Ce deuxième film de Mary Bronstein, que l’on découvre ici en tant que réalisatrice tant son premier film, Yeast (2008) avec Greta Gerwig, est aujourd’hui introuvable, se place dans la lignée des films sur la maternité douloureuse. Sans parler de genre, tant les propositions peuvent diverger dans leurs codes, il y a bien là un registre établi depuis, disons, Rosemary’s Baby. Ce film-là tient en apparence de ses héritiers les plus énervés, façon Mother! ou Nightbitch, où le mal-être maternel prend des proportions exubérantes, avec crises de nerfs, sorties nocturnes en robe de chambre, maquillage qui coule jusqu’en bas des joues et séances de boulimie morbide.
Il faut dire que le personnage principal du long-métrage, Linda (Rose Byrne), cumule les charges. Mère d’une fille atteinte d’un mal mystérieux, le toit de sa maison s’effondre alors que son mari est absent pour un long séjour. Forcée d’emménager dans un motel miteux, Linda est prise entre son travail de psy et la responsabilité d’une fille nécessitant de nombreux soins quotidiens ; l’étau d’un quotidien anxiogène se referme petit à petit sur elle, jusqu’à l’aspirer dans une spirale hallucinée.
Le titre du film (littéralement, « si j’avais des jambes, je te donnerai des coups ») suggère un manque, voire carrément une amputation. Cette dernière se retrouve très littéralement dans un parti pris de mise en scène que l’on accueille d’abord avec crainte, tant il ressemble à ces bonnes idées de court-métrage qui tiennent difficilement la longueur : la fille de Linda, présente dans de très nombreuses scènes, est constamment tenue dans le hors-champ. Elle parle – d’une voix souvent volontairement distanciée ou étouffée –, on en aperçoit certains bouts, certaines parties, mais elle n’existe jamais pour le spectateur autrement que tronçonnée, en morceaux. Là où Mary Bronstein surprend et finit par convaincre, c’est en éloignant ce ressort d’un usage shyamalanien, tourné vers la révélation ; certes, le procédé est dans un premier temps un carburant à suspense (qu’est-ce que cette fille cache-t-elle de si monstrueux pour que l’on se refuse à nous la montrer ? existe-t-elle même vraiment ?), mais il se transforme rapidement, par effet inverse, en quelque chose de plus prégnant : à l’autre bout de ce manque existe un trop-plein.
Dans If I Had Legs I’d Kick You, tout est déjà là, sous nos yeux, et pourtant tout fonctionne d’abord comme si on ne voulait pas voir. En faisant mine de s’intéresser à la mise à distance d’un corps, Bronstein se concentre en réalité sur la surprésence d’un autre, celui de son actrice principale, enfermée dans le cadre jusqu’à la nausée. Crises de peur, de pleurs, de boulimie, rien n’est épargné face caméra, comme si le personnage manifestait ainsi un mal-être à n’exister qu’en marge du problème qui intéresse tant les autres personnages – celui de sa fille, donc.
Si la performance de Rose Byrne est à ce point phénoménale et se hisse au sommet des interprétations féminines du pétage de plombs, c’est aussi que la mise en scène la fait exister sans réel contrepoint ; le mari n’est longtemps qu’une voix au bout du téléphone, avant de ne devenir pas grand-chose d’autre qu’une silhouette onirique ; le psychiatre assurant son suivi (Conan O’Brien) ne semble jamais pouvoir offrir exactement ce dont Linda a besoin ; l’enfant, bien sûr, n’existe pour elle que comme une trace encombrante, comme un fantôme inutile pourrait-on dire. D’une manière assez moderne, que certains pourront juger caractéristique d’une époque égoïste, Bronstein acte d’une détresse intime vertigineuse, celle d’une femme qui à force de ne plus exister pour elle-même est devenue incapable de prendre soin des autres. Le trou crevant le plafond de sa maison, que Linda vient régulièrement observer, réfracte ce vide intérieur, un peu à la manière dont les Safdie utilisaient les visions tripantes de diamants dans Uncut Gems (le film est produit par Josh Safdie) ; c’est aussi une plaie plus profonde qui refuse de se refermer, à la fois trou intime et trou cosmique (impossible là de ne pas penser au Black Hole de Charles Burns) dans lequel soit et les autres existent ensemble, mais désespérément seuls.
La longue séquence finale, éreintante, est d’autant plus réussie que If I Had Legs I’d Kick You fait partie de ces films possédant un sens aigu de la coupe nette, celle qui saisit le spectateur entre deux souffles et laisse flotter un parfait inabouti. Il ne s’agit pas ici de résoudre, mais d’apprendre à accepter que quelque chose est, à l’image du procédé de mise en scène rendant dysfonctionnel le contrechamp, cassé. Bronstein réussit plus un film de diagnostic que de guérison – et ça fait déjà du bien.
PS : Enfin, comment ne pas finir par une dédicace à la (petite) poignée de fans francophones de Conan O’Brien, le célèbre talk-show host américain qui fait ici sa première apparition dans un rôle dramatique. S’il faut bien un petit temps d’adaptation pour se déshabituer à rire après chaque regard sérieux lancé par le monsieur, tant il y a là un procédé habituel de son humour pince-sans-rire, on croit comprendre ce qui a pu motiver ce choix étonnant de casting. Là où tout le génie comique d’O’brien réside habituellement dans la friction entre son attitude refoulée de bostonien catholique et un débordement clownesque flamboyant, le confinement de son personnage à un seul de ces stades (le sérieux renfermé d’un intello de l’East Coast, donc) crée une frustration chez le spectateur assez comparable à celle ressentie par Linda : pour elle comme pour nous, cet homme a quelque chose qu’il se refuse à donner. Une excursion dans la composition dramatique réussie, donc, dans la mesure où elle n’essaye pas d’ignorer la véritable nature comique de cet inclassable comédien, mais la retourne plutôt à son avantage.
1h 53min | Comédie, DrameDe Mary Bronstein | Par Mary Bronstein Avec Rose Byrne, Helen Hong, Josh Pais |
1h 53min | Comédie, Drame


