[HIDEOUS] Jimmy Somerville par Yann Gonzalez

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L’une des surprises de Hideous, de Yann Gonzalez, disponible sur Mubi et visible à L’étrange festival, c’est la présence du génial Jimmy Somerville. Le réalisateur du Couteau dans le cœur revient pour Chaos sur cette expérience.

INTERVIEW: JEREMIE MARCHETTI / PHOTOS: CASPER SEJERSEN (N&B) ET SIMON GUZYLACK

Avec son allure de petit garçon sage qui aurait grandi trop vite et ses vocalises aiguës, Jimmy Somerville avait ce petit quelque chose facilement reconnaissable dans le monde de la pop eighties. On ne saurait expliquer l’armée homosexuelle qui a d’ailleurs déferlée sur la perfide Albion à cette époque (Boy Georges, Freddie Mercury, Elton John, Marc Almond, Neil Tennant…), mais Somerville en était à la fois le membre le plus discret et ironiquement le plus politique – il s’est toujours montré très proche de Act-Up, comme le souligne le clip de son morceau Read My Lips – et donc le plus bruyant. Sous la caméra de Bernard Rose, le clip de Smalltown Boy causait des violences homophobes avec une sobriété qui rendait le propos incertain aux yeux du tout-venant (mais les vrais savent, comme on dit). On a vu Jimmy en figure de proue de Bronski Beat puis de The Communards, faisant planer sa voie perchée sur des tubes sans cesse remixés. D’un groupe à l’autre ou en solo, le chanteur ne cesse aussi de remettre au goût du jour des tubes 60/70, de Françoise Hardy (Comment te dire adiouuuuuuuuu) en passant par Donna Summer (I Feel love avec Soft Cell) à Glory Gaynor (Never Can Say goodbye), Thelma Houston (Don’t leave me this way) ou Sylvester (You make me feel mighty real). Mission accomplie, tant son énergie changeait l’or en diamant.

On le sait bien sûr, Yann Gonzalez a le goût des icônes: Marie France et Eva Ionesco, symbole de la décadence parisienne dans Je vous hais petites filles; Béatrice Dalle, folle chez les folles, et Eric Cantona, image du virilisme footeux, dans Les rencontres d’après-minuit; Vanessa Paradis, l’étoile pop, en girlboss à la dérive dans Un couteau dans le cœur… Jimmy répond à cette invitation, à cette caste, ne serait-ce que pour quelques secondes. Si gueule d’ange il a, alors le cinéma lui a donné les ailes: dans Looking for Langston, il surveille dans un paradis de carton-pâte les bals homos du Harlem enchanté, avant de faire surgir sa voix cristalline dans Orlando, où il garde un œil sur une Tilda Swinton changée en égérie trans immortelle. Et il revient justement à cette place de gardien et de protecteur, comme une évidence absolue, dans Hideous. La parole à Yann Gonzalez.

« Lorsque j’ai compris que la voix – reconnaissable entre toutes – entendue dans Hideous, la chanson d’Oliver Sim, était bien celle de l’idole de mon adolescence, j’étais hyper ému et surexcité. Y avait-il une chance pour que l’on ait Jimmy sur notre plateau? Pas évident: Jimmy coule des jours paisibles à Brighton et, après une flamboyante carrière de popstar, il reste aussi éloigné que possible des projecteurs. Alors, je lui ai écrit une lettre énamourée, je lui ai dit combien la découverte de ses clips, de ses chansons, a été, à l’instar de millions d’enfants «sensibles» des années 80, une manière de comprendre que nos désirs pouvaient également être synonymes de fierté, de liberté. Je me suis souvenu de son apparition en ange ailé dans l’Orlando de Sally Potter. J’ai revu le clip de Smalltown boy qui n’a rien perdu de sa puissance émotionnelle.

J’ai rencontré Jimmy sur Zoom, drôle et adorable. J’étais comme un prétendant timide qui, bien épaulé par Oliver, faisait sa déclaration. Pour le clip d’Hideous, j’imaginais Jimmy au naturel, sans artifice: pour moi, son visage – aux traits inchangés et pourtant chargés d’une telle mémoire pop et politique – était déjà magique en soi. Lui, a contrario, souhaitait s’amuser davantage et jouer un personnage, un vrai; fardé et féerique, en poussant au max les curseurs du costume et du maquillage. J’ai pensé au visage argenté d’Harald Grosskopf sur la pochette de son album Synthesist, aux gemmes colorées des actrices de Carmelo Bene, à un look à la Docteur Phibes, tandis qu’Alain Garcia Vergara, mon conseiller artistique, a suggéré une cape en latex couleur prune qui sera confectionnée par la costumière Holly Adamthwaite. J’aimais l’idée qu’Oliver – 1m90 – finisse allongé dans les bras de Jimmy – 1m60. Comme une insensée Pietà pédé.

Sur le plateau, mon cœur battait très fort, les cadres n’étaient pas faciles à trouver, le studio coûtait cher, la pellicule 35mm aussi, le temps pressait, l’assistant réal, sorte de Peter Falk furibard, aboyait en permanence, mais Jimmy souriait comme un gosse – un sourire d’une bienveillance inouïe – et le génial chef-op Vincent Biron a fait des étincelles en bouclant à la dernière seconde avant la fatidique heure sup’ un zoom + passage au flou du tonnerre sur le visage rayonnant de Jimmy. Puis j’ai serré Jimmy dans mes bras. J’espère lui avoir rendu un hommage digne de mon admiration gaga. » Propos recueillis par J.M.

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