Difficile, au visionnage d’Invention, petit film indé qui transpire le fait-main – et le joli 16mm – de ne pas penser à Under the Silver Lake. Bien sûr, la présence de Callie Hernandez, avec sa démarche nonchalante et sa mâchoire anguleuse, n’y sont pas pour rien : grimée en Laura Harring lookalike, elle incarnait dans le chef d’oeuvre de David Robert Mitchell une des figures féminines marquantes accompagnant le voyage labyrinthique d’Andrew Garfield. Mais c’est surtout dans leur façon de transformer un film d’enquête en une hypnotique odyssée des signes que les deux films trouvent leur résonance. L’histoire, difficile à résumer, suit le personnage de Carrie Fernandez – vous voyez déjà les glissements entre fiction et réalité ? – sur les traces de son père décédé. L’homme, que l’on voit intervenir sur divers plateaux de télévision dans des images d’archives (et qui se trouve être le véritable paternel de Hernandez), était un ingénieur à mi-chemin entre le génie et le charlatan, sorte de Steve Jobs en puissance jusque dans ses croyances fumeuses en des sciences parallèles. Comme une dernière invitation à pénétrer dans son monde parallèle, l’homme a légué à sa fille une étrange machine, prétendument capable de guérir par la magie des ondes certains maux. Acceptant le pas de côté, Carrie part à la rencontre des dernières personnes ayant côtoyé son père, et s’aventure alors dans une Amérique parallèle, celle des âmes perdues dans la fabrique d’une histoire contemporaine du complot et du chaos.
Bien plus qu’Under the Silver Lake, Invention est un film tout à fait inclassable dans sa forme : mêlant documents d’archives, scènes de fiction et images 3D, le film fonctionne comme un collage qui, dans sa nature même, interroge sur la véracité de son récit. Geste d’artistes lassées par un système hollywoodien entravant (Callie Hernandez a joué, entre autres, dans des films comme La La Land, Alien: Covenant, ou Blair Witch et Courtney Stephens a travaillé sur la production de plusieurs films de Terrence Malick), Invention est une idée du cinéma indépendant américain à lui tout seul, celui où l’on filme façon guérilla, dans le décor que l’on a sous la main, sans script et avec les acteurs que l’on arrive à dégoter. De cette liberté, qui aurait pu aboutir à un exercice clos sur lui-même, Callie Hernandez et Courtney Stephens tirent quelque chose d’assez beau, notamment grâce à un réalisme drôlatique reposant sur d’excellentes performances de jeu et un regard compassionnel puissant. Rencontre avec ces deux femmes à la barre de leur propre navire.
Le film ressemble par bien des aspects à un film d’enquête, dans lequel les personnages partent en quête de réponses au travers de la fiction. Cette démarche peut tout autant résulter en quelque chose de créatif et de salvateur que de dangereusement illusoire, spécifiquement lorsqu’on approche la question du conspirationnisme dans le paysage politique actuel. Pourquoi aviez-vous l’intuition que le personnage devait approcher cette tendance avec autant de bienveillance et de compréhension ?
Courtney Stephens : Cela a à voir avec les croyances du père de Carrie et la recherche d’une empathie vis-à-vis de celles-ci. C’est un moyen pour ce personnage d’entrer dans ce système de croyance et de l’expérimenter pour trouver ce qui peut y être productif, ce qui peut l’aider à s’éloigner de la réalité, à l’élargir – parfois d’une manière qui est nuisible pour les autres et pour soi-même. Notre intention n’a jamais été d’être condescendantes, et j’espère qu’il se dégage du film une forme de drôlerie. Certaines de ces croyances sont tragiquement drôles : on aborde les fantasmes autour du système financier quantique par exemple. Ce sont des choses dont on pourrait facilement se moquer dans d’autres films, ou trouver tout à fait méprisables ; nous avons pour notre part essayé de les aborder par le prisme de la mélancolie. Les personnes sujettes à ces croyances se trouvent perdues dans différentes perceptions du temps, pensant parfois que tout va s’effondrer et que l’on va revenir aux années 1950, en se disant que cela pourrait peut-être nous sauver. Et tous ces systèmes de croyances, qui fonctionnent à l’échelle internationale, font écho à ce qui se passe dans le processus de deuil, la façon avec laquelle on essaye de remonter dans le temps pour trouver des réponses dans l’espoir que l’histoire ne finisse pas de la même manière. Mais on se retrouve toujours à revenir à la situation dans laquelle on est.
