[INTERVIEW CARMEN JAQUIER] Rencontre avec la réalisatrice de « Foudre »

Ode au plaisir et à la nature dont le lyrisme frémissant aiguise tous les sens, il fallait bien en savoir plus sur le fantastique (coup de) Foudre.

INTERVIEW: JÉRÉMIE MARCHETTI / PHOTO: MATTHIEU CROIZIER

Le choix de cette époque me semblait déterminant pour décupler l’aspect subversif de la quête d’Elisabeth. Mais peut-être d’autres raisons ont-elles mené à ce choix?
Carmen Jaquier: Dans un premier temps, le film devait se passer durant la période où j’avais moi-même l’âge des protagonistes, c’est-à-dire dans les années 2000. L’histoire de cette première version était aussi sensiblement différente. Et puis très vite, j’ai basculé à la fin du XIXᵉ siècle. En fait, c’est venu après la découverte des cahiers de mon arrière-grand-mère. Et puis aussi d’un texte qu’elle a écrit à la fin de sa vie sur son enfance. En lisant les mémoires d’une jeune paysanne, j’ai commencé à voir des parallèles avec Élisabeth. Et puis il y avait l’envie de mener une recherche historique, de rencontrer des gens. Il y a quelque chose qui m’a beaucoup touché là-dedans, le fait que l’on décrivait souvent les paysans et paysannes comme des personnes au travail, fatiguées et donc un peu sans émotion… Et au travers des textes que j’ai lus et des témoignages que j’ai reçus, je me rendais compte que ces gens-là avaient aussi envie qu’on parle d’eux différemment, qu’ils étaient mus par l’amour, par le désir, la quête de quelque chose de plus grand et pas uniquement enfermés dans une vie extrêmement rude. Je pense que là, il y a eu quelque chose de personnel qui m’a touché. Et le fait de changer d’époque a apporté une nouvelle dimension au scénario. L’aspect religieux s’est amplifié; aujourd’hui la religion catholique est clairement moins présente dans cette région du sud de la Suisse, en Valais. Mais on reste malgré tout très empreint d’une culture judéo-chrétienne. Autour de moi, peu de gens vont à l’église et en même temps, ça ne nous empêche pas d’être porteurs et porteuses de ces valeurs. Ça me paraissait important d’y réfléchir encore une fois, pour saisir l’influence de cette culture sur nos comportements et nos empêchements.

Dans ton court La rivière sous la langue, il y a une mère qui découvre le cahier de sa fille, ce qui va emmener à changer son regard, sa perception des choses. Et il y a toujours ce motif dans Foudre, avec Elisabeth découvrant le cahier de sa sœur. Mais cette fois, elle va aller au bout de ce choc. Cette transmission du féminin semble être un thème très important.
Que ce soit entre mère et fille, fille et mère, ou entre sœurs, oui, il y a cette transmission. Ou son impossibilité. Dans Foudre, il y avait une scène dans laquelle Elisabeth lisait le cahier d’Innocente à sa mère, mais nous ne l’avons pas gardé au montage. Et on percevait, comme dans La Rivière sous la langue, son regard se déplacer, son armure se craqueler. Au final, elle fait le choix de brûler le cahier parce qu’elle a peur de ce qui pourrait arriver à Elisabeth, à sa famille. Elle a peur de la mauvaise réputation qui pourrait être fatale pour ses filles. Ce personnage de la mère ne transmet rien de sa propre histoire par peur et parce qu’elle n’a pas appris à le faire. Ce silence est une des causes de la mort d’Innocente. Alors qu’à travers le cahier d’Innocente, Elisabeth a la possibilité d’apprendre à partir de l’histoire de sa sœur. C’était important pour moi, l’existence du cahier, de mettre ces idées-là par écrit, parce que justement, je pense que mon arrière-grand-mère fait partie de ces rares femmes de cette époque-là, de cette région, qui a écrit quelque chose. Ou quelque chose qui n’a pas été détruit, quelque chose qui a été transmis. Mais ce n’était pas un instantané, puisqu’elle était déjà adulte quand elle a entrepris d’écrire. Je ne peux pas m’empêcher de penser que d’autres femmes l’ont peut-être fait aussi, et que leurs écrits ne sont pas arrivés jusqu’à nous. Dans ces maisons, les filles et les mères possédaient des petites boîtes qui étaient très souvent dissimulées, où elles préservaient tous leurs secrets. L’action de passer à l’écrit, que ce soit dans La rivière… ou dans Foudre, me paraissait vital, ne serait-ce que dans la réflexion qu’on s’accorde, à la manière d’aller peut être plus loin dans ce qu’on cherche à comprendre, être plus juste avec ce qu’on ressent sincèrement, parce qu’on n’écrit pour personne et qu’on ne pense pas que quelqu’un le lira un jour.

