[INTERVIEW CARRIERE] BRUCE LABRUCE : « Je ne regrette rien »

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QUI DE PLUS CHAOS QUE LE RÉALISATEUR DE « HUSTLER WHITE », « NO SKIN OFF MY ASS », « SKIN GANG », « L.A. ZOMBIE » ET « GERONTOPHILIA »? RIEN, OF COURSE!

Né le 3 janvier 1964, Bruce LaBruce crée dans les années 80 le fanzine punk, J.D.s, avec la destinatrice et réalisatrice G.B. Jones. Influencé par Richard Kern, il signe un premier long-métrage, No skin off my ass (1991) où il incarne un coiffeur éperdu de désir pour un skinhead. Certains voient en lui le nouveau Jean Genet. LaBruce confirme la radicalité de son style dans Super 8 ½ (1995), mais c’est avec Hustler White (1996), une comédie romantique trash coréalisée avec Rick Castro, qu’il va se faire remarquer. En parodiant l’intrigue de Boulevard du crépuscule (1950) de Billy Wilder ; en rendant hommage à Andy Warhol et Kenneth Anger ; en prenant comme acteur principal Tony Ward qui rappelle Joe Dallesandro chez Paul Morrissey, il court-circuite les fantasmes de la Cité des anges. Lors de sa sortie en France, l’Union Nationale des Associations Familiales voulait le bannir des salles avant d’être sauvé in extremis par Jack Lang, alors ministre de la culture. Conscient de son pouvoir dérangeant, LaBruce tourne Skin gang (1999) pour une société de production berlinoise spécialisée dans les films X extrêmes. Entre temps, il s’adonne à la photographie avant de revenir avec The Rasperry Reich (2004), une comédie dans laquelle des terroristes sexuels se révoltent contre la culture hétéro. Il faudra attendre quatre ans pour le retrouver avec Otto; or, up with dead people(2008), un film de zombie qui mélange le fantastique et la pornographie. Et puis. Et puis, Bruce a bien compris en bon cinéaste chaos que son L.A. Zombie , son film zombie X avec François Sagat était le film de trop. Il était vraiment temps de se renouveler. Et comme il n’est jamais trop tard, Bruce se réinvente avec son film le plus doux et le plus accessible: Gerontophilia (2014). Si l’on retrouve le côté romantique fleur bleue perçu derrière le vernis provoc de No Skin Off My Ass et déjà tourné en dérision dans Hustler White, il révèle une émotion et une inquiétude insoupçonnées qui, peut-être, même, le dépassent. Les deux personnages masculins (le jeune et le vieux) sont des projections de lui : ce qu’il a été et ce qu’il va devenir. Le rapport qu’ils entretiennent dépasse largement la dimension sexuelle signifiée par le titre pour s’intéresser à la transmission, au poids des souvenirs, à l’usure du corps, à la mort. On n’attendait pas une telle mélancolie. John Waters peut prendre sa retraite, le nouveau pape du trash, c’est lui!

« N’importe qui du milieu vous dira qu’un tournage de porno est l’endroit le moins sexy au monde. »

