Interview : Asia Argento (le Livre De Jérémie)

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On pouvait la voir dans un film en compétition (l’envoûtant Last Days), en section parallèle (le joli court-métrage Cindy, the doll is mine, de Bertrand Bonello) et même dans une exclu (les vingt premières minutes de Land of the dead). Et faut-il rappeler qu’une soirée lui fût consacrée où elle a mixé derrière ses platines jusqu’à plus soif avec de surcroît d’excellents choix musicaux? Le livre de Jérémie, son second long-métrage désormais disponible en dvd, hâtivement présenté comme un précipité trash et punk alors que sous le vernis spectaculaire se dissimule un authentique cri de rage, ressemble davantage à une expérience douloureuse et personnelle. Son investissement devant et derrière la caméra rime avec courage et intensité. La marque des grands.

Quels souvenirs conserves-tu de la présentation du Livre de Jérémie au festival de Cannes en 2004 ?
Asia Argento : (en français) Tu l’as vu à Cannes ? C’était il y a deux ans. Dans mes souvenirs, le public n’était pas super. Est-ce… Est-ce que je peux continuer en anglais ? Je suis trop fatiguée.

Bien sûr.
(en anglais) Je me souviens d’une expérience très forte. J’étais très stressée à l’idée que des gens le découvrent, surtout dans ce contexte. C’était la première fois que je montrais le film dans une salle. JT Leroy, qui a écrit The heart is deceitful above all things, était présent le soir de la projection. Il y avait aussi Brian Molko et Gaspar Noé qui n’avaient pas vu le film. J’étais extrêmement inquiète et impatiente de connaître leur réaction en espérant qu’ils aiment. Le jour d’après, j’ai pleuré pendant cinq heures parce que ce moment était terminé. Cannes est sans aucun doute le meilleur endroit pour montrer son film même si c’est extrêmement éprouvant. D’ailleurs, je ne me souviens pas de toutes les réactions des critiques à l’époque mais je me rappelle de deux mauvaises dont une du Hollywood Reporter qui a démoli le film. J’ai trouvé triste qu’ils réservent un accueil pareil au film.

Est-ce exact que Placebo devait à l’origine s’occuper de la bande-son du Livre de Jérémie ?
En réalité, beaucoup de groupes devaient se charger du soundtrack. J’ai effectivement fait appel au groupe Placebo. En fait, Brian m’avait proposé d’écrire des morceaux mais musicalement, le genre d’inspiration que j’avais pour le film était punk et très américain. La musique que je recherchais n’était définitivement de la pop ou du rock anglais. On entend du punk comme Stiff Little Fingers. Cela étant, j’adore ce que fait Placebo d’ordinaire. Il m’a composé 23 chansons pour le film et j’en ai utilisé aucune, rien, zéro. J’ai regretté après coup, mais elles ne correspondaient pas. Si j’étais à sa place, je me haïrais. Il m’a fait 23 chansons et aucune n’a été prise dans le film ! Dans Le livre de Jérémie, j’ai utilisé du Sonic Youth ainsi qu’un classique de Marco Castoldi. Mon réel but avec Le livre de Jérémie était de donner une impression d’encéphalogramme. C’était une façon de créer un diagramme des personnages, de retranscrire leurs émotions. A l’origine, je voulais recréer le système nerveux à travers une musique par ordinateur mais je n’avais pas l’argent nécessaire pour me permettre une telle expérience. Sonic Youth était, selon moi, la manière la plus proche d’atteindre ce dessein.

Tu as été tentée de faire un commentaire-audio pour expliquer toutes les anecdotes du tournage ?
Non, parce que les documentaires sur moi et JT se suffisent à eux-mêmes. Sur le DVD français, tu peux voir des extraits d’un documentaire qui a été réalisé par Yves Montmayeur, un journaliste français que je connais. En fait, il m’avait proposé de faire un documentaire pendant le tournage de mon film. A cause de problèmes légaux, j’ai donné mon accord en me disant que ce serait génial, qu’on pourrait voir qui je suis, qu’on pourrait mieux me connaître, toutes ces conneries… De tout ça, il a monté un documentaire que je n’ai apprécié que partiellement et qui s’appelait Nice to meet you. Please, don’t love me ! ; et, dans ce documentaire, il a utilisé des mauvais moments du tournage quand je fais ma capricieuse. Il a un peu omis tout le réel travail qu’il y a eu sur le tournage, pourquoi j’ai décidé de tourner tel ou telle scène ici ou dans le Tennessee… Malgré ça, j’aime assez le résultat final. Quand il se concentre sur JT, le documentaire gagne en intérêt.

