Deux films très étranges, très beaux et donc très chaos ont été choisis par le réalisateur Ari Aster pour sa carte blanche au Champs-Elysées Film Festival, qui se tiendra du 21 au 28 juin. À savoir Hic de György Pálfi, premier film déroutant du futur réalisateur de Taxidermie, et Les démons à ma porte de Jiang Wen, film-monstre, film-rollercoaster. Des choix pas si étonnants de la part du réalisateur de Hérédité et de Midsommar.
Si on a hâte de l’entendre parler des films choisis, on peut avoir une petite idée de la raison pour laquelle le réalisateur Ari Aster, à qui l’on doit Hérédité et Midsommar, les a sélectionnés pour sa carte blanche au Champs-Élysées Film Festival 2022. Ce sont deux films réellement surprenants et profondément étranges, séduisants et shaker à émotions contradictoires, à l’aune du sud-coréen Save the green planet (Joon-Hwan Jang, 2003) dont il produit le futur remake US avec le même réal.
Commençons donc par Hic de György Pálfi. Dans un petit village hongrois plongé dans la torpeur de l’été, tout semble tranquille. Chacun vaque à ses occupations: du miel à récolter, du blé à moissonner, des cochons à nourrir… Pourtant, derrière ce calme apparent, se cache une mystérieuse série de meurtres dont sont victimes, un à un, les hommes de la bourgade. Hic est comme une contemplation, une promenade dans le village. Vous vous croyez dans un documentaire sur la vie rurale. Mais, en fait, la vérité est ailleurs. L’énigme n’est pas révélée explicitement. Il faut même la chercher, comme le policier tente de le faire dans le film. Citant le cinéma de Ron Fricke (Baraka) dans sa démarche, György Pálfi tisse une fresque subtile qui capte sous les sages apparences la perversité de l’être humain, sans avoir recours au sensationnalisme, ni même à la parole. Et pour cause: le film est muet. Il est cependant rythmé par un bruit récurrent: le hoquet d’un vieux monsieur assis sur son banc, dont le faciès débonnaire est témoin des atroces secrets de cette ville trop tranquille pour être honnête: « En dernière année d’Université, tous les étudiants doivent réaliser un court-métrage », relate le cinéaste. « Le scénario que j’ai remis n’a pas été très apprécié. L’histoire d’un vieil homme au hoquet persistant, et assis sur un banc, ne semblait pas amuser immodérément mes professeurs! Je ne me suis pas découragé. Dès que j’ai eu un peu d’argent, je suis parti dans le village choisi, pour faire connaissance avec les habitants. Et là j’ai réalisé que ça pouvait donner bien plus qu’un court-métrage. À ce que j’avais imaginé au départ – changer de personnage chaque fois que mon vieux bonhomme hoquette – s’est ajoutée une intrigue policière. C’est un peu comme un puzzle où tous les éléments rassemblés forment un crime extraordinaire mais où chaque pièce ne représente qu’une scène banale et quotidienne de la vie d’un village ordinaire. »
Voilà pour le point de départ. Vient ensuite la réalité du fait-divers derrière l’insolite: une histoire incroyable qui fut une des plus atroces affaires criminelles hongroises. À une époque cruelle (disparition de l’Empire austro-hongrois, misère économique…), les Hongrois étaient pauvres. La terre était l’une des rares valeurs sûres. L’une des solutions pour les femmes était de se marier jeunes et pauvres avec des hommes vieux et riches. Encore fallait-il abréger l’attente et aider le temps pour, un jour, hériter de ces terres et de ces richesses. Les femmes de la région de Tiszazug au Sud-est de Budapest, dans les années 20, ont donc opté pour cette solution radicale: elles ont occis leurs vieux maris et parfois même les fils pour plus de sécurité. Ces épouses en série sont ainsi à l’origine de la plus grande histoire criminelle de l’histoire hongroise. Un vrai carnage, 2000 morts au moins. Et une sorte de rite macabre: les mariées étaient en noir!
La durée de ce Hic (une heure un quart) est suffisante pour créer une osmose idéale avec le spectateur qui se laisse prendre au jeu, comme hypnotisé, sans se rendre compte de l’horreur en coulisse. Présenté à sa sortie comme un Microcosmos mâtiné d’un Lost Highway, Hic (de crimes en crimes) ne ressemble en réalité à rien de déjà-vu. Mais à cette œuvre inaboutie et pleine de promesse du futur réal de Taxidermie, succède, dans cette Carte Blanche à Ari Aster, une sorte de chef-d’œuvre: Les démons à ma porte.
