« Happy Together » de Wong Kar-wai ressort en salles

Une nouvelle vision de Happy Together confirme l’idée selon laquelle Wong Kar-Wai a voulu faire de 2046, une sorte de film-somme. On y retrouve l’idée du train qui emmène les âmes en peine vers leurs souvenirs perdus (voir la scène finale) mais surtout celle de la destination secrète (ici, la terre de feu), lieu où les gens vont laisser leur tristesse et autres chagrins de failles. L’idée est très belle et commune à chacune des œuvres du cinéaste qui deviennent cohérentes et intrinsèquement liées. En corollaire, Happy Together devient une déclinaison de la thématique obsessionnelle de l’auteur: des madeleines de Proust au décorticage de la passion qui se délite. Elle trouve toute sa puissance dans un contexte inédit: une histoire d’amour homosexuelle traitée dans sa plus singulière banalité et en autopsie sa déchirante souffrance.

Ce n’est guère un scoop, presque un lieu commun: Wong Kar-Wai est le plus fort pour enregistrer sur bobine les sentiments infinitésimaux de personnages en proie au coup de foudre et au désir qui exalte les sens. Chaleur pesante, sensualité moite des corps, regards subreptices… Par l’intermédiaire de procédés divers et de digressions habiles (bouffe, eau qui suinte, lavage, couple de danseurs…), le cinéaste orchestre un ballet des corps d’une sensualité absolue renforcée par un environnement propice à l’érotisme le plus sauvage. Mais le film ne vire pas à la pose ni au maniérisme le plus apprêté. Il retranscrit les errances d’un couple rongé par la solitude nue et dévoré par un besoin à la fois sexuel et affectif. Fascination, attraction, répulsion, violence: tout est au cœur de la passion au sens le plus propre, au centre même d’un tumulte charnel destructeur.

Le mélange de deux atmosphères disjointes (asiatique et latine) fait tout le piment de cette œuvre sensible et âpre, sublimée par un duo d’acteurs d’exception (Tony Leung et Leslie Cheung) et la photo éblouissante de Christopher Doyle. Une photo qui confère un aspect miraculeux à ce road-movie triste tourné dans une Argentine grouillante. Certains risquent de grogner en arguant que l’ensemble s’abîme trop souvent dans la redondance. Or, n’est-ce pas nécessaire voire indispensable pour montrer l’usure du désir puis son absence, pour appuyer remords et autres fêlures de ses protagonistes. La bande-son, volontiers éclectique, ajoute au plaisir d’autant que le choix final du morceau Happy Together (originellement des Turtles) redonne au film un souffle et un espoir inespérés et de fait tout un sens au titre homonyme. Pourtant, c’est un leurre: il ne masque qu’un court instant la profonde mélancolie qui inonde ce film comme un torrent de douleur.

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