Bill Plympton, de retour dans nos salles de cinéma. L’iconoclaste maître de l’animation adulte américaine est mis à l’honneur via son fidèle et excellent distributeur (Ed Distribution) avec les ressorties de L’Impitoyable lune de miel! et Les Mutants de l’espace à partir du 15 mars.
INTERVIEW: MORGAN BIZET
Sorti en 1987, Your Face est votre premier succès. Vous aviez à l’époque déjà plus de 40 ans. Que faisiez-vous avant, et comment êtes-vous devenu un réalisateur de films d’animation?
Bill Plympton: Vous voulez une réponse courte ou une réponse longue?
Vous pouvez me donner une réponse longue.
Très bien. Depuis l’âge de 6 ans où j’ai vu pour la première fois des dessins animés à la télévision, j’ai toujours voulu devenir animateur, en particulier pour les films Disney. J’ai donc étudié le dessin, notamment les cartoons. Ce n’était pas des cours d’animation, car ce genre d’école n’existait pas encore à l’époque. Quand j’ai été diplômé de mon université, je n’avais nulle part où aller. Le cinéma d’animation était à l’agonie à Disney. Le studio était en train de faire faillite. J’ai décidé d’emménager à New York, et de devenir illustrateur. J’ai dessiné pour des revues de renom comme The New York Times, Rolling Stone ou Vogue. J’ai également travaillé pour la presse masculine (Playboy, Penthouse). J’avais beau avoir un peu de succès, j’étais fatigué de tout ça. J’avais toujours le désir brûlant de réaliser un film d’animation. A presque 40 ans, je ne pouvais plus attendre. Je devais le faire. Un ami m’a proposé de réaliser un cartoon politique sur la menace de la bombe nucléaire. C’est une animatrice nommée Connie D’Antonio qui m’a montré comment faire des films d’animation, car c’est vraiment complexe et scientifique. Je savais dessiner et j’avais beaucoup d’idées, mais je n’avais aucune connaissance de l’animation. Le film a eu du succès. Il s’appelait Boomtown.

Il a été projeté sur plusieurs grands écrans aux Etats-Unis et je crois qu’il a même été montré dans quelques salles en Europe. Je savais enfin faire du cinéma d’animation. Il fallait désormais que je fasse les miens. Au départ je devais faire un court-métrage nommé Drawing Lesson #2. J’avais des extérieurs à dessiner, mais il faisait trop froid cette année-là. Je devais attendre l’été. J’avais du temps à perdre et je me suis demandé pourquoi je ne ferais pas un film sur un type en train de chanter et dont la tête change constamment de forme. Et vous savez, j’adore dessiner des têtes bizarres, qui se métamorphosent. Ça ne devait être au départ qu’une simple expérimentation. Maureen McElheron a composé la chanson. Maureen est une de mes plus proches et anciennes collaboratrices, et c’est elle qui va également faire la musique de mon nouveau film, Slide. Je ne pensais pas avoir du succès avec Your Face, car c’était juste un seul et unique plan, sans montage ni intrigue. C’est même plutôt un film stupide, et la chanson est mauvaise. Pourtant, à la première du film j’ai été surpris de voir les gens se mettre à rire dans toute la salle. C’était la première fois que j’entendais et voyais des gens rire et apprécier mon travail. Quand j’étais illustrateur, ce n’était pas possible. Your Face a été projeté à Annecy et a connu un grand succès là bas. Puis le film a été nommé aux Oscars. L’illustration c’était fini pour moi, j’allais enfin devenir animateur à plein temps. Ma vie avait changé.

Vous vous imaginiez réalisateur?
Je pensais qu’en faisant mes propres films, j’aurai ensuite l’opportunité de les montrer à Disney et que ces derniers finiraient par m’embaucher.
Ils n’ont jamais cherché à vous engager pour réaliser un film?
En fait, quelques années après Your Face, les avocats de Disney sont venus me rendre visite à mon studio et m’ont proposé un million de dollars pour travailler pour eux. A l’époque Disney allait beaucoup mieux. C’est l’époque de La Belle et la bête et de La Petite Sirène. Ils avaient besoin d’animateurs, mais moi à ce moment-là j’étais heureux de faire mes propres films, basés sur mes propres idées. Je ne voulais pas travailler pour des idées d’autres personnes.
Depuis cette époque vous êtes un farouche indépendant. Si un studio vous proposait de financer votre prochain film, est-ce que vous accepteriez?
Il y a quelques années j’ai pitché quelques idées, non pas à Disney, mais à Netflix. J’aurai aimé qu’ils financent un de mes films, car le plus difficile c’est toujours de trouver l’argent. Netflix a refusé, et finalement j’ai décidé de faire un film indépendant, Slide, qui je l’espère sera terminé avant la fin du mois de mars.
Tous vos films sont financés par vos propres moyens?
