[INTERVIEW] ALEX DE LA IGLESIA : « Sans spectateur, nous, les artistes ne sommes rien »

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Est-ce nécessaire de présenter Alex de la Iglesia? Réalisateur chaos de Perdita Durango; Le jour de la bête; Mes Chers Voisins; 800 Balles; Le Crime Farpait; Balada Triste… Une conversation chaos carrière s’impose…

Pour commencer, on voulait revenir deux secondes sur Perdita Durango. Pourriez-vous nous parler de sa genèse?
Alex de la Iglesia : Le premier réalisateur qui devait faire ce film, c’était Bigas Luna. Après, il y a eu David Trueba, le frère de Fernando, qui a écrit un nouveau scénario. Par la suite, je suis entré dans le projet. Je suis parti du scénario de David et non celui de Bigas parce que je ne l’aimais pas. A partir de cette substance, j’ai écrit avec mon collègue une nouvelle version. J’ai choisi l’héroïne du film Rosie Perez à partir de Tura Santana que j’avais remarqué dans Faster pussycat Kill Kill (Russ Meyer, 65). J’adorais ses tenues dans le film.

Vous aimez Sailor et Lula de Lynch ?
Alex de la Iglesia : J’aime bien mais je ne dis jamais de mal de mes collègues (rires).

Quelles sont vos relations avec Guillermo Del Toro ?
Alex de la Iglesia : C’est un très grand ami. On est toujours tous les deux en train de parler de régime, de ce qu’il faut manger ou pas.

Il a maigri, non ?
Alex de la Iglesia : Oui. Avant, il pesait plus de 200 kilos. Moi aussi j’ai maigri mais vous ne me le dîtes pas. Dans très peu de temps, vous verrez, je serai un adolescent (rires).

Sa carrière américaine vous inspire ?
Alex de la Iglesia : J’adorerais avoir une carrière aux États-Unis. A condition que je puisse faire ce que je veux. Je sais que Guillermo a par exemple beaucoup souffert pour Mimic, même pour Hellboy je crois, car il a eu des problèmes de studio. Ce n’est qu’à partir de Blade 2 qu’il a commencé à percevoir un semblant de respect. Mais je sais qu’il en a bavé. Personnellement, je n’ai pas envie de faire des choses que l’on m’impose. J’ai la chance d’être prolifique dans le sens où je sors globalement un film tous les deux ans.

En ce qui concerne Le jour de la bête, vous avez écrit ce film délibérément en réaction à votre éducation religieuse.
Alex de la Iglesia : Tout à fait. Il y avait de beaux restes. J’ai été dans une université de Jésuites mais ça n’a pas été plus désagréable que ça. J’en conserve même un souvenir assez doux.

L’Espagne est un pays très religieux. N’avez-vous pas eu de problème en faisant Le jour de la bête ?
Alex de la Iglesia: Non. On continue à avoir cette image d’une Espagne un peu sinistre au niveau de la religion. En réalité, ce n’est plus le cas du tout ; c’est tout le contraire. Les gens sont très ouverts. Peut-être qu’avec le gouvernement actuel, c’est sûr que ce n’est pas aussi libre qu’on le souhaiterait. Mais rassurez-vous, je n’ai eu aucun problème. De manière générale, les gens n’ont pas été offensés par le film.

Est-ce qu’il vous arrive de faire des concessions dans vos films ?
Alex de la Iglesia : Je suis bien obligé. Et il n’y a rien de pire que l’autocensure. Personne ne m’empêche de faire ce que je veux mais soi-même, on se dit, je vais avoir des problèmes. Des 100% de choses que j’aimerais faire, il n’en reste finalement que 10. Vous savez, en Espagne, les gens me respectent mais ils me demandent souvent pourquoi je continue à faire ces conneries ? Pourquoi je ne fais pas quelque chose qui soit bien, vraiment un bon film. Mais les gens aussi ne commentent pas mes films parce qu’ils trouvent ça tellement ignobles qu’ils ne préfèrent pas regarder. D’un autre côté, il y a des fans qui en redemandent.

