Interview Benoît Delepine & Gustave Kervern (Mammuth)

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Avec Mammuth, road-movie mélancolique avec Depardieu au sommet et Adjani incandescente en fantôme, Delepine & Kervern réalisent leur meilleur film.

De film en film, Delepine et Kervern épinglent les absurdités du monde pour mieux en rire. Dans Mammuth, road-movie mélancolique dans lequel un retraité largué retrouve une seconde jeunesse et prend le temps de savourer les choses simples de la vie, ils réalisent leur meilleur long métrage, touchant et actuel. Avec Gérard Depardieu qui n’a pas été aussi bon depuis une éternité et Isabelle Adjani, évanescente, qui hante le récit comme un fantôme.

Mammuth fait penser à un mélange entre Les Valseuses (Bertrand Blier, 1974) et The Wrestler (Darren Aronofsky, 2009).
Benoît Delepine : Sans compter le supermarché…
Gustave Kervern : J’ai récemment revu Les Valseuses. Je ne me souvenais pas qu’il était déjà avec son caddie dans un supermarché. Pour The Wrestler, on savait que Mickey Rourke avait les cheveux longs comme ça, mais notre idée à la base, c’était juste de changer la coiffure de Depardieu. On a demandé à une copine qui est coiffeuse pour Groland de lui donner des rajouts – j’imagine, les moins chers du marché. Gérard a accepté de les porter. Pour la référence aux Valseuses, le point commun vient surtout de la liberté de ton et les conditions du tournage. C’est même Gérard qui nous l’a dit sur le tournage. Peut-être qu’en tournant dans Mammuth, il a trouvé une seconde jeunesse, voire une troisième… Un mec m’a récemment dit que ça lui rappelait Lune Froide (Patrick Bouchitey, 1991).
B. D. : En utilisant notre pellicule (le super 16 inversible), ça donne l’impression de faire un voyage dans le temps. C’est une pellicule qui n’a jamais été utilisée au cinéma, faite normalement pour les actualités à la télévision. Ça passait directement à l’antenne comme ça. C’est l’équivalent de la diapo pour la photo. Ces couleurs très contrastées donnent un relief très particulier. Ça ramène dans les années 70 et ça collait parfaitement à cette histoire d’un homme dont les souvenirs remontent à la surface. Cette moto appartient à ces années-là. Comme Depardieu est emblématique de ces années-là. Il se passe quand même une alchimie bizarre : on a le sentiment de le revoir à l’époque. Je ne sais pas quelle pelloche Aronofsky a utilisé pour The Wrestler, mais l’image ne paraît pas aussi contrastée que la nôtre.

Le personnage d’Isabelle Adjani évoque un fantôme d’amour comme Chloé Sévigny dans Brown Bunny de Vincent Gallo.
G. K. : Carrément…
B. D. : On avait peur qu’elle s’emmerde avec nous (ils rient). Sur le plateau de tournage, nous ne sommes qu’une quinzaine en comptant les techniciens et les acteurs, au milieu de la campagne. Manifestement, elle était en état de demande, toujours partante. Ce qu’elle nous a proposé était vraiment bien. Je me souviens que la nuit précédent le tournage, je lui avais envoyé un long SMS complètement givré en disant que «c’était une âme qui se promenait dans la pièce». Il devait être trois heures du matin. Le lendemain, elle m’a demandé si j’avais bien dormi.
G. K. : En tout cas, c’est des bonnes références… Je n’ai pas vu The Wrestler, il paraît que c’est vachement bien, mais j’adore Brown Bunny. Dans le même genre, j’ai découvert le cinéma de Monte Hellman (Macadam à deux voies)… Je ne sais plus comment d’ailleurs… Cela devait être dans un coffret en DVD. C’est typiquement ce que, tous les deux, on aime au cinéma : comment, en partant de rien, il est possible de donner beaucoup. Parfois, cela ne sert pas à grand-chose d’avoir un long scénario pour marquer les gens et les esprits.
B. D. : Pour nous, le scénario, c’est quasiment rien. C’est vraiment un prétexte. Ce qui est important, ce sont les gens qui composent le film.
G. K. : Adjani et Depardieu avaient besoin de revenir vers de petits tournages, sans personnes autour d’eux qui veulent les prendre en photo… Nous, on n’a pas bougé. On a eu le même budget que pour Louise Michel. On n’a rien changé à notre façon de travailler. On a juste eu une semaine de tournage en moins.

