[INCANTATIONS] Lukas Feigelfeld, 2017

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Au cœur des Alpes autrichiennes du XVe siècle, Albrun (Aleksandra Cwen, tout en douceur et en gravité) vit isolée avec son bébé et quelques chèvres dans un chalet. Son quotidien pastoral est rythmé par les soins maternels et sa maigre activité de fromagère au bourg voisin. Cette routine sera cependant brisée au contact d’autrui, notamment de la villageoise Swinda (Tanja Petrovsky, sosie outre-Rhin de Laura Smet), affable de prime abord, mais aux intentions troubles. À mesure que les intentions de chacun se révéleront et que les événements dramatiques se ligueront contre notre héroïne, une part d’elle-même, sombre et latente, s’éveillera. Il se pourrait bien que le passé ressurgisse, charriant avec lui tout un héritage obscur, fait de magie indicible et de refoulements sinistres.

Incantations, assurément, est une œuvre s’inscrivant dans une résurgence horrifique (initiée par les productions A24, Eggers et Aster en tête) où l’immersion se superpose à une dimension psychologique (nous pourrions même ajouter  »psycho-pathologique »). Le regard du film ici, celui qui mène la narration, est celui d’Albrun. Nous partageons son quotidien: la parole y est rare, la nature omniprésente (ces nombreux plans de montagnes, seul spectacle possible et muraille symbolique pour celle-ci). Si la lenteur du film peut désarçonner (et sembler artificielle, si l’on excepte le rythme équilibré des séquences), nous comprenons toutefois que ce cadre à la temporalité précise est indissociable de son hôte, qu’il en est même le reflet.

Hagazussa (le titre original de l’œuvre) est un terme en vieil allemand signifiant  »démon féminin ». Comprendre ce film, c’est appréhender son contexte: en cette ère médiévale, entremêlant peur et épidémie (la peste n’est pas loin), la traque du bouc émissaire est fréquente et Albrun (de même que sa mère avant elle, dans un prologue sur l’enfance de l’héroïne) sera désignée comme le mouton noir de la communauté. Lukas Feigelfeld souhaitait développer un personnage que des croyances d’époques auraient désigné comme une sorcière, mais dont la psyché dévoilerait, en fin de compte, une personne singulière, fragile et traumatisée. La mise en scène ne tardera pas à nous le confirmer: dès lors que la caméra adopte les perceptions subconscientes d’Albrun, le récit vacille et change de registre. Tout devient inquiétant, vibratoire, ambivalent. La nature y est aussi attirante qu’oppressante (on notera les influences assumées du Tarkovski et du Marketa Lazarová de František Vláčil, grand film épique tchèque précurseur du folk-horror / médiéval). La lenteur des images égrène une forme d’hypnose: à mesure que les plans se prolongent (des sabots dans la neige, un crâne troublant sur un autel, des cheveux lavés avec cérémonie dans l’obscurité), le sujet filmé devient irréel et se charge d’une aura fantastique troublante.

La musique participe pour beaucoup à cette ambiance. Les nappes du collectif grec MMMD, impressionnent par leurs sonorités sourdes et graves, alourdissant l’atmosphère de bourdonnements (les battements qui introduisent le film notamment comme surgis des tréfonds de la terre). Plus tard, d’étranges indices comme de curieux champignons, d’évanescents murmures ou encore une libido contenue (et contrariée) agiront comme autant de signes, aussi imprégnés qu’annonciateurs de maléfices (et n’existant peut-être que dans la tête d’Albrun). Les affres de notre héroïne s’achèveront dans un cauchemar paroxystique. Une séquence dans un marais, notamment, où l’impasse (sacrificielle) d’un plan fixe s’enchaîne par une plongée hallucinée et aquatique faite de tourbes, de couleurs et de prêles ensanglantées (une scène qui n’est pas sans évoquer, dans la forme comme dans le fond, le portail inter-dimensionnel final de 2001, l’Odyssée de l’espace, oui oui).

Albrun a fait son choix et lorsqu’un pacte avec des forces plus grandes (surnaturelles au sens littéral) est entériné, il faut en assumer les conséquences, quitte à devenir fou, quitte à s’absorber soi-même dans la dégénérescence, le cannibalisme et la combustion. «Mon film essaie de dépeindre une plongée mentale très personnelle et empathique sur un esprit malade et cauchemardesque.» a affirmé le réalisateur. Feigelfeld démontre ici ses talents d’équilibriste, par sa façon unique et puissante d’interpénétrer les mondes, entre réalité d’époque et visions névrotiques. On rappellera au passage qu’il s’agit de son premier film et, chose relativement rare, ahurissante sinon exceptionnelle pour le souligner, d’un projet de fin d’étude. Résolument chaos.

Incantations est une œuvre atmosphérique qui ne s’adresse pas à tout le monde. Sa tonalité impénétrable a même dérouté plus d’un quidam (il est évident que la distribution hexagonale du film n’a pas aidé, comme en témoigne la pochette DVD du film, aussi entendue que hideuse. Le service marketing a-t-il seulement vu le film?). Mais si vous êtes d’humeur, vous entrerez dans un espace fait de pures sensations où l’ensorcellement irradie de façon vénéneuse. M.S.

Titre original : Hagazussa, a Heathen’s Curse
Réalisation : Lukas Feigelfeld
Scénario : Lukas Feigelfeld
Acteurs principaux : Aleksandra Cwen, Claudia Martini,
Tanja Petrovsky
Pays d’origine : Allemagne, Autriche
Genre : Horreur
Durée : 102 minutes
Sortie : 2017

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