Vous avez d’ailleurs évoqué le fait que le film vous permettait « d’explorer les éléments conspirationnistes du deuil lui-même ».
Callie Hernandez : C’est quelque chose dont nous avons beaucoup parlé au début, lorsque nous avons décidé de faire ce film. L’homme dont il est question dans le film est mon vrai père et oui, il avait parfois tendance à croire aux complots – même si ce n’était pas toujours le cas. Courtney et moi pensions toutes les deux que le personnage central, Carrie, devait s’imprégner de son environnement, et nous ne voulions pas faire quelque chose qui soit moralisateur. Nous nous sommes mises en position d’observatrices et nous nous sommes posées des questions insolubles sur notre propre deuil. C’est là que le traitement du deuil par le prisme du complot s’est imposé à nous. Je ne sais pas si nous savions nécessairement ce que cela signifiait avant de nous lancer dans la production du film, mais il est devenu par la suite assez clair que ces idéologies étaient certes peut-être fictives, mais qu’elles étaient parfois créées par un besoin ou un désespoir comparable à celui que provoque le deuil. C’est une manière d’espérer que ce qui se passe n’est pas vraiment réel.
Dans le contexte de ce qu’est en train de traverser le personnage du film, le titre, Invention, peut être entendu comme un puissant appel à la créativité. Le film lui-même, à travers son écriture, sa mise en scène et son montage, transmet un sentiment d’artisanat et transpire le plaisir créatif. Comment avez-vous abordé la fabrication de ce film ?
Courtney Stephens : Ce que vous avez perçu comme un plaisir était en réalité un besoin désespéré [rires]. J’ai souvent l’impression que ce film se tient grâce à un fil très fin. Presque comme dans un scrapbook.
Le film a d’ailleurs des airs de collage.
Courtney Stephens : Oui, un collage où les différents éléments parviennent à tenir collés les uns aux autres. Nous avons tourné ce film d’une manière vraiment artisanale, avec très peu d’argent et l’impossibilité de retourner les scènes. C’était comme se retrouver avec plein de lettres avec lesquelles nous devions former un mot. Nous devions nous plier à ces conditions de production difficiles, mais nous avons essayé d’en faire ressortir quelque chose de créatif. Nous avons utilisé les scènes de fiction pour accentuer certains traits du film, ou les cadrer différemment. On suit une histoire très simple mais comme elle est constamment réfléchie par ce qu’il se passe sur le tournage, par les plongées dans le passé, les images d’archives, on se met à douter de ce qui peut se cacher derrière. Je suis contente si tout cela semble avoir été un processus joyeux !
Callie Hernandez : Je pense que ce que vous percevez est de la résilience. Quand vous travaillez avec quelque chose comme votre propre deuil, il faut garder le matériau vivant. Nous n’avions pas d’équipe de production, c’était juste nous, un chef op, un ou deux acteurs en fonction des scènes et c’est tout. Je pense que nous avons toutes les deux apprécié ces limitations pour voir ce que l’on pouvait en tirer.
Vous avez tous deux travaillé sur des grosses productions avant ce basculement vers une échelle très indépendante. Pourriez-vous imaginer réaliser un film comme Invention d’une autre manière ? En quoi cela serait-il différent ?
Courtney Stephens : Dieu que non ! Tout cela me fait penser à l’expression « company move » [littéralement « déplacement d’équipe », l’expression désigne dans l’industrie cinématographique les moments où l’entièreté des équipes de production se déplace d’un lieu de tournage à un autre] : nous, nous étions dans une situation où nous filmions ce qui nous passait sous le nez ! Nous avions de la flexibilité, et avec cette flexibilité vient de très fortes limitations. Nous avions des lumières pour quelques jours seulement, que nous avions empruntées. On se déplaçait de la manière la plus légère possible. Quand vous essayez d’embarquer d’autres personnes avec vous pour croire en un film, un script aide. Nous n’avions pas de script, nous avions une idée, un contour, un concept, là où les grosses productions ont besoin de documents pour guider les équipes. Mais cela nous a permis d’improviser, non seulement à l’intérieur des scènes mais pour l’entièreté de la production et je pense que c’est cette énergie qui émane du film.