Avec 800 balles, vous rendez hommage aux artisans du western spaghetti des années 60. Vous affectionnez ce genre ?
Alex de la Iglesia: Je ne devrais pas le dire en interview mais ce côté western est surtout une excuse. Cette situation à Almeria, ce qui s’est passée là-bas dans les années 60, n’est qu’un prétexte pour construire une histoire dingue. Ce qui m’a plu, c’est cet endroit perdu dans le désert, cette sorte de no man’s land paumé. Se dire qu’il y a des Américains qui sont venus de si loin pour tourner des westerns spaghetti est hallucinant. Le côté symbolique m’intéresse beaucoup dans les westerns mais ce n’est pas le style de films que j’affectionne le plus. Mes préférences vont davantage vers le thriller ou le fantastique. Et puis, concernant le western, je préfère le classique au spaghetti. J’aurais tendance à favoriser un Ford à un Leone.

Cette fois-ci, contrairement à vos précédents films, vous semblez plus tendre avec l’être humain, ne serait-ce que dans la caractérisation des personnages.
Alex de la Iglesia: Oui, en effet. Les gens qui connaissent bien mon cinéma trouvent que 800 balles est très différent de mes autres films. Il y a un point de vue qui a changé. J’ai écrit les personnages avec beaucoup plus de tendresse qu’ils soient bons ou mauvais. Sans doute parce je les aimais plus. Je n’ai pas pu raconter mon histoire avec autant de cynisme qu’auparavant.

Entre 2000 et 2001 vous prépariez une adaptation de Fu-Manchu. Le budget semblait gigantesque et certaines rumeurs parlaient de vedettes internationales pour le casting, comme Antonio Banderas, Robert De Niro, John Malkovich ou Michael Caine. Qu’en est-il aujourd’hui ?
Alex de la Iglesia: J’ai écrit le scénario pendant trois ans, on a même été faire les repérages à Hong Kong, Bangkok, Macao, Van Gogh… (rires). Finalement, ça s’est arrêté et on n’est pas allé plus loin.

Cela ne vous tente plus ?
Alex de la Iglesia: Non. De toute façon, même si je le voulais, je ne pourrais pas. Je n’ai plus les droits sur le personnage et le scénario. C’est un projet avorté.

On retrouve souvent dans vos films un personnage limite paranoïaque au milieu d’un monde devenu fou.
Alex de la Iglesia : La vie est comme ça (rires). J’ai toujours eu la sensation d’être entouré de gens un peu fous mais je pense que je suis le pire de tous. C’est moi qui doit entourer les autres de ma folie. On a tous un degré de folie, mais il existe deux possibilités : soit on est fou, soit on est lourd. Il n’y a pas d’autres issues.

Vous semblez obsédé par Le locataire de Roman Polanski. Vous avez réussi à vous en remettre ?
Alex de la Iglesia : Ce film a complètement changé ma vie et il constitue une influence majeure dans mon travail aujourd’hui. En Espagne, le film s’appelle Chimères et ça lui convient mieux que The tenant. La façon dont Polanski raconte l’histoire et montre tous les événements qui lui arrive, c’est simplement virtuose.

Pour tourner Le Crime Farpait, vous dîtes que certains centres commerciaux ne vous ont pas accueilli pour tourner parce qu’ils trouvaient le film trop réaliste. On tue les gens dans les centres commerciaux de nos jours ?
Alex de la Iglesia : En fait, il semblerait que ce ne soit pas un endroit adéquat pour faire un film. Kevin Smith, Woody Allen ou même George Romero se sont attelés à la tache.

Ces cinéastes vous ont inspiré ?
Alex de la Iglesia : Si on devait citer une inspiration, ce serait en fait Le masque de la mort rouged’Allan Poe avec ce personnage dans un château qui est entouré de personnes très élégantes alors que dehors, la peste fait rage. C’est un peu comme Vincent Price qui danse avec de belles femmes et qui tout d’un coup voit la mort en face de lui qui était déguisée.