Quel a été votre premier choc érotique au cinéma?
Bruce LaBruce : C’était en découvrant That cold day in a park, de Robert Altman (1969) dont j’ai fait un remake avec No Skin Off My Ass. Je l’ai découvert à la télévision lorsque j’étais enfant – je devais avoir 11 ans – et ça m’a profondément affecté. Paradoxalement, j’ai eu mes premiers fantasmes non pas en allant au cinéma mais en lisant des comics, en particulier Spider-man et Turoc, son of stone, où deux indiens se retrouvaient prisonniers d’une grotte gigantesque dans laquelle vivaient des dinosaures et d’autres hommes des cavernes. Lors des combats, ils ne portaient pas de vêtements et je trouvais ça très excitant. Avant de réaliser No Skin Off My Ass, mon premier long-métrage, je me suis intéressé très tôt à la représentation du sexe à l’écran à travers des courts-métrages réalisés en super 8. J’ai grandi dans un environnement très strict, puritain, homophobe, et j’ai mis un certain temps avant de découvrir mon orientation sexuelle. Au collège ou au lycée, je n’étais pas sûr de ce que je désirais. En fréquentant le milieu punk à la fin des années 80, je m’étais rendu compte d’une chose très déplaisante : il était très marqué par l’homophobie. C’était même violent. J’avais été très déçu car je pensais pouvoir m’épanouir dans un endroit plus ouvert d’esprit ; j’ai découvert l’inverse. A l’époque, j’étais très agressif dans ma représentation de l’homosexualité parce que je voulais affirmer ma singularité et désirais être le plus explicite possible. Je voulais choquer pour choquer et me venger de tous les connards homophobes que j’avais rencontrés.

Quels sont les cinéastes qui vous ont donné envie de passer derrière une caméra?
Bruce LaBruce : Il y en a tellement. Mais j’ai grandi dans une ferme dans les années 60-70 et on avait seulement deux chaînes de télé à l’époque ; donc c’était à travers les films diffusés le soir à la télévision que j’ai eu envie d’écrire sur des films et ensuite d’en faire. Des films Canadiens comme ceux de Paul Almond (Isabel et Act of the Heart). Des films comme That Cold Day In The Park de Robert Altman, Five Easy Pieces et The King of Marvin Gardens de Bob Rafelson, A Child is Waiting et Faces de John Cassavetes, Diary of a Mad Housewife, Play It As It Lays et The Swimmer de Frank Perry, Who’s Afraid of Virginia Woolf et Carnal Knowledge de Mike Nichols, Investigation of a Citizen Above Suspicion et The Tenth Victim de Elio Petri, Puzzle of a Downfall Child de Jerry Schatzberg, Seconds de John Frankenheimer. Des films comme ceux de Jerry Lewis, Preston Sturges, Leo McCarey, Billy Wilder. Des classiques Hollywoodiens comme All About Eve, Sunset Boulevard, What Ever Happened To Baby Jane ? Des films d’horreur comme Les Innocents et Rosemary’s Baby. Et tant d’autres…

Est-ce que vous vous sentiez proche du cinéma de la transgression, de Richard Kern et de Nick Zedd?
Bruce LaBruce : Je n’étais peut-être pas aussi virulent qu’eux. J’étais plus dans une phase « politiquement correcte », embrigadé par des féministes révoltées contre les valeurs patriarcales. A l’époque, j’avais d’ailleurs écrit des textes dans la même veine. En les relisant quelques mois plus tard, je m’étais rendu compte de l’inanité de ma démarche. Avec le mouvement du « cinéma de la transgression », j’étais plus dans une forme de compétitivité. Ils étaient à New York, moi à Toronto. A l’époque, je voulais faire mon intéressant. En réalité, on utilisait les mêmes techniques : on faisait tourner nos amis dans des films fauchés et on montrait du sexe explicite pour transgresser des tabous. Peut-être qu’en pourfendant les règles sociales, je me battais contre moi-même et je voyais dans cette transgression quelque chose d’intime. Quelque chose qui me faisait flipper.

A l’époque, vous fantasmiez sur les skinheads…
Bruce LaBruce : Plus maintenant. La première fois que je suis sorti avec un garçon, c’était avec un skinhead ; et c’est pour tout le monde pareil : on reste prisonnier de sa première relation amoureuse. Le skinhead est devenu mon «idée fixe» (en français). Ce qui me stimulait par-dessus tout, c’était l’idée que le danger faisait partie de l’attraction sexuelle. A l’époque de No Skin Off My Ass, j’étais dans une démarche « politiquement incorrecte » qui a perduré jusqu’à Skin Gang. Avec ce film, j’étais allé beaucoup trop loin. Pour la première fois, des gens protestaient devant un cinéma pour qu’une de mes œuvres ne soit pas diffusée. Ce qui est sûr, c’est que je ne regrette rien. Quand on arrive à provoquer de telles réactions, c’est une forme de récompense.

