Présenté par l’équipe du film et son réalisateur Abel Ferry, Gibier nous vient comme une battue sanglante, les bottes couvertes de boue et le sourire carnassier. Seize ans après Vertige, qui avait déclenché des sueurs froides en altitude, il plonge cette fois son public dans un abattoir dans lequel même les cris des porcelets sonnent comme un requiem punk. Gibier, sous ses airs de menu carnivore, est moins une ode au steak qu’un uppercut idéologique, une fresque dans laquelle l’utopie communautaire rencontre le broyeur de chairs.
Au départ, c’est presque bucolique : une poignée d’activistes, fatigués de la crasse sociale et des cerveaux débranchés, se retirent à la campagne pour bricoler leur havre idéal. Mais il suffit d’un camion rempli de cochons martyrisés pour que la colère monte et que la caméra se transforme en arme de guerre. L’idée paraît simple – filmer l’horreur et la balancer en ligne – mais Ferry s’amuse à brouiller les pistes, lâchant sur leur chemin un gérant d’abattoir joué par Olivier Gourmet, politicien en puissance et seigneur des côtelettes, qui protège son empire comme un mafieux.
Partie de chasse hystérique, arsenal improvisé, litres d’hémoglobine giclée comme du vin bon marché : le film coche toutes les cases du rollercoaster sanglant. Pourtant, derrière les éclaboussures subsiste une vraie question : quand on veut défendre les animaux, peut-on devenir animal soi-même ? Les activistes, portés par Kim Higelin, Marie Kremer, Mouloud Ayad et Jean-Baptiste Lafarge, se débattent dans ce dilemme moral, oscillant entre la pureté des intentions et la brutalité des actes. La ligne entre bien et mal, si nette au départ, devient une mare trouble où chacun patauge, à moitié idéaliste, à moitié bourreau.
Ferry, heureusement, ne se contente pas d’empiler des morceaux de barbaque filmés à la tronçonneuse. Son humour noir fendille la carapace, ses personnages évitent la caricature, et l’ambiguïté constante fait de Gibier un film qui gratte longtemps après la projection. Ni sermon vegan, ni boucherie gratuite : une fable dégoulinante où la tendresse et la violence dansent collées, comme deux corps trop saouls pour lâcher prise.



