Boy grand méchant loup meets Girl petit chaperon rouge. En pleine ère #MeToo, un film qu’il devient encore plus troublant.
PAR PAIMON FOX
Sur le papier, l’histoire évoque vite fait Nabokov: Hayley (Ellen Page) et Jeff (Patrick Wilson) se sont connus sur Internet. Elle est une très belle adolescente de 14 ans, et lui un séduisant photographe trentenaire. C’est elle qui a suggéré d’aller chez lui pour être plus tranquille, elle qui a voulu qu’il prenne quelques photos, elle qui leur a servi à boire et a commencé à retirer ses vêtements. Lorsqu’il se réveille, Jeff est ligoté et Hayley retourne tout chez lui. Elle a des questions à lui poser, et elle est décidée à obtenir des réponses. Elle sait qu’elle n’est pas la première adolescente à venir chez Jeff, elle veut découvrir ce qu’est devenue Donna Mauer. Sur le net, elle a également appris comment on pouvait jouer avec un bistouri, et elle meurt d’envie d’essayer…
Développant une idée du producteur David Higgins alors qu’il lisait un article de journal sur des jeunes filles au Japon qui entamaient des relations sur internet avec des hommes plus âgés, leur fixaient rendez-vous, et les attendaient avec plusieurs amis pour les agresser, ce premier long-métrage assez malsain de David Slade confronte deux personnages qui n’auraient jamais dû se rencontrer : une adolescente de 14 ans et un photographe de 32 ans. Et prend le temps de laisser ces deux personnages tomber dans le piège qu’ils sont en train de tisser discrètement, l’un envers l’autre, façon The Servant pédo. Sauf que l’un d’eux prendra le dessus (et pas forcément pour le meilleur). Sans s’en rendre compte, c’est le retournement de situation : le dominant devient le dominé et ce qui s’annonçait comme une romance interdite se mue en affaire de vengeance qui va faire très mal, à en broyer les os.
A la revoyure, en plein #MeToo, Hard Candy gagne en puissance. On peut parier qu’il aurait été mieux accueilli s’il sortait en 2018. L’accroche marketing se révèle imparable: le titre «Hard Candy» désigne le terme argotique anglais pour les mineures qui surfent sur Internet et participent aux forums de discussion, et l’affiche où on peut voir un petit chaperon rouge dans un piège annonce la tonalité faussement naïve de ce conte ultra-moderne. Proche de Mankiewicz et Losey dans son rapport théâtral à la manipulation loquace et perverse qui parle beaucoup pour mieux traumatiser, ce film marche aussi beaucoup sur l’allusif, sur ce que le spectateur imagine. Etant donné qu’on ne sait rien du background des persos. Et les pistes d’être brouillées (qui manipule qui ? Qui est qui ? Qui a raison, qui ment ?). Par exemple, dans une scène insoutenable, beaucoup se posent la question de savoir s’il y a eu une castration. Il n’en est rien puisque le personnage incarné par Patrick Wilson assure « qu’il est entier » lorsqu’il se relève de ladite opération. Mais cette manière de jouer sur le vrai et le faux en permanence entretient le doute. Et du coup sème le doute sur les revendications : est-il vraiment pédophile ? Venge-t-elle vraiment les abusés ?
Un modèle de torture psychologique pour tout le monde, assez menacé par quelques afféteries formelles (ralentis clippesques à la con, ce genre). Mais les pistes sont suffisamment bien brouillées pour qu’on se laisse prendre au jeu pervers. Comme pour enfoncer le clou, le scénariste Brian Nelson cite le réalisateur Roman Polanski au détour d’une conversation, prétextant qu’il a beau avoir été inculpé dans une affaire de pédophilie, cela ne l’a pas empêché de remporter un oscar. Et la référence vient d’une adolescente qui parle et agit comme une adulte. D’où le côté irréel de ce jeune et frêle personnage malgré tout capable de transporter le corps d’un homme, de le ligoter ou de mettre une corde autour de son cou. L’ombre de Polanski renvoie aussi à La jeune fille et la mort, dans lequel une jeune femme (Sigourney Weaver), victime d’une dictature militaire, séquestrait chez elle son bourreau (Ben Kingsley) qui l’aurait torturé dans le passé. Le principe est similaire : incapacité pour le spectateur de savoir la vérité puisqu’il n’y a pas de flash-back, interrogation sur la légitimité de la vengeance. Mais la référence fait double coup de couteau dans l’eau: elle s’adresse au film susmentionné comme au fait divers de 1977 (accusation de viol sur une mineure) qui a contribué à la réputation sulfureuse du réalisateur. Par économie de moyens, le réalisateur a compris que c’est en en montrant le moins que l’on peut faire imaginer le pire. Ainsi, il nous évite les sempiternels flash-back explicatifs pour laisser le trouble s’installer en nous. Longtemps. Jusqu’à la conclusion, bien inconfortable comme on aime mais aussi, et c’est la grande limite du film, justifiant l’autodéfense. D’où sa bonne place en « chaos interdit ».