Dans un village reculé, miraculeusement épargné, d’une Chine occupée par l’armée nippone. Là-bas, un officier dirige une fanfare beuglant à pleins tubas, distribue des bonbons aux enfants et promet des gifles aux parents si l’eau n’est pas assez pure. Parmi les villageois ni héros ni traîtres qui attendent des jours meilleurs en composant avec les difficultés du quotidien, se trouve un paysan du nom de «Ma Dasan» qui, pendant cette période délétère, va vivre quelque chose d’extraordinaire. Alors qu’il n’avait rien demandé à personne et roucoulait d’amour avec sa maîtresse, il est menacé en pleine nuit par des soldats de l’Armée chinoise. «Qui est-ce?» qu’il demande. «Moi», répond une voix sans visage, dont on ne distinguera que le flingue à bout portant. C’est un résistant chinois qui réclame la collaboration de Dasan. «Voici deux sacs: garde-les et fais-les parler; nous reviendrons les chercher dans deux jours.» À l’intérieur, se trouvent deux hommes: un prisonnier japonais et son interprète chinois collabo. Avec sa maîtresse, une jeune veuve enceinte, il cache les prisonniers chez lui et en prend soin. Malgré la méchanceté du Japonais qui déverse d’hilarantes horreurs, quelque chose comme une humanité s’insinue malgré tout dans la relation, en partie grâce aux traductions volontairement erronées de l’interprète chinois. Puis le temps passe. Six mois s’écoulent. La famine s’empare du village et les habitants, ne sachant plus quoi faire de leurs prisonniers, décident de les mettre à mort. Or, aucun d’entre eux n’accepte de prendre la responsabilité d’un tel acte…
À la fin des années 80, Jiang Wen n’était qu’acteur. Il jouait notamment dans La dernière impératrice (Chen Jialin & Sun Jinguo, 85) et Le Sorgho Rouge (Zhang Yimou, 87). Une émission du début des années 90 («Un Beijinois à New York») lui a permis de se distinguer. Pendant les tournages, on lui demandait souvent de corriger les scénarios. Au bout d’un moment, ses amis l’ont incité à en écrire parce qu’il nourrissait pas mal d’idées folles et, apparemment, déjà, à l’époque, une caméra dans la tête. Petit à petit, cet engouement lui a donné suffisamment de confiance pour passer à la mise en scène. Tout est parti de l’écriture. Pour la forme (composition des plans, mouvements de caméra), Jiang a observé la manière dont les réalisateurs travaillaient sur un tournage et analysé beaucoup de films. Une œuvre de cinéphile, oui, mais une œuvre de cinéaste avant tout.
Né d’un père militaire et d’une prof, cet admirateur fanatique de Fellini et de Scorsese a passé son enfance à la campagne où les discussions des anciens tournaient le plus souvent autour des méfaits de l’occupation japonaise. Cette anecdote personnelle sert de prémisses aux Démons à ma porte, magnifique fable chaos sur l’occupation nipponne qui en son temps a beaucoup fait parler par sa forme (noir et blanc, mise en scène sous amphétamines), son fond (critique et parodie), sa récompense (Grand prix au Festival de Cannes en 2000) et surtout ses soucis avec les autorités de Pékin dès le début du projet. Bon à savoir, à l’époque, soumettre son film aux sélectionneurs du Festival de Cannes avant de le présenter au bureau de la censure chinoise donne lieu à des sanctions: l’objet sera invisible en Chine et son auteur interdit de tourner pendant cinq ans. Peu importe au fond d’être interdit à condition de signer l’œuvre du siècle.
À la revoyure, cette tragi-comédie mixant Wilder, Peckinpah, Ophüls, Kurosawa et Kusturica (rien que ça) déviant doucement, violemment, tragédie après farce, burlesque après drame, parfois le tout imbriqué, en totale osmose, tient admirablement le coup. Ah ça, Les démons à ma porte n’a peur de rien. Film-têtu, film-monstre, film-rollercoaster, film-chaos. Personne n’a oublié pareille insolence! Le film dure deux heures trente – le temps qu’il faut pour mélanger les contraires, pour détruire des mythes fondateurs, pour court-circuiter le manichéisme et donner à réfléchir sur la lâcheté, l’esprit de clan, la résistance – et se regarde avec une boule au ventre. Toutes les émotions, toutes les pulsions de vie comme de mort, les joies et les tragédies se vivent de manière totale («Dans la vie, à mon sens, la tragédie et la comédie sont absolument indissociables. À ce titre, mon film reflète la vie», disait-il en interview). Jusqu’à l’éblouissement final, clou du spectacle d’une violente intensité qu’il serait criminel de vous jeter à la gueule. Contentons-nous de dire, en toute simplicité, qu’il arrive parfois qu’un film déchire l’écran en deux en proposant une vision d’un autre monde, une idée de cinéma comme on en produit peu. C’est le pouvoir magique et ensorceleur du démon, il suffit de l’avoir vu une fois dans sa vie pour ne jamais l’oublier. T.A.

