[INTERVIEW] BENOIT DELEPINE & GUSTAVE KERVERN racontent SAINT AMOUR

Dans SAINT AMOUR (en salles le 2 mars), Benoît Delépine et Gustave Kervern emmènent un père/Depardieu et son fils/Poelvoorde sur la Route des Vins pour des rencontres surréalistes avec, entre autres, Michel Houellebecq et Ovidie.

Au salon de l’agriculture à Paris, un homme aux cheveux blancs (Gérard Depardieu) veut remporter enfin un concours de taureau. Son fils (Benoît Poelvoorde) noie sa solitude et sa tristesse dans l’alcool. Pour tenter de consoler son fils et s’en rapprocher, Jean l’emmène en taxi faire la Route des Vins. Ensemble, ils traversent la France des vignobles, croisent Michel Houellebecq en tenancier zarbi d’une chambre d’hôtes, Chiara Mastroianni dans une baraque à frites ou encore Ovidie en agente immobilière, et découvrent au bout du trajet un nouveau visage. Tout ça est assez chaos quand même.

Dans quelle mesure Gérard Depardieu, qui a vraiment tout joué au cinéma, continue de vous épater?
Benoît Delépine: Chaque journée qui commence avec Gérard est imprévisible. On ne sait jamais où en est le volcan. On ne sait jamais s’il est en repos ou au réveil. Il est capable d’être hyper-pénible comme d’une douceur inattendue le lendemain. Un jour, il nous raconte sa jeunesse. Un autre, il peut nous envoyer chier. A chaque fois, on se réveille et on ne sait pas de quoi la journée sera faite. Ce qui créé un phénomène d’insécurité avec lui, sur un plateau. C’est tout l’inverse de l’acteur qui vient, qui arrive, qui interprète son rôle, qui repart et qu’on ne revoit pas avant la sortie. A chaque fois, Depardieu, c’est un paradis et un enfer qui recommence.
Gustave Kervern: C’est vrai qu’on ne sait jamais avec lui. Du coup, les tournages peuvent être fatigants. Gérard, il ne parle pas, il hurle. Le soir, quand on rentre à l’hôtel, impossible d’être au calme. On ne peut pas se concentrer pour trouver toutes les idées que l’on aimerait. Parfois, on a l’impression d’être dans un asile de fous. Le pire, c’était la journée où Michel Houellebecq était là. On a tourné dans un pavillon avec Gérard, Benoît Poelvoorde et lui, ça hurlait partout. Oui, dans ces conditions, tu peux facilement devenir fou. Heureusement, on est restés calmes. On attendait que ça passe. On a quand même de la bouteille, si j’ose dire. Heureusement d’ailleurs, parce que je ne sais pas comment on s’en serait sorti.

En même temps, vous deviez vous attendre à ce vacarme en rassemblant Depardieu, Poelvoorde et Houellebecq, non?
Benoît Delépine: Bien sûr et c’est d’ailleurs ce qui nous a donné envie de faire ce film-là. A la base, on voulait vraiment réaliser un film se déroulant au Salon de l’agriculture. Il se trouve que lorsque l’on a présenté Near Death Experience en avant-première, un spectateur a demandé quel était notre prochain projet et Gus a répondu, pour provoquer le public: «On va faire la Route des Vins avec Depardieu, Poelvoorde et Houellebecq». Et là, toute la salle a explosé de rire. D’autant que nous aussi, nous sommes quelque peu portés sur la bouteille… C’était évidemment infaisable mais quand nous avons constaté que les gens réagissaient aux éclats à cette annonce, nous avions envie de le faire. Alors nous nous sommes dits: «essayons et nous verrons bien.» Plus tard, au moment de tourner au Salon de l’agriculture, je me suis rendu compte que nous avions été présomptueux. Gérard et Benoît, c’est déjà insurmontable sur un plateau de tournage. Alors si on avait mêlé Michel à ça…

Comment s’est passée la collaboration avec Sébastien Tellier pour la BOF?
Benoît Delépine: Ça, c’est vraiment super. On l’adorait avant de tourner avec lui. Il y a des gens comme ça, comme Michel Houellebecq ou Brigitte Fontaine dont on ne connait pas forcément super bien le travail mais qui sont des génies lorsqu’ils font de la promotion. On avait au départ pensé à Sébastien Tellier comme acteur. Ça ne s’était jamais fait parce qu’on n’avait pas ses coordonnés, tout bêtement. On pensait alors que Saint Amour serait le bon moyen de faire connaissance. Sébastien aimait beaucoup ce qu’on faisait et il avait envie de faire de la musique de films. Il était particulièrement inspiré par les acteurs. Au tiers de la lecture du scénario, il avait déjà composé cinq morceaux. On l’a rencontré dans un bar du XVIIIe arrondissement, on a passé deux heures extraordinaires. On l’a revu chez lui et c’est génial. Réussir des maquettes en lisant juste le scénario, je trouve ça fou.