Sur le tournage, t’as l’air complètement habitée par le personnage à tel point que tu engueules tout le staff…
Oui, c’est quand j’hurle sur tout le monde ? (rires – elle s’imite en train d’engueuler son équipe). C’était l’un des rares moments du tournage où ça s’est mal passé. Ils voulaient arrêter de tourner parce que c’était l’heure de déjeuner. Bien sûr que ça ne véhicule pas une bonne image de moi mais que faire ? Quand on joue un personnage comme celui-ci, on devient forcément à cran. J’aurais été incapable de jouer ce personnage et d’être en même temps une réalisatrice cool. J’ai du mal à être schizophrène. Par contre, ma schizophrénie est d’avoir été Sarah et d’avoir filmé mon film en me prenant pour Sarah.

On ne peut parler du film sans évoquer tous les acteurs et surtout Marylin Manson dans un rôle court mais intense.
Pour les médias, cela a été visiblement très important que Marylin se montre sous son vrai jour. A l’origine, un autre acteur était prévu pour le rôle mais il a été en prison. J’ai rencontré Marylin Manson grâce à mon ami Gaspar Noé. Il m’a appelée au milieu de la nuit, on a parlé longuement et je lui ai dit que je préparais un nouveau film. Je lui ai demandé s’il pouvait lire le scénario et faire un tel rôle. Le lui confier était selon moi une excellente idée parce que c’était un moyen pour lui d’ôter son masque et de montrer ce qu’il est. Finalement, on s’est rencontré dans un hôtel, il devait être vers quatre heures du matin, et je l’ai vu devant moi avec son masque. Je me suis dit que ça devait être du boulot d’avoir à vivre avec ça sur le visage en permanence. Pour lui, cela a probablement été une expérience libératrice. Il m’a dit pendant son jour de tournage – on a tourné en un jour parce qu’il était en tournée à ce moment-là – que cela lui avait fait une impression très étrange.

Quels sont les personnalités et les films qui te donnent envie de faire du cinéma ?
Un film remarquable comme Irréversible a poussé les limites du cinéma et il est un des rares à avoir réussi ça. C’est grâce à des artistes comme Gaspar Noé que des portes se sont ouvertes. Autrement, Out of the Blue de Werner Herzog a été l’une de mes grandes inspirations. Travailler avec des gens comme Abel Ferrara et Gus Van Sant m’a donné envie de faire des films dans un esprit créatif. Abel vous implique, vous force, vous apprend même des choses fondamentales. Par exemple, pour avoir le meilleur de ses acteurs, il faut les impliquer, leur faire comprendre qu’ils sont également en train de créer et non des poupées dirigées. Quand je le revois, je lui dis souvent que j’ai beaucoup emprunté ses méthodes pour mettre en scène. Sur un plateau de cinéma, il peut être à la fois tyrannique et libérateur et ressemble à quelqu’un de diabolique mais qui obtient toujours ce qu’il y a de meilleur en vous.

Qu’est ce qui t’a séduite dans l’univers de JT Leroy ?
Ce qui m’a donné envie de faire ce film, c’est la narration qui est complètement éclatée. A partir du livre, j’ai crée un film dans ma tête. De la même façon, Scarlet Diva était une narration avec des ruptures. Je n’aime pas les histoires qui sont trop linéaires.

Qu’est ce qui t’intéresse dans la mise en scène ?
Le sujet était tellement risqué qu’il nécessitait du temps avant d’être abordé. Je ne dessine jamais mes plans. Je déteste la simple idée de faire des story-board et que des cinéastes tentent de récréer ce qu’ils ont dessiné au préalable. Le film ressemble point par point à ce que j’avais imaginé. Beaucoup de plans ont été inventés lorsque j’ai lu le livre. Je pense que le film s’avère au final très fidèle au livre, à part la toute fin qui n’est pas dans le livre. J’ai demandé à JT si cela lui posait un problème que je change le dénouement et il m’a dit que la fin que j’avais créé était même meilleure que celle du livre.

Ton prochain film sera plus light comme Scarlet Diva ou plus dark comme Le livre de Jérémie ?
(elle fait semblant de me hurler dessus) Je n’ai aucune intention de parler de ça avec toi ! (elle rit) Parce que, tout d’abord, j’ai beaucoup d’idées qui fourmillent en ce moment. Pour l’instant, j’ai des films en projet.

Tu devrais figurer dans les prochains longs de Catherine Breillat, de Tony Gatlif et de Sofia Coppola.
Il y a également le prochain film d’Olivier Assayas et un projet au Japon. Ce qui fait que je n’ai pas le temps de me mettre à écrire ou de penser à faire un nouveau film. En revanche, j’attends impatiemment que Le livre de Jérémie sorte aux Etats-Unis au mois de mars prochain. Je parle encore de ce film avec toi aujourd’hui et je n’ai pas fini d’en parler. Tant que je n’aurais fini d’en parler, je ne pourrais pas tourner la page et abandonner mon bébé.

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