[GOTHIC] Ken Russell, 1986

De la manière qu’un certain Paul Verhoeven a réinjecté dans les années 80 le soufre de Hollande chez l’Oncle Sam (La chair et le sang), Ken Russell et ses manières excentriques ne se sont pas fait prier durant son passage américain. Passe encore sa tentative ardente de SF psychédélique avec Altered States, mais son Belle de Jour trash, le fantastique Les Jours et les nuits de China Blue, a fait hurler les bien-pensants. Imaginez : Russell y sous-entend que les couples américains sont bien coincés du derche à force de ne rien foutre au pieu et qu’il est grand-temps de baiser un coup. Rien ne va plus.

De retour au pays natal, Kenny s’empare d’un sujet fantasme : la nuit de brainstorming et d’orgie que passa Mary Shelley avec ses camarades poètes, d’où elle accoucha de son chef-d’œuvre Frankenstein ou le Prométhée post-moderne. Si l’idée fait fondre instantanément les culottes de tous les cinéphiles un tant soit peu déviants, le résultat oscille entre la vilaine fièvre et le ratage succulent. D’une manière assez inexplicable, le même sujet aura droit à deux autres films en 1988, chacun à sa manière fascinant et inabouti : Un été en enfer d’Ivan Passer, production Cannon à la beauté cristalline qui rachète son manque d’ambition par son casting (Laura Dern, Alice Krige, Eric Stoltz) et sa BO merveilleuse, puis Rowing in the Wind, de Gonzalo Suárez, le plus romantique et le plus ambitieux de tous. Gothic lui, abaisse les manettes de l’horreur et du sexe sous opium, se révélant finalement comme le plus courageux et le plus déglingué des trois. Et le plus chaos, évidemment.

Trois silhouettes quittent en furie une barque flottant sur les rives du lac Léman pour rejoindre le manoir du scandaleux Lord Byron : il s’agit de Mary Shelley, son compagnon Percy Shelley et sa demi-sœur Claire. L’orage éclate, on se met à l’aise, on allume le feu et les verres tintent à loisir. Mais avec de telles créatures, impossible de passer une soirée sereine : le lubrique Byron et son âme damnée, le docteur Polidori, biographe à ses pieds pas franchement pour l’amour de l’art, entraînent leurs invités dans une sarabande de breuvages et d’opiacés divers, les conduisant à se retrancher dans les recoins les plus sombres de leur imagination. Dans un délire collectif, les fantômes et les monstres tapis sous leur crâne prennent alors forme, les faisant glisser vers la douce pente de la démence. Débauche aristocratique, hystérie collective et visions hallucinatoires; on vous dit et on vous répète que l’occasion était d’or pour Russell. Le résultat final se reflète étrangement dans la BO ivre de Thomas Dolby, dont le score parfois impressionnant contribue beaucoup à l’atmosphère malsaine, vire souvent au grand-guignol de supermarché.

Trop de ci, trop de là, trop et peut-être pas assez: plastiquement, Gothic est plus proche d’une élégance flemmarde que du choc esthétique, ce qui ne l’empêche pas de s’accommoder de quelques tableaux dérangeants (cadavres de nourrissons, seins surmontés de globes oculaires ou chevalier au braquemart monstrueux). Parfaite Mary Shelley hantée jusqu’à la mort, Natasha Richardson semble être un écho au souvenir de sa mère Vanessa Redgrave dans The Devils, mais la retenue du personnage, autant que la sobriété de son actrice, marque le contraste avec des comparses plus cabotins, quand ils ne sont pas dirigés n’importe comment (Julian Sands). Tout ce qui picote dans Gothic en fait indéniablement son charme, comme une sorte de happening fantasmagorique qui, à une autre époque, aurait certainement été un chef-d’œuvre.

1h 35min | Fantastique
De Ken Russell | Par Stephen Volk
Avec Julian Sands, Gabriel Byrne, Myriam Cyr

Les articles les plus lus

« Good boy » de Viljar Bøe: l’amour est un chien de l’enfer

Seconde nouveauté dans le marathon Halloween de la plateforme...

Nicolas Winding Refn aux commandes d’un remake de « Maniac Cop » ? C’est William Lustig qui le dit

Le réalisateur danois Nicolas Winding Refn devrait tourner à...

[DANS MA PEAU] Marina de Van, 2002

On a vu planer la Marina façon ombre tutélaire...

« Scream 7 » de Kevin Williamson : de l’épouvante épouvantable

Si on comprend mieux, après l'avoir vu en salles,...

« Saturnalia » : un film d’horreur indépendant qui rend hommage à Dario Argento

Le film d’horreur indépendant Saturnalia se dévoile dans une...

Après « Brides », Chloe Okuno planche sur le thriller horrifique « Bad Hand »

La réalisatrice Chloe Okuno (Watcher) s’associe à la scénariste...

[LAKE MUNGO] Joel Anderson, 2008

Pour donner naissance à un film culte, rien ne...
spot_img

À lire absolument

spot_imgspot_img
ga('send', 'pageview');
error: Content is protected !!