Le texte qu’on entend dans La rivière sous la langue revient en partie dans Foudre. Est-ce qu’il était pensé à l’origine pour un projet plus grand ou est-ce finalement un retour des choses qui s’imposait?
Je pense que j’y suis plutôt revenue parce que c’est un texte que j’ai écrit à un moment assez particulier, qui m’a hanté, et à l’intérieur duquel j’ai mis beaucoup de l’esprit des personnes qui m’ont accompagnée tout au long de ma vie. Que ce soit des personnes connues, inconnues, des amies, des autrices. Notamment S. Corinna Bille, une auteure suisse qui compte énormément pour moi. Donc, je pense que c’est un texte auquel je revenais régulièrement et je sentais que je n’en avais pas terminé avec lui. J’aime beaucoup l’idée que les artistes, les cinéastes, puissent reprendre une matière – leur matière pour la retravailler plus tard. D’aller chercher à zoomer à l’intérieur, de la distendre, la dupliquer. Se dire que finalement on n’est jamais allé au bout d’une matière…

Je ne sais pas si Foudre porte des références cinématographiques conscientes, mais j’ai eu la sensation que le texte, lui, portait une inspiration littéraire assez forte.
Il y en a eu plusieurs en effet: je citais S. Corinna Bille, mais je pense aussi à Sarah Kane. Dans 4.48 Psychose, j’y ai vraiment puisé le souffle d’Innocente. J’ai aussi été chercher du côté de Kurt Cobain pour écrire son personnage. Et puis, pour les références cinématographiques, il y en a quand même pas mal. Quand j’écris, je continue à lire, je continue à regarder des films, je m’inspire de beaucoup de choses qui sont autour de moi. Vraiment tout le temps en fait, pendant tout le processus, même jusqu’à l’étalonnage. Et ça aide aussi à aller plus loin dans son propre geste. Sur ces références-là, il y a clairement Pasolini avec L’Évangile selon saint Matthieu, qui nous a inspiré les longues focales, les mouvements de caméra, cette rapidité qui avance «contre Dieu». Et puis même sur des questions de casting, de chercher des visages qui peuvent nous emmener très loin, d’autres références que celles habituelles. Il y a eu aussi Lumière Silencieuse de Carlos Reygadas, Ingmar Bergman, Vera Chytilova ou Ana Mendieta.

