Dans un genre où les femmes fatales se doivent de séduire les hommes à bon escient et les psychopathes de rigueur sont couramment des messieurs dégénérés, où vont les lesbiennes? Remettant l’église au centre du village, le récent Love Lies Bleeding est un joli prétexte pour aller fureter du côté de ses ancêtres, bons ou mauvais d’ailleurs. Voyage en thriller lesbien en dix films…
Windows (Gordon Willis, 1980)
Débutons par tout ce qu’il ne faut pas faire avec ce premier et dernier long que l’on doit à un chef op attitré de Francis Ford Coppola et de Woody Allen. Le pedigree suffira-t-il? Pas sûr. Talia Shire, sortie de Rocky, subit les assauts d’une voisine qui aimerait bien lui enfoncer son couteau dans la bouche. Sorte de Depalmaderie avec deux de tension, Windows résume bien la place laissée aux lesbiennes dans le thriller: on les veut méchantes et prédatrices. Ce que ne faisait pourtant pas, deux ans plus tôt, un dénommé John Carpenter dans son Meurtre au 43ᵉ étage, où l’homosexualité du personnage joué par Adrienne Barbeau se fondait dans la masse. Ici, elle revêt tout le poison d’une époque, au service d’un film ni camp, ni érotique ou ne serait-ce virtuose. Un (sale) témoignage en somme.

Butterfly Kiss (Michael Winterbottom, 1994)
Sur la zique des Cranberries, une vieille fille coincée dans un patelin paumée ne peut s’empêcher de tomber sous le charme d’une psychopathe (Amanda Plummer: F-O-L-L-E) qui va l’emmener sur des terrains jamais explorés. Un road-movie désespéré et désespérant sur deux âmes en perdition. Sa conclusion crépusculaire reste probablement le sommet de son réalisateur.

Sister my Sister (Nancy Meckler, 1994)
L’affaire des sœurs Papin, deux sœurs incestueuses ayant massacré leurs employeurs, en a inspiré plus d’un, des Bonnes de Genet en passant Les abysses, ou notre Les blessures assassines national. Peu avant celui-ci, Nancy Meckler y amenait sa version des faits avec un cast british. Si qualitativement, le film vaut bien l’adaptation de Jean-Pierre Denis, on peut lui préférer son élégance et sa brutalité, insistant davantage sur la violence de classe qui frappait les deux meurtrières. Clairement à redécouvrir (car, oups, ce n’est jamais sorti en France…)

Bound (Lana & Lilly Wachowski, 1996)
Deux lesbiennes, un fantasme de garagiste butch et une «mob wife» un peu pin-up 50’s, perdues au milieu des mafieux? C’est avec ce contraste succulent que Bound a créé la surprise, utilisant la tendance neo-noir/thriller érotique de l’époque pour un tirer un film à la fois modeste et épatant dans sa maestria tranquille. Mais aussi parce qu’il ne se contente pas de broder un schéma classique du prédateur et de sa proie, préférant opposer une passion naissante et brûlante de deux femmes à un monde d’hommes froid et sanglant. L’incroyable duo Gerson/Tilly a gardé, aujourd’hui, un pouvoir de séduction sans équivalent.

Le Cercle intime / The Monkey’s Mask (Samantha Lang, 1999)
Après le déjà trouble The Well, Samantha Lang épousait à sa manière les tendances avec ce thriller érotique une fois de plus trop en retard pour être pris au sérieux. Bien que peu tonitruant, il reprend le canevas habituel (une enquêtrice, une suspecte, des meurtres) et l’habille d’amours féminines. Kelly McGillis, ex-acolyte de Tom Cruise au temps de Top Gun, y fait tranquillement son coming out à l’écran. Une assez belle curiosité à l’atmosphère moite et rugueuse.

Amours mortelles / Mercy (Damian Harris, 2000)
Arrivé bien trop tardivement sur le marché du thriller érotique, ce Mercy se voudrait comme le penchant saphique de Cruising, avec Ellen Barkin découvrant un monde interdit – comme autrefois Pacino – qui pourrait bien la faire basculer. Il faut dire que la demoiselle est frustrée au lit, comme en témoigne une scène hilarante où, après avoir claqué (comme il se doit) le cul de Stephen Baldwin, celle-ci se fait reprendre par-derrière par le mâle alpha fortement outré. Gloubiboulaga homophobe (des Karen font d’improbables réunions orgiaques et le tueur trauma chausse sa plus vilaine wig), le résultat a bien fait d’être oublié.

Mulholland Drive (David Lynch, 2001)
David Lynch imposait l’air de rien cette passion déstructurée et morbide entre femmes: c’est ici, c’est là, et personne ne pose de question. Son érotisme («I’m in love with you» glissé dans une nuit de satin) et sa tristesse (l’espoir naissant dans un chemin de traverse puis l’impossibilité du retour) ont toute la beauté des étoiles mortes de Hollywood.

Mademoiselle (Park Chan-wook, 2016)
Après son passage aux États-Unis, Park Chan-wook tape dans le polar/fresque romanesque entre une Coréenne et une Japonaise. Comme une belle commode laquée garnie de tiroirs où l’on trouve mille objets et autant de twists, le résultat est un délice de sensualité évoquant aussi bien Edogawa Rampo que les romans-porno de la Nikkatsu, tout en y amenant un souffle d’optimisme et de fraîcheur bienvenu.

What keeps you alive (Colin Minihan, 2018)
Ce survival très méchant entre girls avait créé la stupéfaction malgré sa sortie restreinte en VOD. Possiblement parce qu’il avait bien compris que la «bonne représentation» n’était pas toujours une bouée de sauvetage indispensable… sans tomber dans l’homophobie chaloupée pour autant (oui, on te regarde un peu Haute Tension). Depuis ce monstre d’efficacité, no news de son réalisateur. Dommage…

The Perfection (Richard Shepard, 2018)
Deux musiciennes kiss kiss à Shanghai puis se retournent l’une contre l’autre après l’irruption d’un virus (deux ans avant le Covid!) qui va semer la zizanie et révéler des failles inattendues. Tout dans The Perfection tend vers une prod Netflix inhabituelle (cadre hors norme, personnages principaux lesbiens, violence trash, dénonciation d’abus post MeToo…) mais se loupe en cherchant à flirter, sans le talent, du côté de Park Chan-wook. Raté oui, mais tout de même sacrément bizarre…



