Qui dit promo dans le cercueil, dit interview dans un cimetière. Entouré des bruyants corbeaux et des tombes du Père-Lachaise (!!), le Chaos est allé à la rencontre d’Adrien Beau (bien vivant, précisons-le), réalisateur du Vourdalak, l’une des belles surprises du mois d’octobre et ovni vampirique qui nous a soudainement réconcilié avec les buveurs de sang.
INTERVIEW & PHOTOS: JÉRÉMIE MARCHETTI

Quelles sont les origines du Vourdalak?
Adrien Beau: Après Les condiments irréguliers, et j’avais écrit un scénario avec deux autres co-scénaristes Anne Blanchard et Dorothée Desobry sur Sarah Bernhardt qui était vraiment un personnage assez cinglé, cette grande actrice de théâtre qui dormait dans un cercueil… Je l’ai envoyé à Judith Lou Levy qui n’a pas voulu développer le projet, mais qui m’a dit: «J’aimerais faire un film de vampires avec toi!». J’avais lu Edgar Allan Poe, Théophile Gautier, ce genre de choses, quand j’étais adolescent et je m’étais dit pourquoi pas cette histoire-là. Et c’est une écriture qui a duré presque trois ans. La nouvelle (La famille du Vourdalak de Alexis Tolstoï) fait une quinzaine de pages, les personnages sont à peine développés, ce sont juste des fonctions. Et on ne voulait évidemment pas d’un film d’horreur avec uniquement des personnages qui comptaient mourir toutes les dix minutes: on a préféré transformer ça en tragédie. Comme La petite sirène et Les condiments irréguliers, c’est d’ailleurs une fois de plus une histoire de famille détruite… mais attention, j’aime bien ma famille (rires). Mais la famille, c’est un peu le degré zéro de la société: à défaut d’avoir eu les moyens d’un film où l’on tue tout le monde sur la terre, avec la famille, ça donne une sorte d’horizon.
Le film délaisse totalement la problématique de la barrière des langues: tout le monde parle français, mais on comprend que nous ne sommes pas dans le réel, que ce pays n’existe pas…
C’était une vraie question, surtout de la part de Judith. J’étais prêt à le tourner en Bosnie. Mais on a fini par rester le plus simple possible, surtout pour limiter les coûts. Quand dans le film, le Marquis d’Urfé indique sa position sur la carte, il balaie de sa main un peu tous les Balkans, parce qu’il ne sait pas où il est, et nous non plus: tout ça tient un peu de l’opérette. Le film ne parle pas d’une culture précise. C’est plus respectueux et moins problématique que lorsque Bram Stoker transformait en vampire un roi ayant réellement existé et dénaturait une culture réelle. De la même manière que le marquis est toujours maquillé alors qu’on sait très bien que les ambassadeurs ne se poudrait pas comme ça dans de telles circonstances, mes personnages sont des figures, des caricatures. Et ce pays imaginaire, à mi-chemin entre la Transylvanie, la Bosnie et la Grèce, représente ce qu’il y a derrière la forêt: c’est l’Est inquiétant, tels que se l’imaginaient les gens du XVIIIe siècle.
Kacey Mottet Klein y tient probablement le rôle le plus inhabituel de sa filmographie. Et le personnage est assez étonnant, car il n’est jamais sur une ligne: il est très souvent tourné en ridicule, mais réussit à se montrer parfois courageux. Et parfois même odieux…
On nous a un peu reproché justement la scène où il attrape le bras de Sdenka. Mais c’est ce qui le permettra de se racheter après: il est presque plus terrorisé par elle que par Gorcha! L’amour ça fait peur, car ça existe contrairement aux vampires. Mais ce côté gamin un peu gêné, ça le rend sympathique: je pense même qu’avec plus d’assurance, il aurait été bien plus désagréable. Et j’aimais l’idée que ce soit un jeune homme qui entreprend de séduire une femme qui a davantage vécu. Là où dans la nouvelle c’était évidemment un homme plus expérimenté qui tombe sur une jeune première…
Comment le casting s’est déroulé?
Kacey et Ariane étaient là dès le début, et il y a eu un casting pour tous les autres. Quand on a fait passer l’essai pour Grégoire Colin, qui doit jouer quand même ce grand connard un peu bourru, il s’est montré très étonnant, à caresser en pleurant la tête de Gorcha. C’était si bien qu’on a ajusté à nouveau l’écriture du personnage : en particulier pour mieux entrevoir ce moment où il se fêle et devient fou. Parce que c’est justement son aveuglement qui tue tous les personnages: c’est la bêtise qui tue. Je crois que les personnages les plus dangereux sont les plus cons et pas nécessairement les plus malintentionnés.