Est-ce que Skin gang a été réalisé en réaction à Hustler White, votre film le plus accessible ?
Bruce LaBruce : Certainement. Je me souviens qu’après Hustler White, j’avais la possibilité de participer à des projets plus accessibles, en particulier celui qui s’intitulait «Come as you are» et se déroulait dans le milieu pornographique. Ce n’était pas un porno mais un film traditionnel dépeignant un univers underground et évoquant une industrie cinématographique naguère ostracisée. Entre les différents projets, j’avais choisi celui qui s’était monté le plus rapidement. Skin Gang était soutenu par une société de production berlinoise spécialisée dans les pornos hardcore. J’y voyais un moyen de trangresser les tabous, d’aller encore plus loin dans la représentation du sexe au cinéma…

Avez-vous conservé de bons souvenirs du tournage de Hustler White ?
Bruce LaBruce : De très bons. En y repensant, je me rends compte de l’aspect « improbable » du projet. On avait une équipe géniale avec laquelle j’ai passé du bon temps à Los Angeles. On tournait sans permission, en 16mm – ce qui était un peu compliqué – mais ça collait bien au sujet. L. A. Zombie que j’ai réalisé des années plus tard s’est plus ou moins avéré un remake de Hustler White. Les conditions ont été les mêmes. Nous avions tourné ça comme du cinéma-guérilla. Avec beaucoup d’ambition, sans avoir l’argent nécessaire.

Quelle a été la scène de sexe la plus difficile à tourner dans toute votre carrière ?
Bruce LaBruce : Hustler White a été le tournage le plus déroutant à ce niveau parce que nous tournions avec de vrais prostitués. Ma seule crainte, c’était qu’au dernier moment, avant de faire la prise, ils refusent de jouer et nous accusent de les exploiter. L’une des choses que j’ai découvert, pendant le tournage de L. A. Zombie, c’est que tourner des scènes de sexe ne m’intéresse plus, ne m’excite plus. N’importe qui vous dira qu’un tournage de porno est l’endroit le moins sexy au monde. Au fil des années, je suis resté proche de quelques figures connues du porno gay comme Chichi Larue et je sais que je préfère les voir quand ils ne traînent pas avec les gens du milieu. En choisissant François Sagat pour jouer dans mon film, je ne pensais pas que ça allait provoquer une certaine hostilité. Certains m’ont carrément dit que ce n’était pas un bon choix sous prétexte qu’il avait avoué dans une interview qu’il préférait les femmes aux hommes. Je ne vois pas où est le problème, je trouve cette manière de penser tellement politiquement correcte… Jeff Stryker était hétéro lui aussi et ça ne l’a pas empêché de jouer dans des pornos gay. Cette industrie est remplie de mecs hétéros qui font ce que l’on appelle du «gay for pay» : ils ont envie d’avoir des relations avec d’autres mecs mais le fait d’être payé leur donne une justification. Sagat a été professionnel pendant le tournage. Après, cela ne me regarde pas s’il a envie d’avoir des relations sexuelles avec des femmes. Beaucoup lui reprochent de profiter de ce filon gay. Mais j’ai envie de dire que c’est un travail comme un autre.

