Guy Maddin a des choses à dire et à filmer

Cinéaste canadien venu d’ailleurs, fabriquant d’images hors norme, Guy Maddin trace depuis quelques années un sillon singulier dans un univers cinématographique de plus en plus formaté. Les sorties imminentes de Et les lâches s’agenouillent et The saddest music in the world en dvd chez E.D. distribution donnent envie de passer à la question ses obsessions et ses contes de fées. En interview, il est à l’image de ses films : abrasif, drôle, étrange et excessif.

Les rêves, les cauchemars et les fantasmes sont des éléments qui vous inspirent pour nourrir vos fictions ?
Jamais je ne prendrais un seul de mes rêves dans mes films. La structure narrative peut laisser croire ça mais c’est faux. Dans un sens, mes rêves sont une source constante de frustration permanente. A peine un rêve érotique commence qu’il dérive immédiatement ailleurs. Je serai incapable par exemple de construire un film à partir d’un de mes rêves parce que j’adore justement le fait que les scènes aient un sens logique. Mais j’adore la façon dont les rêves fonctionnent et j’essaye toujours d’instiller ce climat dans mes films, tout le temps. J’aime ce qu’ils révèlent de nous, de ce qu’on refoule et de ce qu’on n’ose pas penser. En société, nous sommes inhibés. Je perçois le rêve comme une possibilité de faire ce que l’on désire, d’agir selon nos pulsions, de s’autoriser les pires crimes, d’insulter ou de gagner la haine de nos amis. D’une manière générale, je pense que nous sommes tous de grands névrosés. Nous sommes, dans un sens, mélodramatiques. D’ailleurs, un bon mélo équivaut à un bon rêve. C’est très révélateur, très réel, étrange et musicalement logique. J’entends par là que ça suit la logique d’une chanson. Par-dessus tout.

Comment écrivez-vous vos scénarios ?
Georges Toles, mon collaborateur et moi-même, pensons tout d’abord au contexte qui serait le plus intéressant pour nous. Puis, nous greffons une thématique. Progressivement, on sent qu’on obtient une structure proche du conte de fées. Ainsi, on incruste toutes les choses qu’on aime à l’intérieur de ce système en évitant si possible de tomber dans le mauvais goût. Sur ces bases, j’écris trente pages. George s’occupe des dialogues. Ça ne se passe pas toujours de cette façon. Parfois, il écrit plus que prévu et s’affranchit des bases d’origine. Parfois, c’est l’inverse et c’est moi qui écris. Par exemple, j’ai intégralement écrit Et les lâches s’agenouillent en raison de la part autobiographique. Je me suis inspiré d’une relation que j’ai eu jadis. Pour The Saddest music in the world, c’était l’inverse: c’est lui qui a effectué le travail de réécriture.

Comment avez-vous découvert Tod Browning qui reste l’une de vos grandes influences ?
Je n’ai tellement pas aimé Freaks lorsque je l’ai vu la première fois. Ça m’a rendu très mal à l’aise. Ça continue d’ailleurs à me mettre mal à l’aise. Je préfère ce que Browning a fait avec Lon Chaney, sans doute parce que ces films-là s’inscrivent plus ouvertement dans le conte de fées. Je suis plus fan lorsque l’acteur prétend avoir des bras ou des jambes manquantes que filmer ouvertement de vrais handicapés. A mon sens, c’est ainsi que Browning touche de manière plus émotionnelle et universelle. Je ressens beaucoup d’émotion en voyant Freaks mais pas nécessairement pour de bonnes raisons. Ce qui me bouleverse, c’est plus ce qu’ils ont dû ressentir une fois que le film fut terminé. Dans un bon mélodrame, on n’a pas besoin d’apitoiement excessif pour les personnages mais on doit être chaviré par les émotions qu’ils suscitent en nous. Murnau, Lang, Eisenstein et Dreyer sont également des dieux de cinéma que je vénère et qu’on me cite souvent. Mais en ce qui me concerne, des réalisateurs comme DeMille et Borzage savent eux aussi très bien illustrer des films muets.