Pourquoi avoir tourné en Super 16?
C’était évidemment un choix esthétique puisque j’adore la pellicule. Je voulais comme un fantôme de film: on est si habitué maintenant au numérique où tout est très défini, alors que là peut surgir un flou, quelque chose de bizarre. On a un peu le sentiment que les gens qui ont participé au film sont morts depuis très longtemps ! Mais c’est aussi pour lui donner ce cachet un peu Paradjanov ou Zulawskien. On avait fait des essais avec la caméra Alexa, où l’on filmait Ariane et la marionnette et c’était… le réel. Elle avait l’air d’être vraie, la marionnette avait l’air en plastoc. Au moins avec la pellicule, les deux ont l’air d’être en plastique, j’ai envie de dire!
L’autre grand parti-pris esthétique du film, c’est ce vampire/marionnette animé de manière assez minimaliste. Et avec une fragilité, une imprécision qui le rend encore plus inquiétant. J’ai la sensation que tu cherchais beaucoup à évoquer ce que faisait l’équipe de Jim Henson sur la série de Démons & Merveilles ou le gardien des Contes de la Crypte. Quelque chose de tangible, mais de profondément d’irréel…
En disant ça tu as un peu répondu à la question! (rires). Mais c’était clair que je voulais le faire moi-même depuis le début: en le dessinant, je me rendais compte que je ne pouvais pas «creuser» un acteur pour qu’il soit mon mort-vivant. Une autre chose, c’est que durant l’écriture du scénario, et tant pis si c’est un peu glauque, mais j’ai perdu ma mère : et en la voyant là dans son lit, je me disais que ce n’était plus elle. C’est ce sentiment très matériel et très trivial quand tu vois la personne décédée, on se rend compte que ce n’est plus la personne, mais comme une sorte d’objet. Donc oui, j’aurais pu utiliser des CGI ou un acteur grimé, pourquoi pas. Sauf qu’un acteur est vivant par essence. Là, il devait rester ce qu’il est, c’est-à-dire un cadavre. Et hormis ça, j’aime cette ligne entre le ridicule et quelque chose de plus grand: si les gens rient à la première apparition de Gorcha ça me pose aucun problème, puisque lui-même fait des blagues, sort des phrases toutes faites.
Pendant tout le film, je pensais à Jean Topard en écoutant la voix du Vourdalak. Et en réalité, c’est toi qui le double: j’ai eu vraiment l’impression de retrouver un peu le plaisir des doublages à l’ancienne, souvent plus portés sur les acteurs de théâtre.
C’était beaucoup plus simple que je l’incarne entièrement, puisque j’animais aussi la marionnette sur le plateau. Au début, je me contentais de lire le texte, mais la scripte (Christelle Meaux) et la cheffe opératrice du son (Charlotte Comte) m’ont convaincu plutôt de le jouer. Je repensais à cette actrice qui avait doublé la petite fille de L’exorciste, qui était connue pour être alcoolique et fumer beaucoup : du coup, je savais ce qu’il me restait à faire! Et pour le ton, oui, c’est vrai que j’adore les anciens acteurs de théâtre, un certain type d’inflexion qu’on pouvait entendre dans les doublages des anciens Walt Disney, les versions françaises des films des péplums des années 50 ou dans un film comme Le charme discret de la bourgeoisie. J’aimais bien le fait de garder ce type d’attitude pour cette diva cinglée que devient Gorcha.
On voit que tu apportes par petits points une certaine touche queer: le personnage de Piotr semble sorti de Fellini Satyricon et même Gorcha se relève particulièrement ambigu sexuellement.
Oui, Fellini aussi était une référence constante, ne serait-ce que pour le personnage du Marquis qui est un hommage à Casanova. Le film dissèque et met en question les représentations de la masculinité. D’Urfé est maquillé et poudré, Piotr s’habille en paysanne et Gorcha, ce vieil homophobe est, comme tous les homophobes, très peu au clair avec sa propre sexualité. Jegor (Grégoire Colin), ce guerrier si traditionaliste, est peut-être le moins queer des personnages… Quoiqu’il aime lui aussi le déguisement puisqu’il fétichise le manteau de son père. Quant aux femmes (Sdenka et Anja), il est vrai qu’elles sont animées à un moment ou un autre du film par des pulsions suicidaires. J’aime ce lyrisme. C’est celui du conte, et c’est celui des vampires selon moi.