Vous réussissez à être de plus en plus accessible tout en conservant votre singularité. Comment faîtes-vous ?
B. D. : Disons que Mammuth est moins exotique que Aaltra. Mais on a tendance à foisonner d’idées donc on essaye de pratiquer l’ellipse. Pour beaucoup, Avida reste un objet surréaliste alors que c’était une histoire écrite de A jusqu’à Z avec des ellipses à la hache. On pouvait facilement être perdu, perdre le fil de l’action, ne pas comprendre. (A Gustave) L’autre jour, je pleurais de rire en repensant à la scène dans la toile d’araignée. Le truc qu’on avait fait… (il explose de rire). A un moment donné, Gus se retrouvait avec Rémo Forlani – paix à son âme, enfin tant est qu’il y ait un Dieu et une âme – qui le choppait comme esclave sexuel. Gus se retrouvait à poil dans une toile d’araignée géante avec une machine à enculer que l’on avait faite fabriquer par un mec. Une machine délirante… Et Gus faisait des grimaces en poussant des petits cris sourds (il l’imite en riant). Au montage, ça devenait trop fort mais pas dans le bon sens du terme.
G. K. : Je n’ai même pas voulu que ce soit dans les bonus DVD… Comme Rémo Forlani ne pouvait pas le faire physiquement, on a demandé à un autre mec. Je ne me souviens même plus de qui c’était. Moi, j’étais penché dans une toile d’araignée géante et lui, il arrivait par derrière pour m’enculer sur une espèce de balançoire. Je sentais sa petite bite contre moi, tout le temps…
B. D. : Heureusement que cette scène a été écrasée dans nos mémoires…
G. K. : Il faudrait l’envoyer aux Cahiers du Cinéma. Ils adoreraient.

Vous avez beaucoup coupé sur Mammuth ?
B. D. : Il y a des scènes que l’on a tournées et qui faisaient partie du scénario du début. Mais elles ressemblaient trop à nos films précédents. Du style les copines de Miss-Ming (voir ci-dessous) qui attaquaient la caisse de retraite. C’était un truc assez délirant qui aurait pu à la rigueur ressembler à une scène de rêve. Mais ça ne fonctionnait plus avec ce que l’on proposait. Au montage, on a essentiellement viré tout ce qui faisait trop «pied-nickelé».
G. K. : Il n’y a pratiquement que deux scènes qui ont sauté. Généralement, on garde tout. Si on coupait trop, on n’aurait pas réussi à tenir une heure et demie. Pour revenir sur Adjani, je me souviens qu’elle attendait le scénario. Je le lui ai envoyé du sud de la France, vu que mes beaux-parents habitent à Toulon, dans un colis avec une bière que j’avais trouvé et qui s’appelait «La Dame Blanche». Comme elle faisait le rôle de la Dame Blanche, je trouvais ça marrant de la lui envoyer. En fait, le colis n’est jamais arrivé parce qu’il a été détruit par les services de police. Je ne sais pas pourquoi on ne peut pas envoyer du liquide dans un colis…
B. D. : Surtout à Adjani…
G. K. : Elle ne recevait pas le scénario. Je n’arrêtais pas de lui dire : «mais si, tu verras, il y a une surprise pour toi».
Ils explosent de rire.
B. D. : Tu vas voir la super surprise, Isabelle. Tu vas rire…
G. K. : Ouais, un scénario trempé de bière, totalement illisible…
B. D. : Tu te rappelles quand on avait envoyé une tête de clown décapitée à Libération ?
Ils explosent de rire, une seconde fois.
B. D. : On avait coupé une tête de clown McDonalds avec une bouteille de ketchup et une revendication à la con. Lorsqu’ils ont reçu ça, ça ne les a pas fait rire du tout… D’autant que la tête du clown avait dû rouler dans le ketchup… On ne s’est jamais dénoncé d’ailleurs…

« MISS-MING » PAR DELEPINE & KERVERN
Entre Gérard Depardieu, Yolande Moreau et Isabelle Adjani, il y a une petite révélation : Miss-Ming, une jeune poète qui irradie l’écran par sa simple présence.

«On l’a rencontrée sur Avida. On tournait la dernière scène avec Velvet, nue sur la plage, en train de chanter. Elle était venue à notre rencontre et déclamait des poèmes. Une apparition, une Madone… On était assez en phase avec elle. Elle nous a beaucoup marqués et on a eu envie de rester en contact. Elle a fait un petit stage au Groland. Quand on a fait Louise Michel, on s’est dit que c’était une évidence pour nous qu’elle devait jouer la tueuse, la nièce de Bouli Lanners. Elle devait chauve suite à une chimiothérapie et courrait à l’assaut du premier patron dans ses derniers instants de vie. Elle nous a donnés ça. Dans Louise Michel, elle était déjà en apesanteur et traversait le film de manière fulgurante. Après, on a voulu lui écrire un autre rôle, plus constant encore parce qu’on la trouve formidable. Miss-Ming est aussi une artiste à part entière : aujourd’hui, elle fait des œuvres en vidéo et compose de la poésie dans son coin. A chaque fois, elle nous impressionne

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