Une lycéenne rend visite à sa tante malade en compagnie de six amies. Isolées dans une grande demeure perdue au milieu de nulle part, les jeunes filles assistent à d’inquiétants événements surnaturels une fois la nuit tombée. Voilà les prémisses d’un voyage cinématographique inoubliable qui fait partie des films cultes de la rédaction, à l’unanimité, et qui sort en Blu-ray pour le plus grand bonheur des lecteurs de ce site. Voici quatre points de vue hausuuuu pour donner envie, à celles et ceux qui ne l’ont jamais vu, de le découvrir de toute urgence.

GÉRARD DELORME: « Ça se regarde avec un bonheur renouvelé à chaque vision, les yeux écarquillés d’incrédulité. »
« À la fin des années 70, le cinéma japonais connaissait une des périodes les plus creuses de son histoire. La génération des auteurs apparus dans les années 60 commençait à s’essouffler, et se faisait surtout balayer par la concurrence des blockbusters hollywoodiens comme Les dents de la mer. C’est pourquoi la Toho voyait d’un œil bienveillant le projet de long métrage de Nobuhiko Obayashi, espérant y trouver ce qu’elle cherchait désespérément: un film d’été 100% japonais, suffisamment léger et attractif pour reconquérir le public jeune et surtout féminin. Lorsque House a fini par sortir en double programme avec un autre film plus anodin, il n’a pas détrôné Les dents de la mer, mais il s’est imposé comme un des films les plus étranges d’une cinématographie qui n’a jamais manqué de produire des bizarreries. Ce n’est que récemment qu’il a été découvert en dehors de son pays d’origine, il est donc formellement daté, mais ces traces de son époque ne font qu’ajouter à son pouvoir de sidération.
House a beau être le premier long métrage de son auteur, celui-ci n’en était pas à son coup d’essai. Dès les années 50, il avait tourné des courts métrages expérimentaux sans lésiner sur les artifices pour travailler l’image. Naturellement, il a été repéré par la publicité qui lui a commandé des centaines de films souvent surréalistes, l’expérience permettant à Obayashi de se constituer une panoplie très étendue de trucages variés.
Il s’en est servi pour illustrer l’incroyable variété de situations « horrificomiques » contenues dans House, qu’il a mis deux ans à écrire, s’inspirant des cauchemars que lui racontait sa fille de 11 ans. L’histoire a peu d’importance: sept lycéennes vont passer les vacances d’été dans la maison de la tante de l’une d’elles. La maison s’avère hantée par un esprit qui s’incarne aussi bien dans la tante énigmatique que dans son chat blanc. Une fois les hostilités enclenchées, le spectateur est embarqué dans un enchaînement irrésistible, chacune des filles étant éliminée selon un mode spécifique, comme la musicienne mise en pièces par un piano. Le tout dans la bonne humeur (les filles sourient tout le temps quoiqu’il arrive) et dans un style à la fois naïf (les effets spéciaux sont faits à la main) et sanglant. Ça se regarde avec un bonheur renouvelé à chaque vision, les yeux écarquillés d’incrédulité. » G.D.

ROMAIN LE VERN: « C’est l’orgasme-fait-film »
« On peut l’asséner: House (Hausu pour les intimes) est bel et bien la variation sur le thème « plus éculé tu meurs » de la maison hantée la plus frappadingue que l’on ait vue au cinéma. On peut aussi le présenter comme « le parfait film d’horreur pour jeunes ados ». Ou bien le résumer, avec nos balises de cinéphiles, à « une relecture du Magicien d’Oz (et ses décors en trompe-l’œil) par Mario Bava ». Ou encore autre chose… Quelque chose qui ne ressemble à rien de réellement connu… La raison pour laquelle ce film inédit et magique de 1977 est à ce point instantanément culte, provient de sa cadence folle, de son rythme frénétique, de ses effets cartoonesques qui donnent à croire en l’incroyable. C’est un déchainement continu et sans répit d’une profusion d’artifices fous (images subliminales, superpositions, filtres de couleurs, split-screen, matte painting, stop motion) qui littéralement submergent celle ou celui qui regarde sans pour autant l’assommer. Pour la simple raison qu’il ne s’agit pas là d’un simple grand bain formel, mais d’un film qui stimule durablement l’imaginaire par ses idées venues d’ailleurs (et à hurler de rire), à l’instar de ce sublime angora blanc en guise de chat noir maléfique, qui joue du piano et qui chante!