Dans l’esthétique, on pense aussi à Un chant d’amour, de Jean Genet qui est aussi adulé par Todd Haynes. Il adore vos films également.
J’aurais tellement aimé vous entendre dire que Jean Genet adorait mes films (ironique), mais j’ai hélas compris trop vite que vous me parliez de Todd Haynes. Que j’adore, vraiment. Je l’ai rencontré il y a quelques années et j’ai été très impressionné par son bon goût. C’est un cinéaste à la fois brillant et intrigant d’autant plus brillant qu’il a réussi à travailler sur le glam-rock, un sujet que j’adore et qu’il est capable de réactualiser le style de Douglas Sirk. Encore aujourd’hui, je suis toujours amoureux de la voix de Dennis Haysbert dans Loin du paradis. Je peux vous assurer que le travail de Todd me stimule. Ces films sont d’une telle qualité qu’ils ne suscitent pas chez moi la moindre jalousie. Juste une totale admiration. D’ordinaire, je suis affreusement jaloux des autres mais je n’ai jamais voulu reprendre une de ses idées. Je ne pourrais pas, de toute façon.

Le style visuel très travaillé de vos films qui renvoie au cinéma des années 20-30 sert-il à appuyer l’intemporalité de vos histoires ?
Je pense que je suis juste attiré par cette grammaire cinématographique. Le cinéma est une invention qui a un peu plus d’un siècle. Je pense qu’on peut se permettre de se balader dans le temps pour mixer certains de ses effets, anciens comme nouveaux. Ça rend l’ensemble plus riche, plus intéressant. Je ne considère pas ça comme un effet de style: j’utilise certains effets stylistiques seulement lorsque le sujet l’impose. De la même façon que j’utilise le gore des années 60-70 et la nudité des acteurs – j’allais vous dire du cinéma d’aujourd’hui, mais non – du cinéma des années 80. En ce qui me concerne, les années 80 restent l’âge d’or de la nudité au cinéma.

Que pensez-vous de la DV et est-ce qu’un jour vous seriez intéressé d’avoir recours à la DV pour réaliser un film ?
Bien sûr. Chaque scénario a son propre langage visuel. De la même façon que chaque peinture a besoin de son canevas. Pour vous donner un exemple, je viens juste de finir un documentaire pour la télévision sur Winnipeg, ma ville natale, et je l’ai tourné intégralement en HD. Ça me semblait parfait pour le sujet.

Vous présentez Et les lâches s’agenouillent comme une autobiographie. Doit-on chercher une part de vérité ou tout est rigoureusement faux ?
Tout ce que je décris est vrai en ce qui concerne l’émotion. Je décris l’action avec ma sensibilité et en cela, j’ai décidé de changer seulement la forme et la manière de raconter l’histoire pour coller à ce qui s’est réellement passé et amplifier. Pour citer un exemple que tout le monde connaît, David Lynch a fait exactement la même chose avec Eraserhead. Il a utilisé l’angoisse qu’il ressentait en sachant qu’il allait devenir père pour la distiller dans une narration très dérangeante sur une dynamique de 90 minutes. C’est gagnant: on ressent des émotions authentiques sans voir ce qui se passe réellement. En fait, cela n’a pas d’importance si ça a eu lieu ou non. D’un point de vue autobiographique et émotionnel, ce qui se passe dans le film est réel mais ne comptez pas sur moi pour vous dire ce qui est littéral ou un pur euphémisme. A la fin d’Et les lâches s’agenouillent, mon double finit sans mains. Or vous pouvez voir qu’elles sont bel et bien là. J’ai été pris en photo de nombreuses fois avec des gens célèbres en serrant des mains. Mais, émotionnellement, quand je serre une main, je suis sans mains.