Exactement. J’ai beaucoup d’amis dans l’animation. Un de mes amis a réalisé Kung-fu Panda. Le film a eu un énorme succès. Cependant, mon ami a eu des difficultés à faire un autre film. Je lui ai dit de commencer à dessiner, sans attendre, mais lui devait attendre les financements d’un gros studio. Pendant que certains perdent du temps, j’ai de mon côté réalisé 9 longs-métrages et une centaine de courts-métrages. J’ai même dirigé trois films en prises de vues réelles. Seulement parce que je suis indépendant et que je finance moi même mes films. C’est comme ça que j’aime travailler. Vous pouvez certes rétorquer que mes films n’ont pas la distribution et la renommée des productions Disney ou Dreamworks, mais tant que je peux continuer à faire les films que j’ai envie de faire, je suis heureux. Avec un peu de chance, mes films finissent par être redécouverts. D’ailleurs, mon premier long-métrage, The Tune (1992), est ressorti en salles aux Etats-Unis. Il a été restauré et sera disponible en blu-ray, et peut-être sur Netflix ou sur une autre plateforme. Et comme vous le savez, L’Impitoyable Lune de Miel (1997) et Les Mutants de l’espace (2001) [en français dans le texte], vont ressortir en salles en France. C’est génial que les gens puissent découvrir ou redécouvrir mes films sur grand écran.
J’ai hâte de revoir vos films sur grand écran.
J’ai une anecdote qui me revient. Voulez-vous que je vous la raconte?
Allez-y!
La première de L’Impitoyable lune de miel a eu lieu à Sundance. C’est un festival important pour trouver des distributeurs quand vous êtes indépendant. J’étais dans un bus, et il y avait ce distributeur très sympa, que je connaissais déjà. Je suis allé le saluer, et je lui ai parlé de mon film en lui disant que le public avait aimé. Il n’avait pas vu le film car il était trop occupé à en voir d’autres. Au même moment, un snowboarder assis juste à côté de nous nous a interpellé et a dit: « Mec, vous avez fait L’Impitoyable lune de miel! Le film était génial, c’est le meilleur que j’ai jamais vu ». Et là, la porte du bus s’est ouverte, et il a sauté avec son snowboard et a glissé jusqu’en bas de la colline. Le distributeur s’est tourné vers moi et a dit qu’il devait voir mon film. Il l’a acheté, a offert une belle somme, et le film a été mon plus gros succès aux Etats-Unis.Tout ça grâce à ce snowboarder.
Quels artistes vous ont le plus inspiré?
Il y en a plein. Je vais commencer par les Français. J’ai été inspiré par l’humour de Jacques Tati et surtout le style Roland Topor. Je n’aurais pas été là non plus sans Walt Disney et Tex Avery. Winsor Mckay également, un grand dessinateur. Ou encore Milton Glaser, pour son style graphique, et des dessinateurs underground, comme Robert Crumb que j’admire. Je pourrais continuer encore mais je ne veux pas vous ennuyer.
Je n’avais pas saisi l’inspiration de Jacques Tati dans votre cinéma, mais c’est logique finalement.
Oui, mon sens de l’humour est très similaire au sien. Il y a très peu de dialogues dans ses films. C’est très pince-sans-rire. Ce sont des films où les personnages font tous des choses bizarres, comme dans les miens.

Vous avez d’ailleurs fait deux films muets, Des idiots et des anges en 2009 et Les amants électriques en 2014. Considérez-vous ces deux films comme le sommet de votre art?
Oui, c’est le genre de film que j’aime faire. Je ne suis pas un très bon dialoguiste. Je préfère raconter des histoires uniquement par les images. Cependant, mon nouveau film Slide a des dialogues. Je dirais que c’est bien plus épique. Le film est plus long que les précédents, et il y a beaucoup de personnages. On était obligé d’inclure des dialogues.
Pourquoi avez-vous attendu Des idiots et des anges pour faire des films sans dialogues?
C’était d’abord un choix économique. Engager des acteurs pour doubler les personnages coûte beaucoup d’argent, surtout aux Etats-Unis. Ensuite, il faut monter et mixer les voix, ce qui complique encore le travail. J’aime que les choses restent simples. D’ailleurs Des idiots et des anges et Les amants électriques ont été des succès aux Etats-Unis.
En 2016, vous êtes revenu toutefois à un cinéma plus dialogué avec La Vengeresse.
Oui, j’ai fait La Vengeresse avec Jim Lujan. Il a écrit la plupart des dialogues car il est un meilleur dialoguiste que je ne le suis.
J’ai appris juste avant cet entretien qu’il y avait un dogme à votre nom [Plympton’s dogma].
En effet, vous savez ce que c’est?
Non.
C’est un dogme que j’ai établi pour les courts-métrages d’animation, mais il fonctionne également pour les longs-métrages.
Numéro 1: Faites un film court. Si c’est un court-métrage, il ne doit pas dépasser 5 minutes. C’est plus facile à vendre.
Numéro 2: Faîtes un film peu coûteux. Ne dépensez pas trop d’argent dedans. Essayez d’en faire le plus possible tout seul, comme le coloriage, la photographie ou la musique.
Numéro 3: Faîtes un film drôle. Tout le monde veut rire, et si vous faîtes un film drôle, vous aurez beaucoup de succès.
Voilà mon dogme.