Il y a une surprise au détour de chaque plan. Et hop, soudain, un flashback, premier frétillement de rétine, où l’héroïne relate sans fards la jeunesse de sa tante et de sa mère pendant la guerre du Pacifique – une astuce que Quentin Tarantino a cinéphiliquement repris dans Kill Bill n°1 pour relater le passé de O’Ren Ishii/Lucy Liu. Et ainsi, de suite. On regarde tout ce qui se déroule, sidéré. On aimerait plonger dedans, on aimerait vivre dedans. Et l’on imagine déjà vos yeux en spirale en découvrant cette jeune fille se faire littéralement engloutir par un piano vorace. Et ça continue de plus belle, de mieux en mieux, de plus en plus fort, de plus en plus zinzin, dans un art graphiquement barré du décalage proche du collage à la Svankmajer. C’est l’appétit de merveilleux cher aux surréalistes, riche d’une splendeur qui nous survivra. C’est du cinéma comme on aimerait qu’il soit partout, toujours. C’est l’orgasme-fait-film, vive Hausu! » RLV

JÉRÉMIE MARCHETTI: « Hausu n’est pas qu’une grosse farce kawaï, et c’est bien pour ça qu’on l’aime encore d’un amour monstre. »
« La première confrontation mystère avec House (Hausu) a eu lieu entre les pages d’un vieux numéro de L’écran Fantastique. Car OUI, c’est manifestement dans un silence révoltant que ce film japonais avait été diffusé en 1978 au Festival international du film fantastique de Paris, laissant derrière lui quelques mots décryptant les soubassements psychanalytiques de l’œuvre (pourquoi pas, hein)… mais en oubliant de mettre le doigt sur l’orgie psychédélique qu’il représentait. Dans un cinéma d’horreur nippon à l’époque bien maigre (la mode des kwaidan de studio était passée), le film, prévu à l’origine comme une réponse aux Dents de la mer (!!) détonnait dans le paysage, cartonnant sans traverser hélas les frontières. Ce ne sera finalement qu’à la fin des années 2000, au détour d’une errance sur des forums cinéphiles, que House (Hausu) a été exhumé.
Qu’on aime ou pas, on ne l’oublie pas. Les ruptures de tons au bulldozer, les matte-paintings insensés, l’humour mi-naïf, mi-pervers, la bande-son filant comme un cheval fou, les collages sous LSD… On pourrait broder longtemps sur ce qui fait la singularité et la folie de Hausu. Mais ce qui me frappe encore aujourd’hui, au-delà de sa grammaire cinématographique, c’est sa mélancolie. Derrière les images de gamine dévorées et transfigurées par une maison gourmande, derrière les chats volants, les pianos qui croquent, les rivières de sang, c’est aussi une lettre d’au revoir à l’innocence, un bandage pour âme blessée. Car comme souvent dans la grande tradition japonaise, les malédictions et les horreurs indescriptibles proviennent de la rancœur et des cœurs brisés. Ce qui explique les larmes sous le sucre, la nostalgie pop des images, l’atmosphère de fin de vacances et de chagrin d’amour. Comme lorsque la petite kung-fu, la guerrière du groupe, contemple le soir qui tombe, et se voit soudainement traversée d’un spleen indéfinissable. Hausu n’est pas qu’une grosse farce kawaï, et c’est bien pour ça qu’on l’aime encore d’un amour monstre. » J.M.

THIBAULT RIVERA: « Hausu, c’est l’artisanat de Méliès devenu autonome et fou, poussé jusqu’à son point d’implosion. »
« Que donnerait un épisode de Scooby-Doo si toute la bande mourait à la fin, et que les monstres de chaque épisode s’avéraient bien réels? Certainement quelque chose comme Hausu. Le film a ainsi la folie de puiser sa matière dans deux ressources rarement mélangées ainsi, à savoir le soap coming-of-age insouciant, avec sa bande de jeunes filles stéréotypées à qui rien ne semble pouvoir arriver, et le film d’horreur cradingue et féroce, au body-count bien relevé. La corruption d’un registre vers l’autre semble provenir de la matière filmique elle-même, comme si une fois libérée, et tous les types de collages, montages, incrustations, animations et pastiches rendus possibles, le vrai monstre pouvait enfin se réveiller. Ce film est de fait une bête féroce, ivre du vertige de sa propre substance créative, et elle boufferait bien une poignée d’étudiantes de plus si cela lui permettait quelques tours de bobines supplémentaires. Hausu, c’est l’artisanat de Méliès devenu autonome et fou, poussé jusqu’à son point d’implosion. L’intelligence de Nobuhiko Obayashi a été d’attester que les premières victimes de ce cinéma-monstre sont les acteurs (et bien souvent, surtout, les actrices), qui disparaissent ici dans une mélancolie sourde et éternelle. » T.R.
Version restauréeBoîtier métal Futurepak limité « House of Time » : interview inédite de Nobuhiko Obayashi par Stéphane du Mesnildot et Yves Montmayeur au festival de Tokyo 2017 (37′) « House » vu par Stéphane du Mesnildot, spécialiste du cinéma japonais (2023, 24′) « Maison truquée : les effets spéciaux de House » : analyse (2023, 29′) Bande-annonce |

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