Dans Le tombeau des filles, La rivière sous la langue et Foudre, il y a le thème de ces «filles qui aiment trop les garçons». Foudre est un peu le parachèvement de ta fascination pour ce thème?
Je travaille avec ce dilemme depuis toujours. Et je pense que c’est devenu conscient ces dernières années. Très conscient parce qu’il y a eu tout un mouvement, une nouvelle vague féministe. Des personnes ont pris la parole, des textes ont été écrits, des voix que j’ai entendu et que j’ai reçu autrement qu’il y a une dizaine d’années, où j’avais l’impression d’être plutôt seule, même si ça n’était pas réellement le cas. Mais il y a aussi la manière dont j’ai grandi qui a joué, même si les films ne racontent pas ma vie ou ne sont pas autobiographiques. J’ai grandi dans les années 90/2000, et j’ai senti que la place était faite pour les garçons, les adolescents et les hommes. Il fallait passer par eux pour obtenir quelque chose, il fallait se faire aimer et se faire désirer. Et ces mécanismes inconscients ont quelque chose de l’ordre de la torture, si on y réfléchit bien. Quelque chose qui déforme les personnes qui doivent se plier à ce jeu-là. J’avais besoin d’expier quelque chose, de réfléchir à comment se construire autrement, loin de cette emprise. Dans mes films, il y a toujours une enfant, une petite sœur pour montrer le chemin. Comme si les nouvelles arrivantes se montreront plus radicales. Avec l’espoir que nos petites sœurs seront moins soumises, moins mal éduquées. Et qu’elles ouvriront la voie. Donc peut-être que là, avec Foudre, quelque chose se clôt, je ne sais pas. Et en même temps, j’ai l’impression que ma colère, mon amour, ma force créative, elle vient aussi de cet endroit-là, donc ça fait du sens pour moi de poursuivre cette recherche, de déconstruire, autant pour moi que pour toutes celles et ceux qui s’y reconnaissent. Après, je me méfie des cases à l’intérieur desquelles on a le droit de parler de nos personnages, de nos films, comme des autorisations à être à cet endroit-là seulement – en tant que femme, raconter les femmes, alors que le film parle de beaucoup d’autres choses.

Comment s’est passé le casting pour le personnage d’Elisabeth? Il y a eu une forme d’évidence quand tu as rencontré Lilith Grasmug?
Ça l’était oui, même si on a fait un long casting. Parce que je voulais trouver une suissesse. Après un temps, nous avons décidé d’ouvrir le casting à la France, et j’avais un peu peur de trouver une actrice parisienne qui n’avait jamais mis les pieds à la campagne, qui ne savait pas tenir un râteau, qui allait manquer de quelque chose. Et aux discussions que j’ai eues avec la directrice de casting, j’ai aussi compris qu’Elisabeth était restée au couvent pendant cinq ans, qu’elle s’était coupée de cette vie de labeur, qu’elle était dans une sorte d’institution où elle était éduquée. Et je me suis davantage ouverte. Et c’est donc comme ça qu’on a découvert Lilith qui avait déjà tourné dans Sophia Antipolis, et ça a été une révélation. On a eu un premier échange d’une heure avant de se mettre au travail, et ça semblait un peu lunaire. Il y avait quelque chose de romanesque dans son esprit, dans sa façon de parler, dans son désir de personnage, dans les références qu’elle avait et les choses qu’elle avait envie d’entreprendre. Je la sentais complètement liée à l’univers de Foudre: j’avais même l’impression que c’était elle qui m’emmenait à la rencontre d’Elisabeth.

Foudre parle beaucoup de sexualité adolescente, mais on ne se trouve pas dans une représentation crue comme chez Larry Clark ou Catherine Breillat. Et en même temps, il y a une volonté de tout faire ressentir, de rester dans le domaine de la sensualité, sans être frileux.
C’était vraiment important pour moi de pouvoir parler de sexualité. Je me suis posée des questions en lien avec le paysage, le vivant: qu’est-ce que font ces jeunes gens dans ces décors-là? Comment? Quels genres d’affinités peuvent-ils avoir, envisager, à travers des récits de cette époque. Par exemple, il y a ce moment que j’aime beaucoup, c’est lorsqu’ils sont tous les quatre nus, allongés dans l’herbe. Et en fait, ils regardent le ciel et convoquent Innocente, la sœur décédée. J’avais envie que ça puisse aussi nous parler à nous aujourd’hui, tout en prenant compte que c’était un autre temps, qu’il fallait prendre conscience de ce qu’il y avait déjà, comme le Cantique des cantiques, par exemple, qui est d’une sensualité folle. La scène des garçons qui se masturbent, moi qui ai passé beaucoup de temps avec des garçons dans mon enfance et mon adolescence, je savais que c’est quelque chose qui se faisait, et j’avais envie que ça puisse être aussi représenté. La scène n’a rien d’extraordinaire, mais elle est vue par le regard d’une jeune femme et c’est peut-être ça qui est intéressant. Tout comme on peut se demander si on a besoin de représenter la pénétration dans un rapport sexuel, sensuel entre des personnes. Finalement, on peut vivre une sexualité très forte sans pénétration, rien n’oblige d’aller vers cette imagerie-là. La scène avec les orties, ça vient de mon enfance à la campagne où on faisait des paris du style «qui est capable de mettre sa main, son bras, dans les orties», «qui est capable de sauter dans le champ d’orties?» Comment est-ce qu’on relie les corps aux paysages, travailler l’environnement, les décors de montagne et les corps désirants.

