C’est Criterion qui a annoncé la bonne nouvelle il y a quelques semaines, maintenant: INLAND EMPIRE (2006) sortira pour la première fois en 4K Ultra HD Blu-ray en mars 2023 (précisément le 21). Une nouvelle restauration entièrement supervisée par David Lynch.
INLAND EMPIRE reste ce film réellement bizarre dans la filmo du réalisateur de Mulholland drive (c’est dire!). Réalisé en 2006 et pas forcément ce qu’il a signé de plus évident ou mémorable. Répondant à tous les adjectifs Lynchiens usuels (méandreux, anxiogène, labyrinthique), il est tout entier dédié à son actrice principale (Laura Dern, previously on Blue Velvet et Sailor et Lula), dans le rôle d’une star, en attente de rôles majeurs et hantée par des démiurges étranges. Comme si la vraie Laura Dern était prisonnière d’un cauchemar de David Lynch, avec l’irruption d’un personnage Lynchien (Grace Zabriskie en voisine d’à côté complètement marteau et à l’accent prononcé). Et à force d’irruptions, le récit va s’éloigner de la réalité (la vraie Laura Dern à Hollywood) pour plonger dans les méandres d’une fiction improbable (ce qu’apporte le cinéaste), redistribuant les cartes du rêve et du cauchemar, entre le glam Hollywoodien et le cimetière des rêves brisés. Comme quelqu’un multipliant les pas de côté pour changer de directions.

Dern apprend de la bouche du réalisateur du film dans lequel elle tourne (Jeremy Irons en double de Lynch) que les deux acteurs du film d’origine – il s’agit d’un remake – ont été assassinés dans des conditions douteuses. La malédiction Hollywoodienne renaît alors de ses cendres. Et Laura Dern d’incarner un double-rôle comme naguère Patricia Arquette dans Lost Highway et Naomi Watts dans Mulholland Drive, de croiser des personnages louches, de louvoyer indistinctement entre deux univers et de vomir du sang sur les étoiles de Hollywood Boulevard devenu territoire interlope infesté de prostituées et de clochards. Avec tous les laissés-pour-compte du rêve américain et tous ceux qui se sont égarés à Hollywood. Des prostituées interviennent à la manière d’un chœur antique au gré de chorégraphies de comédie musicale et en chantant du Little Eva ou du Nina Simone. Hollywood se meurt, les stars se meurent, les films crèvent la gueule ouverte. Ce qui faisait rêver avant est devenu un cauchemar dans un territoire inconnu.

Après le démentiel Mulholland Drive, David Lynch continue en creux de régler ses comptes avec l’usine à rêves, avec des relectures de ses précédents films filmées à la caméra DV cracra: on pense à Mulholland Drive (la célébration de la face sombre de Hollywood, la voix de Naomi Watts sur un lapin dans la sitcom inerte avec des personnages-lapins, Justin Theroux en acteur manipulé par son entourage après avoir été réalisateur manipulé par ses producteurs, la peur de l’individu caché derrière le mur, le cameo final), à The Amputee (pour l’unijambiste et l’influence du réalisateur de Freaks), à Eraserhead (utilisation du noir et blanc à des fins esthétiques, angoisses maternelles, conflits psy) et surtout à Twin Peaks (le mari suspicieux qui peut avoir l’expression hallucinée de Ray Wise – visage froidement éclairé, yeux exorbités –, le personnage qui se voit à travers un écran dans un couloir et évidemment l’actrice Grace Zabriskie dans une intro fulgurante). Quelque part entre le tragique et le bluff, le home movie et le work in progress, Lynch cherchait à produire du cinéma offensif et sans compromis, moins immédiatement séduisant, qui cherche l’évolution dans le chaos. Le revoir donne à se demander s’il avait raison ou tort. Raison sur la mort des films comme les siens à Hollywood, tort sur la DV comme avenir du cinéma. Reste qu’on s’y perd toujours volontiers.
De nouveaux mixages remasterisés seront au programme de ce Blu-ray avec des VO DTS-HD Master Audio 5.1 et 2.0. L’édition comprendra aussi les deux films : LYNCH (one) & LYNCH2 de blackANDwhite (the makers of David Lynch: The Art Life). En guise de bonus supplémentaires, une nouvelle conversation entre les acteurs Laura Dern et Kyle MacLachlan, More Things That Happened, soit 75 minutes de scènes inédites, Ballerina, un court métrage réalisé par Lynch en 2007, une lecture par le cinéaste d’extraits de L’espace du rêve, son livre de 2018 avec la co-auteure et critique de cinéma Kristine McKenna, une bande-annonce et des extraits d’entretiens Lynchiens avec Richard A. Barney. T.A.