Que pensez-vous de la pornographie sur Internet ?
Bruce LaBruce : Cette pornographie-là ne me passionne pas. Pendant le tournage de Skin Gang, je me souviens que le producteur me reprochait de ne pas être enthousiasmé à l’idée de tourner des scènes porno et force est de reconnaître qu’il avait raison. C’est comme pour le gore : le sexe pour le sexe me laisse froid. Tout ce qui m’intéressait à l’époque sur ce film, c’était de travailler avec des acteurs non-professionnels en dehors des scènes de sexe pour essayer de donner une vraie consistance à leurs personnages. Je suis plus intéressé par les gens que par les machines de sexe. Involontairement ou non, mes films sont des anti-pornos. Même dans Otto ; or up with dead people, le spectateur doit sentir que je ne suis pas intéressé par les scènes de sexe. Le but, c’est de provoquer une émotion viscérale. Dans L. A. Zombie, certains spectateurs trouvent les scènes gore dégueulasses et les scènes de sexe émoustillantes, ou l’inverse. Je ne sais pas pourquoi les producteurs de porno ont été les premiers à soutenir le film parce que, eux-mêmes savent que le gore et la pornographie ne fonctionnent pas ensemble. La plupart des gens détestent ce mélange, en particulier le public homo.

Comment avez-vous découvert le travail de Peter de Rome, une de vos influences?
Bruce LaBruce : J’ai découvert son travail par un heureux concours de circonstances, au festival gay et lesbien à Amsterdam, qui n’existe plus aujourd’hui. C’était au début des années 90. Là-bas, j’ai rencontré Bob Alvarez, un des survivants de la compagnie de porno Hand in Hand films à New York dans les années 70. Son amant, Jack De Vau, était le président. Bob était un personnage passionnant, il appartenait à cette catégorie de techniciens qui s’éclataient le week-end en faisant leurs propres films avec le matériel qu’ils maniaient la semaine. Rick Castro et moi étions devenus ses amis et il nous avait montrés les films de Jack De Vau, de Peter Berlin et de Peter de Rome. Ils étaient tous dans l’avant-garde en captant autre chose que de la simple pornographie. Je me souviens d’une anecdote où Peter de Rome avait suivi Greta Garbo dans la rue et avait inclus des images d’elle dans ses propres films. C’est insensé quand on y pense : on peut suivre n’importe qui dans la rue pour le mettre dans ses propres films. C’est amusant de s’imaginer que Garbo a participé involontairement au tournage d’un porno. En même temps, il n’aurait jamais pu l’avoir autrement.

Est-ce possible de montrer du sexe explicite dans un film traditionnel ?
Bruce LaBruce : Les acteurs qui viennent du traditionnel ne veulent pas jouer dans des films à caractère pornographique. John Cameron Mitchell a tenté cette démarche avec Shortbus, en pensant qu’il serait possible d’avoir des stars de cinéma et de les diriger dans des scènes explicites. Il n’a pas pu. Hollywood et le X sont définitivement incompatibles. Dans les années 70, Marylin Chambers, qui est morte dans l’anonymat le plus total, voulait consolider ce lien mais cela ne lui avait pas servi par la suite. Dans les années 80, il y a bien eu Traci Lords qui a joué dans Cry Baby, de John Waters et plus récemment dans Zack and Miri make a porno.

Sinon, quand vous ne tournez pas, vous interviewez des artistes sur scène. Pourquoi avez-vous choisi Harmony Korine et récemment Udo Kier ?
Bruce LaBruce : Udo Kier, c’est un plaisir coupable. Je me suis toujours senti proche de son travail et de son époque, dans les années 70, avec Andy Warhol et Paul Morrissey. A la manière de Tony Ward, Isabella Rossellini et de Chichi Larue, il a été récupéré par Madonna dans sa période Erotica pour figurer dans son livre et ses clips. Harmony, c’est différent. Nous sommes devenus amis lorsque nous nous sommes rencontrés à Sundance. Il y était avec Larry Clark pour Kids et moi pour Hustler White. C’est Gus Van Sant qui nous a présentés. Nous étions ensemble lors de la projection de Kids. Nous avions beaucoup bu ce soir-là et il venait d’avoir 17 ans. Nous nous sommes beaucoup revus par la suite, au moment où je faisais des photos pour les magazines Honcho et Inches. A l’époque, j’avais choisi comme modèle l’acteur porno Tiger Tyson et Harmony m’avait prêté son appartement pour que j’organise mes séances photo.

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