Vous n’aimez pas les centres commerciaux ?
Alex de la Iglesia :Je ne sais pas. C’est difficile de savoir pourquoi on fait vraiment les choses. Il n’y a que des critiques de cinéma comme vous pour décrypter ce genre de détails. Il y a une raison technique tout d’abord parce que c’est un espace fermé. En tant que réalisateur, je préfère qu’il y ait un temps unique et que tous les acteurs soient présents à cet endroit. C’est plus cinématographique comme espace.

Hitchcock expérimentait déjà ce procédé avec La Corde.
Alex de la Iglesia : Tout à fait mais vous savez, Aristote aussi qui est un grand réalisateur de séries américaines faisait la même chose avec une unité de temps… Plus sérieusement, Spielberg s’est intéressé à cela dans Le Terminal avec également un espace-lieu qui soit unique.

Pourquoi avez-vous supprimé une scène cruciale avec le fantôme qui avait un sens fort, uniquement dispo sur les scènes coupées en bonus du DVD d’alors?
Alex de la Iglesia: Je me suis dit après coup que c’était une erreur de l’avoir enlevé du film mais c’est juste pour une question de rythme. J’ai beaucoup souffert de l’avoir enlevée. Mais je sentais qu’à un moment donné dans le film, il y avait une baisse de régime et donc de la mettre en entier, cela aurait été encore pire (il prend une feuille et fait un dessin) c’est toujours difficile de contrôler la partie qui amène à la conclusion. Si on divise un film en trois actes, disons que la seconde partie du second acte est toujours délicate pour moi. Sur Le Crime Farpait, on racontait trop d’histoires en même temps. Je pense même en voyant le film tel qu’il est qu’il y en a de trop. Vous savez, essayer de faire un film parfait est difficile voire impossible.

Avec Balade Triste, vous signez votre film le plus ambitieux, marqué par la volonté de traduire les convulsions politiques d’un pays avec des références au cinéma fantastique, au burlesque et à votre propre parcours.
Alex de la Iglesia : Exactement. Il n’est pas interdit d’assimiler les deux clowns à des groupes politiques qui se disputent l’amour d’une femme et donc le pouvoir d’un pays. Et Franco passe pour un clown. Derrière cette métaphore, j’avais envie de montrer la Guerre Civile comme une tragédie grotesque. C’est comme dans cette scène où un cascadeur demande, suite à un accident : «je vais bien?» et que personne n’ose lui répondre parce qu’il a deux jambes et deux bras en moins. L’influence des mélodrames fantastiques de Tod Browning est évidente. La mort du père dans la première partie fait référence à celle de Lon Chaney dans L’inconnu (1927). Cette scène m’a marqué plus jeune parce qu’il y avait une dimension sacrificielle hallucinante : le personnage se coupait les bras pour ne plus effrayer la femme qu’il aimait, traumatisée par les mains d’hommes. Symboliquement, le geste était bouleversant. Je pense aussi à un film comme Larmes de clown (Victor Sjöström, 1924). C’est comme chez Buster Keaton : on peut ricaner du personnage mais les situations auxquelles il est confronté sont dignes d’un film d’horreur.

Est-ce qu’il y avait la nécessité de revenir à un style plus personnel après Crimes à Oxford?
Alex de la Iglesia : Effectivement, j’avais besoin d’enchaîner sur un film espagnol et de retrouver un mélange d’horreur, d’humour et d’amour. J’ai pris le projet de Crimes à Oxford comme une expérimentation ludique et il ne faut pas croire que j’ai été bridé. J’ai pris beaucoup de plaisir à faire ce film de commande, même si ça reste un exercice de style dans lequel je me pliais à des conventions. Pour une fois, je trouvais amusant de ne pas faire une comédie, de rester sérieux, de travailler de manière détachée, en privilégiant la stylisation et en m’intéressant à des personnages plus policés. Et puis, la perversité du scénario très Hitchcockien me séduisait. Après, je pense que je n’aurais pas pu enchaîner avec un autre film de ce genre. J’avais besoin de retrouver ma troupe de comédiens et surtout je me suis réconcilié avec Santagio Segura. Pendant longtemps, nous ne nous sommes pas parlés. Et d’un commun accord, nous avons trouvé ça ridicule de ne plus se voir. Et ça m’a fait plaisir de retrouver l’ami que j’avais perdu avec les Torrente.

