Jenifer et Pelts. Je ne peux pas en dire trop parce que je ne suis pas encore sûr de ce que je veux faire mais je compte édifier un film très fort sur fond de désastre.
Qu’est-ce qui vous a poussé à travailler avec Benoît Debie sur Le joueur de Cartes ?
C’est Gaspar Noé qui nous a présentés. Il a travaillé avec lui sur Irréversible. Je l’ai rencontré pendant qu’il faisait la promotion de ce film à Paris. Nous nous sommes souvent vus et je recherchais pour ce film une lumière précise. Ce que j’ai vu de son travail m’avait grandement convaincu.
Vous avez vu Arrivederci, amore, ciao de votre comparse Michele Soavi ?
Je ne l’ai pas vu parce que j’étais aux Etats-Unis. Il a passé beaucoup de temps à réaliser des films pour la télévision. Mais sa transition de l’horreur au polar est logique parce qu’on a besoin de changer. Le cinéma d’horreur a quelque chose de cyclique. Aujourd’hui, c’est l’Asie qui a le vent en poupe mais ça se renouvelle tous les dix ans. Dix ans, ça marche. Puis dix ans, ça ne marche plus, et ainsi de suite.
Comment étaient vos relations avec la Fox à la fin 70 ?
J’ai commencé à travailler avec la Fox à partir de Suspiria. A l’époque, je voulais faire une adaptation d’Hansel et Gretel avec des enfants. Mais le producteur a refusé parce qu’il considérait que les films d’horreur étaient uniquement réservés aux garçons (il l’imite en secouant la tête) il m’a dit : non, non, non ! Par la suite, on a fait Inferno mais ça n’a pas eu le succès escompté. Ce devait trop déconcertant à l’époque. La Fox a coupé beaucoup de scènes d’Inferno. En France, je pense que vous avez la copie intégrale. La censure est un sujet qui me fâche. J’ai passé un temps monstrueux de ma vie à me battre avec la censure. Je suis très sensible à ce sujet. Il y en a que ça ne dérange pas, moi ça me tue qu’on me dise ce que je dois changer. En Italie, les metteurs en scène ont la possibilité de parler avec la commission de censure pour défendre leur cas. Avant, je le faisais. Maintenant, j’ai fini de jouer. Je crois que la dernière fois que j’y suis allé, c’était pour Opéra. Je me rappelle à l’époque que j’avais discuté avec le chef de la commission de censure et qu’il a par la suite appelé la police parce qu’il me trouvait dangereux. S’ils décident de charcuter un film, c’est leur responsabilité, pas la mienne. C’est terrible d’avoir à se défendre sur un domaine purement fictionnel, qui n’a rien de réel. Il faut par ailleurs prendre en compte l’évolution du cinéma. Ce n’est plus comme il y a 20 ans. A l’époque, tout le monde allait au cinéma sans vraiment connaître le sujet. Aujourd’hui, les gens sont au courant. Pourquoi leur ôter des images s’ils savent dès le départ ce qu’ils vont voir à l’écran ?
Sur Jenifer, on vous a laissé la liberté de faire ce que vous vouliez ?
(il lève les bras en l’air) Oui, c’est ce qu’on dit. La liberté totale n’existe pas, évidemment. C’est une lutte constante pour imposer ce qu’on veut.
Vous avez toujours envie de vous battre aujourd’hui contre ce contrôle de l’image ?
Bien sûr mais désormais, je me bats avec ironie. J’adore les gens qui prétendent me donner la liberté totale alors qu’ils n’essayent que de me conditionner et de surveiller mon travail. Alors, ces gens-là me font rire, ça reste de l’ironie mais c’est ma seule arme. C’est ce qui s’appelle la contradiction du système : ils te donnent quelque chose puis te l’enlèvent.
