« Histoires de la nuit » de Laurent Mauvignier adapté au cinéma: à lire avant d’être vu

Voilà un livre, assez incroyable, qui va sous peu surgir en adaptation cinématographique par la réalisatrice Léa Mysius: Histoires de la nuit, écrit par Laurent Mauvignier. Rien que le titre ouvre dans notre cerveau fécond bien des portes imaginaires: qu’est-ce qui se cache dans les nuits de nos existences? De quels gouffres nos vies sont-elles faites? De quelles inquiétudes (qui à la fois repoussent et excitent le monstre, ou présumé tel, qui somnole en nous)? Pour le savoir, il ne reste qu’à se rendre à La Bassée: un bourg désert, avec quelques hameaux, dont celui qu’occupent Bergogne, sa femme Marion et leur fille Ida, ainsi qu’une voisine, Christine, une artiste installée ici depuis des années et qui, premier signe d’un dérèglement, reçoit des lettres anonymes de menace (pourquoi elle?, d’emblée, se demande-t-on). Pas de quoi menacer la quiétude apparente: on s’active, on se prépare pour l’anniversaire de Marion, dont on va fêter les quarante ans. Mais alors que la fête se profile, des inconnus rôdent autour du hameau. Et qui pourraient faire exploser des blessures et des mal-être enfouis depuis des lustres.

Le mieux serait de vous dire de vous tenir à ce simple synopsis, de ne pas chercher à en savoir plus, le livre s’en charge très bien: il se lit comme, ce que l’on appelle communément, un « page-turner », déroutant au départ par sa structure mentale avec de longues phrases qui épuisent les résistances au même titre qu’elles aiguisent le suspense. Puis, une fois passé une séquence de trouille ultime (la disparition d’un chien comme déclencheur), devient totalement addictif, vous empoignant avec une féroce détermination, au point de ne plus vous laisser tranquille. Fouillant là où ça fait mal, au plus profond des cicatrices. Avec un lamento en mélancolie de fond. Parce que oui, tous les personnages existent bien dans ces pages: de Bergogne qui console sa misère sexuelle au contact d’une prostituée; de Marion qui a la terrible envie d’envoyer paraître son supérieur hiérarchique et d’exploser sa vie tirée à quatre épingles; de Ida, la fille si mature pour son âge qui comprend tant de choses du monde adulte sans avoir les mots pour l’exprimer; de Christine, cette voisine ayant fait de sa solitude sa meilleure amie, qui se protège du monde extérieur par la grâce de l’art… Voilà la construction d’un réseau polyphonique (on adopte tous les points de vue, les histoires, les tracas, les blessures, les doutes de chacun) qui, pas à pas, nous poisse. Tous possèdent une rouille humaine, des zones d’ombre, des secrets, et, surtout, de bonnes raisons de les cacher, semblant guetter un impromptu susceptible de bousculer leur train-train popote, persuadés qu’ils sont sur le bon chemin de leur vie alors qu’ils se sont égarés depuis longtemps.

Mais ce qui les attend ce soir d’anniversaire fera tout exploser en éclats. On ne dira pas pourquoi tant le pire, c’est que l’on ne sait pas toujours vers quel côté tout cela peut bifurquer: du bon ou du mauvais? Le récit, ordonné en dents de scie, noria entre les doutes affolants et les contre-doutes apaisants, nous plonge dans un malaise épais, un inconfort permanent: bon sang mais que veulent ces gens? Qui cache quoi? Car ces inconnus qui rodent-là sont si peu agressifs qu’on en oublierait presque qu’ils ont tué un chien, tout sourire tels les psychopathes obséquieux de Funny Games, apportant du champagne, prenant des nouvelles des enfants, participant à la fête d’anniversaire comme de vieux convives retrouvés. Pourquoi? Dans quel but? Nous voilà pris en otage comme lecteur, le couteau sous la gorge, le pistolet sur la tempe, les questions en suspens, puis les réponses jaillissant brusquement, souvent à la dernière phrase d’un chapitre, balancées comme ça, et les « bons » et les « méchants » de se partager les cartes d’une partie diabolique: au fond, chacun a ses raisons. Cette ambiguïté-là, placée sous le signe d’une angoisse croissante, elle plaira à celles et ceux qui aiment le cinéma de genre, ici en terrain conquis – on pense aux Chiens de la paille de Sam Peckinpah, aux Visiteurs de Elia Kazan ou, plus récemment, à History of Violence de David Cronenberg avec ce passé qui revient dans la gueule. Environ 600 pages, pas une de trop. On va de surprise en surprise, et ce, jusqu’à la dernière page. C’est la peinture d’un monde où tout est fini depuis bien longtemps; et pourtant, quand on ferme le livre, rien n’est commencé. C’est un monde d’adultes qui s’effondre et derrière, en embuscade, l’enfance d’un monde qui leur survivra.

Laurent Mauvignier, « Histoires de la nuit » (Minuit)

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