Après Sorry to bother you, fable allégorique et sarcastique sur l’ascension d’un télévendeur de centre d’appel, Boots Riley trouve plus de temps et de liberté dans la série I’m a virgo qui creuse sa prédilection pour l’absurde, les univers hors normes et superposés. Sous ses dehors de blague, deux trois choses à dire sur la société américaine actuelle.
Connu comme rappeur du groupe marxiste-léniniste The Coup, le cinéaste-acteur Boots Riley s’est distingué avec une fable speedée et volontiers mordante (Sorry to bother you, en 2018) qui contenait suffisamment de promesses pour donner envie de voir de quoi son avenir serait fait. Le retour avec une série diffusée sur Prime (I’m a virgo, disponible depuis fin juin) est une nouvelle assez réjouissante qui confirme à quel point ce cinéaste aime les univers déréglés confrontant l’intime et l’universel, la marge et la norme, le réel et l’imaginaire et comment à travers une appétence pour la fable il nous raconte sans en avoir l’air l’Amérique d’aujourd’hui.
Dans Sorry to bother you, il est question d’un jeune noir qui découvre la clé du succès dans le centre où il travaille – et on laisse découvrir comment à celles et ceux qui ne l’ont toujours pas vu. Là, de façon plus étalée (normal, c’est une série) et finalement un peu moins speed (ce qui ne fait pas de mal), il s’attache à un géant – Cootie (Jharrel Jerome), 19 ans et 4 mètres de haut dans un Oakland à la fois réaliste et fantaisiste – comme il en nait un seul à chaque génération. On le voit, dans le premier épisode, évoluer dans une famille aimante, sans que cette étrangeté ne soit finalement interrogée – elle est presque d’une banalité confondante – jusqu’à ce qu’il interfère avec le monde et que, du coup, cette étrangeté lui soit révélée, lorsqu’il se fait passer pour un arbre pour sa première sortie ou renvoyée à la gueule, lorsqu’il découvre en tournant les pages d’un recueil avec ses parents que les géants étaient considérés comme des monstres – il y découvre, horrifié, que les organes d’un esclave géant étaient alors exposés à une foire.
Avec ce que certains feront à juste titre le raccourci de la série Atlanta revue par Michel Gondry (ne hurlez pas!), force est de constater que Riley orchestre ses plaisanteries guignols avec un sens de l’absurde modestement bordélique et prépare efficacement le terrain de sa satire sociale avec une dimension fantastique pleinement assumée. Il y a des références à une pop-culture presque plus grande que la vie, aux signes, aux super-héros (le géant se muscle en soulevant des voitures) et à la dimension mythologique de chacun dans le monde, comme à l’omniscience d’une télévision qui génère de vrais monstres – un prétendu entrepreneur-philanthrope bien creepy joué par Walton Goggins qui se révélera un magnat industriel jouant les super-héros. Et, plus généralement, à cette idée que cette taille «peut envoyer un message».
Soit précisément ce que Riley va faire à travers son héros de 4 mètres. À savoir pointer du doigt, à travers son marginal, les ravages de la société de consommation dans nos cerveaux et toutes les peurs liées à l’altérité et à l’étranger (et à l’étrange, on ajouterait presque). Si l’on retrouve les qualités du long métrage, on en retrouve aussi les limites, comme une tendance au manichéisme et donc à grossir les traits, ou le côté un peu foutraque du récit. Mais, le goût pour le surréalisme artisanal (jeux de perspectives, maquettes, etc.) ou encore l’originalité et l’audace, réunies dans une mémorable scène de cul dans le quatrième épisode, emportent notre adhésion. Y.M.
I’m a Virgo est disponible sur Prime Video depuis le 23 juin 2023
