«C’est comme ça que ça commence. Un déjeuner d’été des plus décontracté. Je me sens ce soir quasi endormi, dans une rêverie très douce, vraiment très inhabituelle, parce que mon cerveau a l’air d’être tout à fait dans une espèce de morosité quasi maladive. Je ne sais pas si c’est le clair de lune ou l’aurore, mais dans mon esprit, tout se trouble. Et une paresse irrésistible me pousse lentement à monter vers mon atelier. Je crois que je vais me coucher très tôt.» Ce sont les premières phrases des Impressions de la Haute Mongolie, télé-documentaire beau-bizarre que Dali a coréalisé avec José Montes-Baquer au moyen de techniques cinématographiques et électroniques. Et normalement, vous rêvez déjà. Si vous n’avez pas envie d’entendre ou de voir la suite, alors on ne répond plus de rien.
Ouvert aux nouvelles découvertes scientifiques de son époque, en plein trip sur l’ADN et le tesseract (cet hypercube en quatre dimensions dont Nolan vous a parlé dans Interstellar), le surréaliste en plein cosmique trip s’aventure entre faux documentaire à la Orson Welles (F. For Fake) et cinéma expérimental. Peignant Gala devant un miroir, il nous raconte, au gré d’une voix-off, à sa façon proche de l’écriture automatique et en usant de mises en abyme, l’histoire d’un peuple disparu dont il aurait prétendument retrouvé la trace au cours d’un voyage en Haute Mongolie. Il fait ainsi référence à une princesse mongole nourrissant ses sujets avec de la poudre de champignons, leur provoquant des hallucinations et les incitant à peindre mais aussi à une expédition scientifique envoyée en Haute-Mongolie dans le but de localiser un champignon blanc hallucinogène. On croirait entendre un vieux fou à l’asile sauf que les miracles arrivent. Le cinéma en apporte la preuve.
Très clairement, Impressions de la Haute Mongolie recèle tout ce que Dali adorait et tout ce que l’on adorait chez lui : des illusions d’optiques, des calembours visuels, des images doubles à effet stéréoscopique, des incorporations d’objets dans des peintures, des formes comme des traces d’anciennes formes. Le film tient d’une épopée fantasmée dans un paysage atomique, commençant à une heure crépusculaire, conviant à une vraie divagation, noyant notre esprit sérieux dans de complexes circonvolutions, superposant l’infiniment grand et l’infiniment petit, passant l’Histoire au filtre des actes anciens ou présent.
De tout évidence, Dalí qui de 1966 à 1973 avait planché sur une commande pour une édition de luxe d’Alice au pays des merveilles avait beaucoup d’inspiration en réserve. Là, il injectait carrément des seringues dans nos yeux. Commodément, avec son art de la formule, il avait présenté Impressions de la Haute Mongolie, comme «un conte de fées pour adultes dont les aventures de premier plan dissimulent un voyage au centre d’un passé archétypique» ou encore du LSD sans prise de LSD. En substance, il s’agissait d’un hommage à Raymond Roussel, précurseur des surréalistes que Dalí avait lu dès les années 1920, qui avait influencé sa méthode paranoïaque-critique et qui s’était donné la mort en 1933, désespéré par le manque de succès comme de reconnaissance. A l’origine, cette douce rêverie lui était donc amoureusement dédiée – un amour fou, défiant l’espace et le temps – laissant éclater une admiration immodérée, infectieuse, communicative. Comme possédé par son fantôme, Dali s’est inspiré de La Vue, poème de Roussel d’environ 800 vers, décrivant dans ses moindres détails une image minuscule (comprendre, ce que l’on voyait dans le petit œilleton du porte-plume).
Littéralement, Dalí partait du même principe en exposant une tache de rouille (soit pour les plus sourcilleux, l’oxydation progressive que le jet d’urine quotidien du maître provoquait sur le cercle de cuivre de son capuchon de stylo au microscope électronique), en inventant une narration à partir des visions révélées par l’agrandissement. Pour raconter comment passer du macroscopique au microscopique, de la trivialité à la théorie, d’une perspective classique à la troisième dimension, Dali multipliait les sources d’images et de sons, reprenait Sonic Seasonings de Wendy Carlos ainsi que sa bande-son du Orange Mécanique de Stanley Kubrick, utilisait des images de son Théàtre-Musée à Figueres, de la maison de Portlligat et du happening délirant orchestré par Dali à Granollers en 1974, muni de huit tuyaux d’arrosage branchés sur des barils de couleurs vives. Derrière le délire, Impressions de la Haute Mongolie est aussi une manière pour Dali de régler quelques comptes avec le cinéma et ses rendez-vous manqués, après deux expériences Buñuel inégales (si Un chien andalou s’est bien passé, cela n’a pas été le cas pour L’âge d’or), la séquence onirique pour La maison du docteur Edwards d’Alfred Hitchcock (le montage final gardera moins de 2 minutes et demie des 20 minutes initialement proposées), le dessin animé Destino pour Walt Disney élaboré en 1946 et achevé en 2003…
Totalement libre, Dali racontait, faisait, montrait ce qu’il voulait, à 100%, d’où la nécessité impérieuse d’être crédité comme seul réalisateur alors que le film était co-réalisé. Ainsi, dans ce magma d’images coulant telle une lave, se superposent des têtes de porc dans l’espace, des portraits de Hitler piétinés comme un mea-culpa, une tête de lion renversée en scarabée et l’énucléation inoubliable de Simone Mareuil dans Un Chien Andalou coréalisé avec son ami perdu de Luis Buñuel. Se créent aussi d’inévitables associations d’idées (Dali + Bunuel, Dali + Hollywood, Dali + Disney, Dali + home-movie). Et s’agite le chaos. Kaléidoscopique et narcissique (la partie Dali superstar à Granollers), intime et public, animé par un désir de grandeur et pourvu de trucages enfantins, cet objet a quelque chose de méditatif, d’introspectif, de vraiment troublant jusqu’à son twist révélant l’étendue du canular, un zoom assurant que tout provenait en réalité d’un stylo bille observé au microscope, tel le monolithe de 2001. Capable de nous faire avaler des couleuvres à la manière d’un documenteur, Impressions de la Haute Mongolie s’avérait une fabuleuse occasion de montrer l’effervescence du génie à l’œuvre, celui-là même qui, au fil d’une interview, était capable d’éclairs éblouissants d’intelligence et de sentences comme on les aime («Il y a toujours un moment dans leur vie où les gens m’adorent!» ou encore «L’important, c’est qu’on parle de moi, même en bien»). C’est ça, Impression de la Haute Mongolie, l’intelligence faite film-parchemin qui, sans explication rationnelle, parvient à nous émouvoir.
| 1975 Allemand Réalisé par Salvator Dali et Jose Montes-Baquer 1h10 |
