[GINGER SNAPS] John Fawcett, 2000

Ginger Snaps premier du nom joue habilement avec les codes du genre lycanthrope à travers le parcours archi-mouvementé de deux sœurs. Une métaphore horrifique sous-estimée sur les angoisses adolescentes.

Ginger (Katharine Isabelle) et Brigitte (Emily Perkins) sont deux soeurs jumelles inséparables. Elles ont les mêmes goûts, les mêmes vêtements et sont attirées par les mêmes garçons. Une nuit, alors qu’elles se promènent dans le parc, elles constatent quelque chose d’anormal. L’endroit est trop silencieux et il y règne une atmosphère malsaine. Elles s’enfuient en courant, mais une bête, surgie de nulle part, griffe le dos de Ginger. Une fois la créature semée, elles retrouvent la sécurité de la maison familiale et examinent la blessure. En dépit d’une plaie quelque peu superficielle, Ginger n’est plus comme avant. Son attitude a changé. A l’approche de ses menstruations, elle devient de plus en plus avide de garçons. La vérité prend alors forme sous les yeux horrifiés de Brigitte: sa soeur est devenue un loup-garou. Situé quelque part entre le teenage movie et le film de loups-garous, Ginger Snaps est un phénomène qui visiblement peine à être assimilé tant sa propension à secouer les codes de genre bien précis (ceux susmentionnés) a de quoi intriguer.

Le premier du nom est né de l’envie du réalisateur John Fawcett de réaliser un film d’horreur essentiellement adressé aux adolescentes avec un souci psychologique chez les personnages et un refus de chercher le frisson à tout prix. L’idée de traiter de lycanthropie lui est venue naturellement même si en repensant aux films ayant déjà exploité le thème, il s’est rendu compte qu’ils ne répondaient pas concrètement à la nature de leur sujet. Le loup-garou constituait alors l’opportunité de revenir sur un mythe, de le placer dans un contexte moderne et traiter sans chercher à paraître inédit de la métamorphose, sujet itératif dans le fantastique que ce soit en littérature ou au cinéma depuis toujours. Comme le veut la coutume, un personnage subit une modification intérieure et inconnue qui contribue à le contaminer jusque dans son apparence physique. Au préalable, il y a eu de multiples modifications au sujet du personnage principal: avant d’être un loup-garou, Ginger était dans la première version du scénario une biologiste qui se transformait en arbre. L’influence principale est venue de La Mouche, de David Cronenberg – Ginger Snaps peut être vu comme son pendant féminin, toutes proportions gardées.

Toqué de Cronenberg, Fawcett se souvient d’avoir été marqué dans ce remake de La mouche noire par la lente mutation du personnage au cours du récit et de l’absence de gratuité. Il a essayé d’appliquer ce principe en essayant par ailleurs de se démarquer du tout-venant en brossant les portraits de deux sœurs qui apprennent à faire corps avec leur marginalité et en passant en revue tout ce qui justifie l’appellation d’âge ingrât (refus du conformisme, menstruations, changement du corps, apparition des poils). La réussite de ce mélange curieux fut telle que les producteurs ont eu l’idée d’explorer l’itinéraire tordu des deux sœurs dans des suites qui ne se contentent pas de reprendre les idées du premier volet pour les décliner sans en voir la fin – le troisième étant d’ailleurs un prequel en forme de conclusion définitive.

A la fin du premier épisode de Ginger Snaps, Brigitte (Emily Perkins) tue le monstre que Ginger (Katharine Isabelle), sa soeur, était devenue. Dans le second, manque de chance ou pauvreté d’inspiration des scénaristes: Brigitte est maintenant infectée par le même virus que Ginger. Elle a quitté la maison et mène une vie de junkie dans un motel sordide, dépendante des injections d’aconit, une drogue qui retarde les effets de mutation du virus, mais qui ne le guérit pas. A son réveil, la demoiselle se retrouve enfermée dans une clinique de désintoxication où ses précieuses doses lui sont refusées. Lorsque la mort se met à frapper la clinique, elle sait que la créature la traque. C’est ainsi que s’ouvre ce second volet qui creuse la veine non sans audace. La sexualité, déjà présente dans le premier, revient ici de manière détournée notamment lors d’une séance de relaxation qui se mue en une orgie de masturbations collectives où de jeunes filles en transe ne maîtrisent plus leurs pulsions. Bras écorché, regard blême, les cheveux qui lui masquent le visage, Emily Perkins reprend le même personnage avec le talent qui la caractérise depuis Ça et On a tué mes enfants. Au même titre que la présence fantomatique de Katharine Isabelle – qui parcourt le fil de l’intrigue et incarne la conscience de Brigitte –, c’est un plaisir de la revoir dans le second volet.

C’est une manière de faire patienter le spectateur avant un troisième opus totalement whatthefuckesque. Qu’est-ce qui peut justifier les deux sœurs à se retrouver dans les tréfonds du Canada du XIXe siècle pour affronter des hordes de loups-garous furibards? Est-ce qu’il faut y voir une percée dans la veine grand-guignolesque et un goût pour la logique nonsensible chères à Sam Raimi lorsqu’il a réalisé sa trilogie Evil Dead? Sorte de perversion facétieuse sur le thème de La Féline (ici ado féline), le premier volet débouchait sur une impasse sur laquelle le second tente de rebondir. C’était l’héritage de Fawcett qui visiblement n’avait pas conçu son film comme une trilogie et ne désirait pas qu’on l’exploite comme un produit. Par son intégrité et ses audaces, il reste le meilleur de la trilogie.

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