Callie Hernandez : Il y avait pendant ce tournage comme une vibration – un élément de hasard, de magie. Un bon nombre des acteurs et des actrices avec qui nous avons travaillé n’avaient pas été prévenus à l’avance, nous avons fait avec qui était disponible. Toute la scène tournée dans un champ de maïs façon Alice au Pays des Merveilles est improvisée car tout cela se trouvait juste là où nous étions. C’est ce genre de choses avec lesquelles il faut oser composer lorsqu’on fait un film comme ça.
Pour moi, la deuxième star du film – après vous, Callie – est la fenêtre penchée qui se trouve à l’étage de la maison. Elle provoque un sentiment de distorsion de la réalité qui fonctionne génialement avec le film. J’ai fait mes recherches, et il se trouve que c’est une véritable curiosité architecturale que l’on trouve dans la région où le film est tourné et que l’on appelle une « witch window » [fenêtre de sorcière].
Callie Hernandez : [rires] C’est drôle car j’ai loué cette maison durant toute une année pour y tourner des films – on y a tourné deux longs et deux courts – et chaque réalisateur ou réalisatrice voulait utiliser cette fenêtre ! J’étais un peu inquiète et j’avais peur que l’on voit qu’il s’agissait de la même fenêtre à chaque fois, mais ils l’ont finalement tous utilisé d’une manière bien distincte. C’est une fenêtre flippante.
Courtney Stephens : Pour nous, c’était super, car elle est adjacente à la pièce où se situe la machine du film.
Ce qui m’a le plus frappé dans le film est votre approche des scènes entre Carrie et les différents personnages qu’elle rencontre. Carrie pose souvent quelques questions, puis écoute en silence. Cela semble très réaliste, tout en conservant une étrangeté et un caractère comique. Comment avez-vous abordé ces scènes ?
Callie Hernandez : Nous savions que nous ne voulions pas avoir la main trop lourde. Nous cherchions quelque chose avec un peu de légèreté, qui puisse donner un peu d’espace pour respirer. Qu’il s’agisse d’un ancien patient de mon père ou de personnes qu’il recrutait pour le financement de ses projets farfelus, il y avait tellement de facettes à explorer. Tout cela apporte une compréhension précieuse de ce que la personne a pu être, et ce sont des choses dont on ne dispose pas forcément dans une relation père-fille. C’est scènes sont comme des vignettes qui apportent toutes une nouvelle façon d’appréhender le personnage du père.
Vous avez une manière très particulière de créer un rythme entre les scènes et de dévoiler l’histoire, qui rapproche le film d’un documentaire – sans parler du fait qu’il contient également des images d’archives. Pourquoi aviez-vous le sentiment que cette histoire-là devait être racontée dans le langage du documentaire ?
Courtney Stephens : Je ne pense pas vraiment à cela de manière consciente. Nous avons commencé à parler du deuil, de la perte de nos pères, de ce que nous avions toutes les deux vécu, et puis du scénario. Au début, cela nous semblait être quelque chose qui nécessitait l’intervention de la fiction avec des personnages, puis cela a évolué vers quelque chose qui prend davantage racine dans la réalité. Au final, l’équilibre nous semble juste ainsi, mais c’est un film qui est programmé en festival dans des sections hybrides, parfois comme un documentaire et parfois comme une fiction. C’est amusant parce que j’ai l’impression que nous avons créé quelque chose qui est le témoignage de sa propre création.
C’est un sentiment que l’on a en effet en regardant le film, presque comme si l’on assistait en direct au making-of du film. Est-ce que cela était le plan dès le départ où c’est quelque chose qui est apparu dans la salle de montage ?
Courtney Stephens : Quelques éléments métafictionnels sont apparus lors du montage, mais pendant le tournage, nous étions conscientes que la forme du film allait faire écho aux idées qui nous intéressaient, à savoir que le chagrin engendre l’inventivité et le désir de réinterpréter le réel pour mieux comprendre ce que l’on traverse. Il fallait donc laisser la place à une sorte de glissement.