Vous êtes beaucoup moins dans une recherche formelle que sur vos précédents films.
Benoît Delépine: Carrément. On a tout laissé tomber. Impossible de composer des cadres. Comme j’aime à le dire: le Salon de l’agriculture, c’était notre Vietnam. Ramener une image regardable de là-bas, c’était déjà dingue en soi. Au dernier moment, une semaine avant le tournage, on a eu l’idée de mettre une deuxième caméra. On avait repéré qu’il y avait vraiment beaucoup beaucoup de monde, beaucoup beaucoup de bruit et bien nous en a pris: que les gens reconnaissaient Depardieu ou Poelvoorde, ils voulaient des selfies.
Gustave Kervern: Sur ce film, on a avant tout privilégié les gros plans. Dans nos précédents films, quand on faisait quelque chose d’esthétique, on aimait beaucoup les plans larges avec un petit bonhomme qui marche au loin. Or, tu ne filmes pas Gérard, Benoît ou Michel marchant au loin…
Benoît Delépine: On voulait montrer tout ce qui se passait sur leurs visages.
Gustave Kervern: Oui mais dès le départ, on a décidé de laisser tomber la forme. De toute façon, la forme… On a fait ce qu’il fallait en termes d’esthétisme dans nos précédents films, c’était très beau d’ailleurs mais ce serait maniéré de reprendre des figures de style. D’ailleurs, il n’y a aucun plan d’extérieur de la bagnole. Ça aurait été très beau mais ça se voit dans tous les films. Chercher des angles de caméra dans une bagnole, c’est peine perdue : tout le monde a déjà cherché avant nous. Les films se ressemblent beaucoup parce que tout le monde fait la même chose. Nous, on n’avait pas le temps ni les moyens. Et c’est tellement banal d’avoir de belles images que nous avons pris le parti de nous en foutre complètement.
Benoît Delépine: Surtout, on s’est rendu compte que, lorsque tu filmes trois acteurs pareils qui sont peut-être les plus beaux du cinéma français, ça ne sert à rien d’essayer de faire le malin en mettant ta caméra sur un pivot. C’est drôle parce que, lorsqu’on a commencé à faire des films il y a 14 ans, je me souviens que notre grande obsession, c’était de ne pas faire des films qui ressemblent à des téléfilms. Le problème, c’est que même les téléfilms ont évolué depuis. Les téléfilms sont toujours en mouvement, même si c’est un léger zoom avant. C’est l’angoisse du fixe, l’angoisse du silence… Ce qui fait que nous, du coup, on ne veut pas que notre film ressemble aux nouveaux téléfilms.

Comment est venue l’envie de confier les rôles d’un père et d’un fils à Depardieu et Poelvoorde?
Benoît Delépine: Depardieu ne choisit rien au hasard. Absolument rien. On avait déjà tourné une scène dans Mammuth où Gérard et Benoît se retrouvent sur une plage. A l’époque, on mesurait déjà à quel point ils se respectaient tous les deux. Pour Benoît, Gérard est son père artistique. Du coté de Gérard aussi, il y a une vraie admiration pour Benoît.
Gustave Kervern: Gérard a déjà tourné beaucoup de films sur le rapport père-fils, mine de rien. Donc je ne pense pas que Guillaume Depardieu ait été présent pendant Saint Amour. De temps en temps, peut-être, mais inconsciemment. Je ne pense pas que Benoît, qui n’a pas eu de père, ait pensé à Gérard comme père de substitution. Ou alors, inconsciemment, peut-être. Je pense surtout que c’est une affaire d’admiration réciproque dans la vie, dans leur façon de réfléchir, de voir la vie, de voir les autres.
Benoît Delépine: Gérard déteste les opportunistes, les peureux, les tièdes, les maniérés etc. Et il a vu en Benoît un mec aussi fou que lui. Benoît se fiche de l’image qu’il renvoie. Il se moque aussi si sa carrière s’arrête du jour au lendemain.
Gustave Kervern: Ce sont deux extrémistes, deux jusqu’au-boutistes.
Benoît Delépine: Pendant le tournage, Benoît s’est mis dans des états disons un peu compliqués. Mais il y a toujours eu un regard bienveillant de la part de Gérard.
Gustave Kervern: Gérard est comme ça, il protège toujours les acteurs un peu fragiles. Très certainement parce que Guillaume traîne dans le coin…
Benoît Delépine: Gérard frappe par sa douceur infinie dans Saint Amour… Cette scène où ils sont tous les trois en train de se tirer la bourre en essayant de choper le regard de Vénus dans le rétroviseur… A ce moment-là, le visage de Gérard est inouï. On dirait qu’il a 16 ans.
Gustave Kervern: Benoît, lui, a un regard fatigué, un peu au bout du rouleau mais heureux. Il est extraordinaire.

Dans Saint Amour, les femmes révèlent les hommes. Il y a cette idée omniprésente chez vous que la vie est drôle, triste et en même temps que personne n’est à l’abri d’une épiphanie.
Benoît Delépine: Oui, ou d’un coup du sort favorable. Je suis très d’accord avec ça. Beaucoup de gens font le parallèle avec le cinéma de Bertrand Blier pour le rapport des hommes aux femmes. Mais ça vient surtout de notre vie. Si on s’en est sorti tous les deux, c’est grâce à nos femmes.
Gustave Kervern: Moi, j’ai eu beaucoup de mal à séduire les femmes. La timidité, tout ça… Comme Benoît, je pense que nos femmes nous ont aidés à rester vivants.

Saint Amour, réalisé par Benoît Delépine et Gustave Kervern. Avec Gérard Depardieu, Benoît Poelvoorde, Vincent Lacoste. Sortie le 2 mars 2016.

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