Imaginez un instant un fervent élève de l’école Ken Loach parti faire du tourisme au Texas. Du jour à la nuit, c’est bien ce qui est arrivé à Tony Garnett, qui avait travaillé maintes fois avec le réalisateur anglais au cours des années 60/70, produisant Kes, Family Life, Days of Hope ou The Price of coal. Il passera à son tour derrière la caméra avec un drame social dans le même esprit que son associé, un Prostitute qui avait envie de déblayer les clichés sordides des travailleuses du sexe dans la perfide Albion. Sur un autre thème sensible, voilà Garnett parachuté dans le sud des États-Unis pour offrir son regard sur le rape & revenge. Et sans surprises, son acuité à déboulonner les clichés de ce genre codifié, proche du vigilante, se révèle aujourd’hui toujours aussi stupéfiante. Mais rien qui satisfera les plus acharnés, tant l’approche de Garnett est d’éviter absolument tout ce que ce sous-genre a bâti, soit une forme une catharsis racoleuse (et parfois jouissive, on ne va pas se mentir). Une petite pensée par exemple à Viol et châtiment (Lamont Johnson, 1977), tentative hollywoodienne de s’approprier le genre, finalement aussi sensationnaliste que les petites bandes d’exploitation qu’elle entendait toiser. Dans Handgun, l’élément central, le viol, n’est pas ce qui intéresse Garnett. D’ailleurs ce n’est pas tant l’acte en lui-même qui saisit – et qui est d’ailleurs éludé par la caméra -, mais bel et bien tout ce qui le précède et le suit.
Si jeune qu’elle pourrait se confondre avec les élèves de son bahut, Kathleen est une instit venue vivre une nouvelle vie au Texas: l’étude de caractère de Garnett, d’une simplicité confinant parfois au sublime, donne à aimer très rapidement cette héroïne, peut-être aussi paumée que le cinéaste lui-même. La voir les yeux encore mouillés après avoir appelé ses vieux parents en dit long d’ailleurs sur son indépendance encore fraîche. Au cours d’une sortie, un playboy collectionneur de flingues lui fait de l’œil, et, par politesse, elle accepte qu’il intervienne dans sa classe. Cela pourrait s’arrêter là pour elle, mais le blondinet pistolero entend bien aller plus loin. Isolée, timide, Kathleen instaure une certaine distance, ne cède pas, mais se laisse divertir. Lorsqu’il l’attire chez elle, elle ne pourra plus dire non… puisque la réaction du bonhomme sera un flingue collé sur la tempe. Forcée de rejoindre le lit de son agresseur, Kathleen ne trouvera d’aide nulle part… sauf peut-être dans l’élaboration d’une vengeance musclée.
Handgun ne se déroule pas nulle part: tout converge autour d’un Texas bruyant, où la possession d’arme est une broutille, où l’on va au stand de tir comme on va bouffer du burger. Malgré ses images a priori très ancrées dans les années 80, Handgun n’a pas bougé d’un cil: le portrait de l’agresseur se situe loin des dégénérés et autres inconnus croisés dans des ruelles comme le rape & revenge avait l’habitude d’en offrir. C’est un loup sous une fourrure d’agneau, dont les méthodes de séduction, que d’aucuns qualifieraient de banales, trahissent déjà une masculinité nocive et écrasante. Lorsqu’il braquera celle qui se refuse à lui, il n’hésitera pas à la rassurer et à limiter son acte et ses gestes pour la ramener à sa position de fautive. Puisque la société la veut victime (même le prêtre du coin lui conseille d’excuser son bourreau et de passer outre), il faudra prendre les devants: débarrassée de ses oripeaux féminins, Kathleen apprend à se défendre, jusqu’à développer une obsession maladive pour les armes. Les guns et les lames, comme autant de phallus brillants de substitution, lui donnent l’assurance de reprendre le dessus: c’est la mort oui, mais aussi la puissance. Dans une scène magnifique et édifiante, elle illumine sa cible au beau milieu d’un restaurant avec le reflet d’un énorme couteau. Gare évidemment à ne pas trop se pencher dans l’abîme. Pour soutenir cette dégringolade, Karen Young, super actrice sous-employée dont ce fut le premier rôle, est époustouflante à chaque plan, à chaque respiration.
Disséquant (de manière parfois ambiguë) le fétichisme des armes et le regard masculin sur son héroïne (qui, malgré sa «masculinisation», continue d’être vue comme un objet de désir au milieu de la foule), Garnett se pose en européen comme en territoire extra-terrestre: les rites américains ressortent d’autant mieux dans tout leur aspect over the top et expansifs, leur fierté bigleuse, jusque dans l’histoire meurtrière du pays. Mais rappelons aussi quand même que Handgun ne va pas là exactement où on l’attend: le bourreau sera mis hors état de nuire, mais pas exterminé, là où Papy Bronson lui aurait collé un bazooka entre les deux yeux. Juste le plaisir de renverser la vapeur, de rééquilibrer les forces. Une sorte de vigilante «de gauche» si l’on peut dire, qui nous ramène à une réalité où les femmes ne découpent pas forcément à la hache tous les hommes qui les tripotent. Mais qu’une force sur le point d’exploser existe bel et bien…
Réalisation: Tony GarnettScénario: Tony Garnett Avec: Karen Young, Clayton Day, Suzie Humphreys Date: 1983 Durée: 101 min Pays: Etats-Unis |
Réalisation: Tony Garnett

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