Dans un mystérieux établissement où on enseigne la danse et les sciences naturelles, trois fillettes vont découvrir les étranges lois qui régissent cette école. Innocence de Lucile Hadzihalilovic (2005) est une allégorie de la période mystérieuse et vaguement inquiétante qui précède le passage l’âge adulte. Totalement incompris à sa sortie, son éclat continue à briller malgré le quasi oubli auquel une distribution minimale l’a condamné.
Portes entrouvertes, souterrains lugubres, inquiétante étrangeté, malaise diffus. Le prologue, silencieux, instille d’emblée une atmosphère inquiétante, envoûtante qui ressemble aux visions d’un enfant qui, vivant dans le paradis vert, semble aspiré par les secrets du monde et ses ténèbres. Immédiatement, on pense à des films comme Le secret de la ruche de Victor Erice, Pique-nique à Hanging Rock ou encore Suspiria de Dario Argento, à des mystères qui appellent la suspension d’incrédulité. En territoire ami, donc. Déjà réalisatrice du moyen métrage La bouche de Jean-Pierre en 1995 et du court Good Boys Use Condoms en 1998, Lucile Hadzihalilovic retranscrit ce qui échappe dans ce premier long métrage très controversé à sa sortie (« Qu’un sous-titre possible à Innocence soit quelque chose comme La fabrique des salopes, voilà ce que la cinéaste voudrait imputer à la perversité du regard masculin » in Les Cahiers du cinéma) dans un univers visuel et sonore très sophistiqué.
Dans cet établissement, toutes les jeunes filles arrivent dans cet étrange établissement dans un cercueil (comme si elles avaient passé un cycle) et doivent se conformer à un système hiérarchique où la plus âgée est celle à qui on doit le respect. La différence est visible grâce aux rubans qu’elles portent dans les cheveux et dont la couleur détermine le degré de responsabilité. A l’origine de cette plongée aux métaphores grouillantes, un livre symboliste de Frank Wedekind (Mine-Haha ou l’éducation corporelle des jeunes filles): « J’ai conservé du livre le dispositif de l’endroit, c’est-à-dire l’école isolée dans le parc, les souterrains, le théâtre… » raconte Lucile Hadzihalilovic. « Dans la nouvelle, on suivait une petite fille pendant sept ans. Au début, elle ne comprend rien, puis elle apprend un peu les choses, découvre le théâtre et se pose des questions sur le monde extérieur. Je trouvais que c’était bien de respecter cet ordre-là. Du coup, j’ai pensé à scinder en trois personnages. Je voulais vraiment qu’on respecte cette découverte au fur et à mesure de l’âge. Visuellement l’organisation du lieu telle qu’elle est dans cette nouvelle de Frank Wedekind reflétait bien de manière concrète ce sentiment que le monde est mystérieux, que peu à peu on apprend des règles, qu’on vous en impose certaines, qu’on vous menace de choses qui n’arrivent pas forcément mais c’est une manière de vous éduquer. Le dispositif visuel rendait bien ce sentiment que l’éducation est à la fois une forme d’épanouissement et aussi une forme d’enfermement. »
La mise en scène est au diapason d’un récit qui oscille entre la surface et la profondeur comme pour refléter l’ambivalence mentale de jeunes filles qui jouent à des jeux d’enfants tout en étant attirés par les zones d’ombre. Ici, il n’est question que d’innocence, ou plutôt de la perte de l’innocence: rivalité balbutiante, concurrence rude, prise de conscience de sa propre violence, découverte de la sexualité et de pulsions enfouies, transgression des interdits, apparition des premiers fantasmes, métamorphose des corps. Et une tentation de plus en plus prononcée du fantastique: « Le premier élément fantastique du film, c’est le cercueil parce que c’est celui qu’on peut le moins expliquer » analyse-t-elle. « Bizarrement, je pensais que, dans la nouvelle, c’était un cercueil et je me suis rendue compte plus tard en la relisant que c’était une boîte. J’aimais bien l’image du cercueil au départ et celle de la fontaine à la fin, et j’ai construit mon récit en fonction de ces deux images. Sinon, il y a des éléments de conte comme l’horloge. Le fait que les filles soient coupées du monde est fantastique. C’est un genre que j’affectionne parce que j’ai été élevée au cinéma et à la littérature fantastique et j’aime que ce genre soit associé à des choses très simples. Je préfère même l’étrangeté au fantastique. C’est sans doute aussi pour cette raison que j’affectionne la littérature allemande de cette époque-là. Je trouve par ailleurs qu’elle se lie bien à l’enfance. Autrement, j’ai du mal à raconter des histoires où il y a beaucoup d’action, où les personnages passent aux actes. Je préfère le mystère, l’impression que quelque chose va arriver, faire ressentir cette attente. »
D’où ce souvenir persistant d’un film d’un autre temps, quelque part entre le cauchemar familier et le songe lointain, dont on conserve les sensations longtemps et dont on ne se remet pas vraiment. Le revoir des années après sa sortie donne à mesurer l’ampleur du malentendu le concernant (comme tous les films beaux et étranges, il gagne à être redécouvert). Forte de cette expérience, la réalisatrice a signé un second long métrage non moins offensif, Evolution en 2016, autre conte inquiétant situé dans un village isolé au bord de l’océan, peuplé uniquement de femmes et de garçons, et prépare son troisième Earwig en 2020 sur une fillette de dix ans ayant la dentition de glace. Lucile Hadzihalilovic, entomologiste spécialisée dans les chrysalides, dans les jeunes gens en devenir et en résistance secrète. Et les horloges dont les aiguilles se sont arrêtées.
| Sortie en salles 12 janvier 2005 1h 55min Comédie dramatique De Lucile Hadzihalilovic Avec Zoé Auclair, Lea Bridarolli, Bérangère Haubruge Disponible sur la plateforme Shadowz en mars 2021 |