[ATTENTION SPOILERS, À NE LIRE QU’APRES AVOIR VU LE FILM]
La conclusion glisse, je trouve, vers une forme de fantastique. Et tu laisses le spectateur décider finalement du destin de Elisabeth. S’est-elle perdue dans son ailleurs, est-elle morte, ou au contraire se trouve-t-elle sur la bonne voie….
Pendant longtemps, à la fin du film, Elisabeth s’immolait par le feu dans une cabane avec un des garçons. À un moment, je me suis dit qu’elle ne devait pas se suicider comme sa sœur, qu’elle allait devoir trouver une autre porte de sortie, qu’il ne pouvait pas y avoir deux sœurs suicidées et que quelqu’un devait pouvoir survivre à tout ça. Une envie d’aller chercher quelque chose de plus lumineux et à la fois de moins romantique, je crois. D’un autre côté, Elisabeth allait devoir rompre avec sa famille, avec les trois garçons, car elle n’avait aucune chance de se déployer ou d’exister sur ce territoire. Il fallait une rupture. Les petites sœurs, les témoins, ce sont elles qui poursuivront et qui lutteront. Je voulais qu’Elisabeth survive et disparaisse dans le vivant, la nature, qu’elle se fonde en elle. À l’origine, dans le scénario, il y avait encore la chaleur de l’été, avec le sol qui craquelle, des lézards. Et Elisabeth qui n’a pas bu ou mangé depuis plusieurs jours et qui a soudainement accès à sa sœur dans un dernier délire. Mais, elle, continuait sa route. Au final, on a eu la neige durant les deux derniers jours de tournage, avec une vraie tempête. Et il a fallu repenser la fin. J’avais confiance, en Lilith, en l’équipe, en ces montagnes. Je savais que quelque chose allait s’écrire pendant ces deux jours en équipe réduite, en altitude, dans des paysages assez peu accessibles. Donc voilà, il y a eu cette neige et j’ai quand même travaillé sur une fusion entre Elisabeth et le paysage. Pour moi, le moment qui dit qu’elle va s’en sortir, c’est lorsqu’elle passe à côté d’un petit cimetière de croix, un cimetière fabriqué pour les âmes errantes, celles qui n’ont pas encore trouvé la paix, souvent des femmes qu’on ne voit pas, mais qu’on entend encore marcher, qui viennent boire l’eau des ruisseaux. Pour moi, dans ce cimetière, il y a aussi Innocente. Et puis toutes les femmes et les jeunes femmes qui n’ont pas survécu. Mais Elisabeth passe devant. Elle poursuit la route, même si ça va être très dur. Une chose qui est sûre, c’est que sur la dernière image, on voit Elisabeth qui vient vers nous, vers nous, spectateurs, spectatrices. Et elle vient nous confronter aujourd’hui avec son histoire…

> Retrouvez les films chaos préférés de la réalisatrice Carmen Jaquier dans notre émission sur la ChaosTV

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