Vous creusez la veine autobiographique avec votre prochain Brand upon the brain.
Ce sera un film totalement autobiographique avec 100% d’émotion et 96% de réalité. Je replonge dans mon enfance. Pour moi, les gens qui se remémorent régulièrement leur enfance sont des poètes. Quand j’ai réalisé ça, j’ai immédiatement écrit sur ce sujet. J’ai eu une enfance qui peut être décrite comme un film d’horreur, une quête initiatique et un film érotique. Tout était effrayant, rocambolesque et émoustillant quand je repense à mes premiers émois. Et ça me fait plaisir de raconter ça au cinéma. Cette fois, j’étais déterminé pour en faire un événement colossal en conservant certaines règles du cinéma muet. Pendant la projection, j’ai un orchestre qui joue la partition originale, j’ai une bande de techniciens spécialisés dans les effets sonores sur scène, j’ai une narratrice : Isabella Rossellini, Alanis Morrissette et Géraldine Chaplin – c’est une belle correspondance au cinéma muet, non ? – ont accepté, ainsi qu’un castrat qui chante de temps à autre pendant la projection. Pour la première fois de ma vie, je me sens comme un vrai showman. Ironiquement, c’est seulement depuis ce film que je le ressens, notamment quand je plonge dans les réminiscences les plus mélancoliques et nues de ma vie. Cela a pour conséquence de transformer une période tumultueuse de ma vie en quelque chose de réellement dévastateur. C’est intense de regarder ça avec les arrangements de l’orchestre mais quand les spectateurs entrent dans la salle pour voir ce spectacle, le film devient une fiction et je deviens très satisfait de la réussite. Mais ça me déprime aussitôt que ça se termine. Ça me tue en même temps que ça donne envie de continuer. Je pense que j’ai un besoin urgent de me faire soigner.

Pour revenir sur Et les lâches s’agenouillent, pourriez-vous éclairer sur la signification du titre ?
Toutes les décisions que j’ai prises dans ma vie étaient motivées par la lâcheté. Et d’ailleurs bon nombre des personnages dans mes films sont lâches. Je n’ai pas trop envie d’expliquer. Pensez par exemple le titre Imitation of Life et regardez à quel point il colle au film de Douglas Sirk. J’ai agi dans ce principe. Je m’enorgueillis d’ailleurs de cette comparaison. Imitation of Life est un chef-d’oeuvre absolu tandis qu’Et les lâches s’agenouillent est mon humble cadeau au monde.

Dans The saddest music in the world, c’est la première fois que vous tournez avec des actrices connues comme Maria de Medeiros et Isabella Rossellini. Pourquoi ?
On a pensé à elles pendant l’écriture. Après, nous sommes allés demander à Isabella et Maria si elles acceptaient de jouer ces personnages. La raison pour laquelle on les a choisis vient du fait qu’elles sont toutes les deux capables de traverser le temps. Elles peuvent être actuelles comme passer au style des années 20 ou 40 sans problème.

Comment avez-vous rencontré Isabella Rossellini ?
Je l’ai rencontrée à Central Park, à New York. Nous caressions tous les deux un grand chien et nos doigts se sont chevauchés en même temps que le chien les léchait. Au moment où le chien est parti, nous nous sommes retrouvés face à face avec nos doigts englués de salive. Je lui ai dit que j’étais réalisateur et nous avons commencé à travailler ensemble.

La manière dont Maria de Medeiros est vêtue dans The saddest music in the world renvoie ouvertement à votre obsession des contes de fées.
Exact. Meg McMillian, la chef costumière, a un œil infaillible pour dénicher les costumes idéaux. Je regrette juste de ne pas pouvoir prendre possession de son esprit. Si je le pouvais, je volerais beaucoup de ses tenues, mais je ne le peux pas. Donc je dois me contenter de suivre ses idées.