Merci! Dans vos films vous vous moquez des normes et d’un certain American way of life. Diriez-vous que vous faites des films politiques?
Oui, je pense que je fais des films subtilement politiques. Mon nouveau film Slide porte un regard sur l’environnement, et notamment sur la déforestation. Je n’avais jamais fait de film écologique auparavant. Néanmoins, ce n’est pas le sujet principal de Slide, qui serait plutôt l’avidité des cow-boys et du shérif de la ville.
Une question au sujet de votre style graphique. Je le trouve fascinant, comme si on voyait le trait du crayon à l’image. Pouvez-vous le décrire?
Chacun de mes films a un style légèrement différent. Ou plutôt une technique différente. L’impitoyable lune de miel et Les mutants de l’espace ont été réalisés à partir de celluloïd peints. C’est la technique classique de Disney, utilisée dans Blanche Neige et les sept nains et La Belle au bois dormant. Cette technique est très lente et demande beaucoup de travail. J’ai dû engager de nombreux animateurs sur ces films. Je suis donc passé au crayon pour Des idiots et des anges et Les amants électriques. La production de ces films a été très rapide, je les ai fait en seulement deux ans. J’ai utilisé des crayons noir sur papier blanc, puis j’ai ajouté la couleur numériquement. Pour Slide, qui est un western, un film de cow-boy, j’ai utilisé des crayons de couleur sur papier.
C’est différent de ce que vous avez fait par le passé.
Oui, c’est très différent. Je pense que Slide est mon film le plus beau. Les dessins sont magnifiques. La couleur est très subtile, ce n’est pas du tout brillant. Il y a également beaucoup de noir et de gris. On dirait un film noir.

Avez-vous passé plus de temps sur la réalisation de ce nouveau film?
En fait, la production de Slide a été ralentie par le Covid-19. Je n’ai pas pu projeter mes films au cinéma et dans des festivals. Je n’ai pas pu assister non plus à des conventions [Comic Con, etc,.]. Je gagne beaucoup d’argent quand je suis invité à ces évènements. J’ai donc dû suspendre la production du film, et j’ai réalisé des publicités et des clips musicaux. J’ai également travaillé sur des documentaires. La production a plus de cinq ans maintenant, c’est la plus longue de ma carrière.
Vous disiez que vous espérez terminer votre film prochainement.
Oui, on m’a dit que les programmateurs du Festival de Cannes voulaient le voir. Je dois donc le terminer dans les prochaines semaines pour leur montrer. Je suis d’ailleurs en train de dessiner des ombres pendant que je vous parle.
J’ai cru comprendre que c’était un film musical.
Tout à fait. Maureen McElheron a écrit de très belles chansons de musique country. J’ai d’ailleurs fait partie d’un groupe de musique country, où je jouais de la guitare slide. C’est l’origine du titre du film.
Vous avez toujours mis beaucoup de musique dans vos films. Vous êtes un fan de comédies musicales?
Oui, il y a une relation particulière entre la musique et l’animation. Comme un mariage parfait. Plutôt que des dialogues, je préfère mettre des chansons dans mes films. Et ça les rend plus divertissants.
Pour terminer, j’aurais aimé connaître votre opinion sur le cinéma d’animation actuel.
Nous vivons une époque merveilleuse pour l’animation. Je donne beaucoup de conférences devant des étudiants, et je leur dis souvent qu’ils sont très chanceux de pouvoir être diplômés à une époque où il y a tellement d’opportunités pour eux. Quand j’ai été diplômé, l’animation était au point mort, et c’est pour cette raison que je suis devenu indépendant. Aujourd’hui, on peut travailler pour Netflix, Disney, les publicités ou les jeux vidéo. Le jeu Cuphead est très beau, par exemple. Et j’apprécie autant les films produits par Pixar que les films indépendants comme ceux de Sylvain Chomet.
Pensez-vous d’ailleurs être une source d’inspiration pour les nouvelles générations d’animateurs?
Beaucoup disent que je les ai inspirés, mais peut-être qu’ils essaient seulement d’être sympa avec moi, car mon style est très singulier. J’ai une anecdote marrante à ce sujet. Lors d’une précédente édition du Comic Con, il y avait une fête organisée par Disney. Je n’avais pas été invité. J’avais quelques amis parmi les animateurs de Disney et je leur ai demandé si je pouvais m’incruster. A la fête, j’essayais de cacher mon visage car je n’étais pas censé être là. J’entendais des gens chuchoter: « C’est Bill Plympton! Plympton est là ». Et ils ne m’ont pas jeté de la soirée, donc je pense qu’ils m’apprécient. Les nouvelles générations ont très certainement vu mes films, mais je ne sais pas si je les ai influencés.
Des rumeurs annoncent que le prochain film de Miyazaki sera au Festival de Cannes. Avec de la chance, il y aura peut-être deux grands cinéastes de l’animation à Cannes en mai.
Oh, je ne savais pas qu’il faisait un nouveau film. Je l’ai rencontré une fois, mais il ne parle pas du tout anglais. J’adore son travail, c’est un très grand animateur. Ce serait effectivement génial qu’on soit tous les deux sélectionnés au Festival de Cannes.
