Premier film d’Harmony Korine, Gummo demeure cette balade étrange et mortifère dans un univers sinistré qui célèbre l’émotion trash et la poésie glauque. C’est bourré de défauts mais ce sont certainement les écueils qui jouent en sa faveur. Sous de multiples influences (Cassavetes, Godard et bien sûr, Clark), le cinéaste qui n’avait alors 23 ans confirmait une sensibilité brute d’écorché vif révélée par le script de Kids.
L’action se situe dans un bled paumé de l’Ohio où les habitants ne se sont jamais remis d’un ouragan dans les années 70. Depuis, plus rien ne s’y passe. Salomon, le narrateur, et son ami Tumler flânent dans les rues afin de tuer leur inconsolable ennui. À travers leurs errances, ils croisent des individus en proie au même mal-être. Un synopsis qui sur le papier évoque quelques grands films sur des individus perdus dans le tumulte de l’existence (on s’évoque très très rapidement le Cyclo de Trần Anh Hùng pour oublier très très rapidement aussi). À l’écran, la puissance élégiaque hache menu les références et zigouille les présupposés critiques. Korine s’attache à son sujet de prédilection: les ados qui tels des âmes paumées, errent, sniffent de la colle, se consument progressivement, n’hésitent pas à massacrer des chats, gèrent des trafics crapoteux.
Scénariste de Kids et de Ken Park, Korine s’est fait une spécialité dans la représentation d’adolescents qui donnent l’impression d’avoir déjà tout vécu (ou plutôt d’être déjà dégoûtés avant d’avoir vécu). Avant d’être le portrait d’une poignée de laissés-pour-compte dans une Amérique dévastée, le constat paraît personnel. En réalité, ce sont les angoisses de Korine qui s’expriment ici: la difficulté d’être marginal ou simplement différent dans un monde dénué de fantaisie comme d’espoir. C’est l’ado qui a du mal à entrer dans le moule uniforme qui cause et hurle son désespoir à l’écran. Au constat rude, le cinéaste propose l’alternative de visions surréalistes (les oreilles de lapin, les spaghettis bolognaises bouffées dans le bain). Quelque part entre le documentaire (présentation de personnages qui s’adressent à la caméra), la photo et la fiction, il utilise tous les supports possibles (recours à la vidéo pour filmer une catastrophe naturelle). Il ne se passe pour ainsi rien, mais c’est ce vide existentiel qui remplit la texture du récit. Tous les personnages possèdent des désirs et des vies schizo. D’où le choix de Korine d’imposer des ruptures de ton et un brouillage dans le temps du récit et surtout de fragmenter le film en deux sans tomber dans la dichotome bassement binaire: d’un côté, la réalité insoutenable; de l’autre, un univers foisonnant et fantasmé. D’un côté, on passe Like a prayer de Madonna; de l’autre, du punk et du death metal. D’où des envolées lyriques inattendues et des scènes dont le réalisme happe. D’où le thème souterrain à toutes ces histoires qui ne confinent pas à l’anecdote: la quête de la suprême différence chez autrui pour prouver qu’on existe.
Alors, oui, le film ressemble à un assemblage décousu de saynètes (comme tonton Cassavetes, Korine a donné une grande importance à l’improvisation et laissé les acteurs donner corps et personnalité aux personnages qu’ils incarnaient). Ce qui peut se traduire par une déroute légitime. Mais sous son apparence chaotique (et si séduisante), sourd une poésie visuelle à fleur de peau où chaque personnage devient un poème à lui seul avec son lot de souffrances et de singularités. Celui incarné par Chloé Sevigny (copine de Harmony Korine à l’époque qui s’est également occupée des costumes) donne l’impression de sortir d’un film de John Waters. Korine regarde des mômes désenchantés. Si le trait peut paraître appuyé, c’est pour mieux emmener le spectateur dans une sarabande tordante, terrifiante, ivre et entêtante. Tout n’est peut-être pas réussi, mais ce sont les défauts les plus paradoxaux (peut-être plus gênants dans son second Julien Donkey-Boy) qui nourrissent l’énergie de ce poème nihiliste, formidablement photographié par le regretté Jean-Yves Escoffier (qui a beaucoup bossé avec Léos Carax). C’est assurément l’un des films les plus libres (dans le sens rebelle et offensif) que l’on ait vu ces dix dernières années. Werner Herzog et Gus Van Sant ont adoré. Nous aussi.