Vous construisez toujours vos films comme des contes de fées sombres.
Tout à fait. Mais on trouve souvent une atmosphère de contes de fées là où on ne pense pas. Le néo-réalisme italien est rempli de contes de fées. Prenez Le Voleur de Bicyclette ou Umberto D., ce sont des contes de fée avec le même degré de noirceur et de cruauté que ceux des frères Grimm ou d’Hans Christian Andersen.

Vous dîtes souvent que The saddest music in the world est le plus accessible de vos films. Pourquoi ?
Peut-être parce que le script a été modelé selon le moule des anciens films Hollywoodiens. L’intrigue est claire, remplie de dialogues pour que ceux qui détestent le cinéma muet restent éveillés. Mais le film reste cependant pourvu de mes obsessions. Je le décris comme une conjonction entre deux mondes.

Iriez-vous jusqu’à dire que vous avez fait des concessions sur ce film ?
Je suis fier de pouvoir vous dire qu’à l’exception d’un film (Twilight of the Ice Nymphs), je n’ai jamais fait une seule concession sur mes films. J’ai fait des concessions sur ce malheureux film que je viens de vous mentionner, uniquement parce que le producteur n’arrêtait pas de m’emmerder pendant que j’essayais de réfléchir. C’était impossible, donc je l’ai sabordé. Je ne le referais plus.

Comment travaillez-vous les bandes-son de vos films ?
En ce qui concerne Et les lâches s’agenouillent, c’est la bande-son qui m’a choisie. J’ai repris de vieux enregistrements que j’avais conservé dans ma collection privée et qui ont contribué à stimuler mon imagination. Pour The saddest music in the world, j’ai nécessité d’un compositeur. Etant donné que ce n’était pas un film muet, je ne pouvais pas me permettre d’avoir recours à la musique comme élément de narration. La musique touche directement au cœur du spectateur, donc je la considère comme l’un des éléments les plus importants du film avec le scénario. J’adore d’ailleurs les bandes-son sur ces deux films.

Comment se déroule la production de vos films ?
Comme Roberto Rossellini, j’ai des budgets très faibles. Ce qui me permet une totale liberté artistique. Aujourd’hui, les gens se moquent de connaître le budget d’un film. Je suis très heureux de réaliser des petits films et de pouvoir faire ce que je veux. Je suis conscient d’être chanceux : même les petits cinéastes indépendants ne sont pas libres parce qu’ils sont dépendants de studios et des recettes.

Je me trompe ou vous ne semblez pas très client des commentaires audio ?
Je pense que mes films doivent rester tels quels et que, d’une certaine façon, ils se passent de commentaires. C’est peut-être parce que je pense déjà avoir tout dit à l’écran et que le fait de devoir commenter chaque scène me séduit moins. Je préfère avoir une conversation avec vous en ce qui concerne les films que de les détailler chirurgicalement plan par plan. Je vais être franc, en réalité, par le passé, je me suis rendu compte que ce genre d’exercice oblige une certaine franchise qui peut être embarrassante. Je me suis surpris en train de révéler trop de détails intimes. Je préfère utiliser cette substance pour écrire un nouveau scénario et non pas la raconter dans un bonus de dvd.

Vous vous êtes impliqué dans l’élaboration des dvds ou pas du tout ?
Pas du tout. J’ai simplement dit que je ne voulais pas faire de commentaires audio. Mais E.D. distribution en qui j’ai une confiance aveugle font toujours un boulot impeccable. Je n’ai pas à me plaindre.

Vous aimez ce support ?
J’adore. Ayant grandi à Winnipeg, je peux vous assurer que c’est un luxe de pouvoir visionner des films via le dvd, dans de bonnes conditions. A l’époque, je devais me contenter de vieilles VHS. Maintenant, je peux découvrir tous les films que les parisiens chanceux peuvent voir. Seulement dans un petit format. Bon sang mais je tuerai pour voir Derrière le miroir ou La maison dans l’ombre, de Nicholas Ray, sur grand écran. Ça reste malgré tout très excitant de les voir en dvd. Ce sont d’ailleurs les deux derniers que j’ai achetés.

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