A un moment donné, dans Balada Triste, vous osez une digression absurde, presque surréaliste, où le personnage principal se perd dans les bois et devient une bête.
Alex de la Iglesia : Je crois que c’est la scène que je préfère. C’est l’évolution irréversible d’un personnage qui se transforme et devient à ce moment-là un Joker super méchant. Ça correspond à un processus d’initiation. On me parle souvent de Luis Buñuel pour ce passage, mais je pense surtout au cinéma espagnol rural, à des films fondateurs comme Les saints innocents, de Mario Camus, qui se déroule dans les années 50, sous Franco, et évoque les travers d’une société féodale qui s’est perpétuée jusqu’au XXe siècle. Les personnages doivent redevenir primitifs pour se connaître. C’est ce qui se passe avec l’antihéros de Balada Triste, au départ innocent qui, en devenant un animal, apprend à extérioriser la haine.

Dans les années 70-80, beaucoup de films d’auteur ou de genre osaient parler du régime Franquiste de manière détournée comme L’esprit de la ruche, de Victor Erice.

Alex de la Iglesia : Oui, et, il y a encore quelques années, je rejetais totalement ce cinéma-là ! Pour moi, c’était des films à message et j’ai toujours voulu fuir ce registre. A l’époque, je voulais faire du cinéma de genre sans m’encombrer de considérations. Avec le temps, j’ai fini par admettre que ces films faisaient partie de ma culture. Comme par exemple La forêt animée, de José-Luis Cerda (1988). Regardez les films de Victor Erice, Carlos Saura ou Eloy de la Iglesia – dont j’adore La Estanquera de Vallecas… Le cinéma espagnol était politiquement engagé. Il y avait une violence que l’on pouvait trouver dans Taxi Driver mais située dans le monde rural. Je pense aussi à Pascual Duarte (Ricardo Franco, 1975), un film très fort qui dissèque les conflits humains avec une incroyable sécheresse. La reconnaissance de cinéma-là est venue tardivement, peut-être qu’il faut y voir un signe de maturité. Quand on demande à un réalisateur ses références, il aura tendance à répondre Ford, Dreyer, Hitchcock pour faire plaisir aux journalistes. C’est peut-être les cinéastes pour lesquels il a le plus d’affection ; mais, le plus souvent, ça coûte cher d’avouer ses vraies influences, celles qui sont moins glorieuses et donc moins respectables.

Balada Triste est tellement dense qu’on a l’impression que vous avez eu plus de liberté et plus de moyens que sur vos précédents films.
Alex de la Iglesia : Détrompez-vous : Balada Triste a coûté moins cher que Crimes à Oxford ! Le budget s’élève à 6 millions d’euros alors que, idéalement, il aurait dû être de 15 millions. J’y suis arrivé mais en bousculant l’équipe de tournage. Par exemple, toutes les scènes qui se passent pendant la guerre, je les ai tournées en un jour ! Oui, oui, en un seul jour ! Tout le tournage a été comme ça, sur plus de neuf semaines, et en plus, je ne faisais à chaque fois qu’une seule prise. Je répétais aux techniciens et aux comédiens : «Ne me demandez pas si c’est bon ou pas, on enchaîne !».

Votre discours aux Goyas 2011 revenant sur votre démission fin Janvier du poste de président de l’Académie du cinéma Espagnol a beaucoup fait parler…
Alex de la Iglesia : Oui, en raison d’un désaccord avec le texte définitif de la loi Sinde convenu entre le gouvernement et l’opposition sur le blocage des sites favorisant le piratage. Le problème, c’est que ce texte a été rédigé sans consultation, entre des gens qui ne peuvent pas mesurer l’ampleur du phénomène. Au-delà du téléchargement, je veux défendre les intérêts de l’auteur autant que ceux du public. Et cette loi était une preuve supplémentaire que le milieu du cinéma espagnol ne sait pas comment faire avec la nouveauté et surtout ne veut pas. Il y a aussi un léger mépris du public mais il ne faut jamais oublier que, sans spectateur, nous, les artistes, ne sommes rien.

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