Fort de ses douze styles d’animation, Quantum Cowboys n’est pas un dessin animé ordinaire. Rotoscopie, stop-motion, collage, etc, le film s’amuse à passer d’un style à l’autre, parfois au sein de la même scène, organisant un délire à la fois euphorique et déconcertant pour le spectateur.
INTERVIEW: JULIE ESCAMEZ & MORGAN BIZET
J’ai cru comprendre que vous étiez astrophysicien avant de devenir réalisateur. Quelles sont les raisons qui vous ont amené au cinéma?
Geoff Marslett: J’ai j’ai fait de la physique et de l’ingénierie, mais je ne suis pas resté longtemps dans cette voie. J’étais trop jeune. J’ai étudié les mathématiques, la science et la philosophie à l’université, et après avoir été diplômé, j’ai travaillé dans un laboratoire de recherche. Cependant, ce que je préférais en science, c’étaient les domaines philosophiques et théoriques. J’étais passionné par la théorie du chat de Schrödinger ou par les anciennes théories sur les mondes parallèles. Le plus excitant avec ces concepts, c’est qu’on a du mal à les percevoir et à les définir, mais les mathématiques peuvent les rendre concrets. Il est fascinant de voir comment les mathématiques et l’univers fonctionnent ensemble, une fois qu’on a compris que le temps n’est qu’un élément variable. Le temps ne contrôle pas tout. Ce n’est pas l’Anneau magique chez Tolkien. Quand on sort le temps de l’équation, tout devient subitement différent. Pour moi, quand le cerveau essaie d’assimiler tous ces concepts, c’est comme être sous l’effet d’une drogue. On se met à voir des nouvelles facettes de la réalité que l’on ignorait jusqu’ici. On est également confus, perdu, mais c’est excitant. J’adore cet aspect de la science, mais ça ne donne pas de boulot. Au cinéma, par contre, on peut donner vie à ces concepts fous, et les faire découvrir à d’autres personnes. Le passage de la science au cinéma n’était pas si étrange. Avec le cinéma, j’essaie toujours d’explorer de nouvelles idées, de réinventer la façon dont les gens perçoivent le monde. J’essaie également d’apporter dans mes films une forme d’exactitude scientifique. Je ne fais pas faire des choses à mes personnages, ou à l’univers qui les entoure qui leur sont impossibles.
Le rapprochement que vous faîtes entre la science et la drogue est très intéressant. Malgré l’aspect «documentaire scientifique» que peut parfois avoir Quantum Cowboys, il y a des passages complètement psychédéliques.
La science est très psychédélique! Techniquement parlant, la manière dont nous percevons les couleurs et le fait qu’elles changent sous l’emprise de psychédéliques, tout ceci est régi par des lois scientifiques. Je pense que les gens imaginent les scientifiques comme des personnes ennuyeuses, mais ils passent à côté de la part magique de la science. La compréhension de la science modifie notre perception du monde, et c’est ce que font également les drogues. On peut faire des parallèles. J’espère que mes films retranscrivent cette expérience. Je ne veux pas que mes films expliquent comment fonctionnerait l’univers si on lui enlevait la variable du temps. Je veux que les spectateurs le ressentent, qu’ils se posent des questions sur les temporalités, sur les changements de style d’animation. Je pense qu’au début les spectateurs vont lutter avec le récit, car ils chercheront des traces de normalité. Au fur et à mesure du film, j’espère qu’ils se laisseront aller et qu’ils trouveront ça excitant.
Effectivement, à un moment, j’ai arrêté d’essayer de comprendre et je me suis laissé guider.
J’ai espoir que tout le monde puisse faire ça, et qu’à la fin du film ils comprennent une partie de ce qu’ils ont vu, et qu’ils aient envie de le revoir une seconde fois.
L’utilisation de 12 styles d’animation est-elle une manière d’exprimer les concepts de la physique quantique?
Tout à fait. L’animation est un moyen plus complexe de faire des films, surtout dans une économie indépendante. Les gens ont l’habitude de voir des films d’animation qui coûtent des millions. Quand on se lance dans un tel projet, avec un budget largement moindre, on sait qu’on va devoir trouver quelques astuces, car on va attendre de nous le même niveau visuel. Je voulais vraiment qu’avec Quantum Cowboys les spectateurs ressentent les différentes réalités ou bien les différents souvenirs des personnages, et qu’ils soient distincts les uns des autres. La seule manière de le faire à mes yeux était par l’intermédiaire de l’animation. Cependant, même si j’avais l’intention que les styles d’animation soient tous singuliers, je souhaitais qu’on puisse reconnaître à chaque fois les personnages. Ça ne pouvait pas être abstrait, ou comme un film Disney. On a donc utilisé des styles avec des différences mineures: digital rotoscopy, paper rotoscopy, 60 mm, HD, etc. Le but était d’avoir des styles vaguement réalistes afin que les spectateurs puissent suivre l’intrigue.
Etiez-vous conscient des différents styles d’animation à employer au moment de l’écriture du film?
J’étais seulement conscient des moments où nous allions changer de style, mais je n’avais pas encore choisi quels styles nous allions utiliser. C’est venu au moment du tournage, car chaque style se tourne d’une manière qui lui est propre.
Quelles ont été vos influences en matière d’animation?
Enfant, l’un de mes films préférés était la version animée du Hobbit. J’adore le livre et j’adore la manière dont Arthur Rankin et Jules Bass l’ont adapté. Après le Hobbit, ils ont également réalisé une adaptation du Seigneur des Anneaux avec cette rotoscopie bizarre. Le film a été influencé par toute une génération de dessins et de peintures issus des années 1970 et 1980. Il y a aussi des références plus modernes, comme le travail de Richard Linklater sur Waking Life. Puis tous les animateurs auxquels j’ai fait appel pour le film peuvent être considérés comme des influences. Shunsaku Hayashi, par exemple, fait des choses folles comme personne d’autres. Il a animé la main en train de brûler, dans la séquence du téléphone. Artless Media nous a aidé et s’est chargé des collages en papier. J’aime le travail de tous les animateurs qui ont travaillé sur Quantum Cowboys, et quand je les ai approchés je leur ai dit : «Faisons quelque chose que vous n’avez encore jamais fait!». Quand je pense à Persepolis de Marjane Satrapi, et la façon dont l’animation a été intégrée dans le récit, je pense que ça a été aussi une influence pour moi.
Pouvez-vous m’en dire plus sur le rôle d’Anna Karina dans le film?
Quantum Cowboys fut pour moi une chance assez étrange de travailler avec mes héros. Gary Farmer, Alex Cox ou Anna Karina sont quelques-unes des raisons pour lesquelles je fais des films. Ce sont des gens dont je n’aurais jamais pu penser qu’un jour je travaillerai avec. Quand j’étais encore ado, ils ont changé ma vie grâce au cinéma. Mon collaborateur Howe Gelb était ami avec Anna Karina. On avait écrit le rôle de Memory pour elle. Ce fut tragique de la perdre, non pas vraiment pour le film, mais surtout pour des raisons personnelles. Elle est décédée quelque temps après avoir tourné des images pour le film. On n’a jamais eu la chance de terminer toutes les scènes avec elle, car on devait la rejoindre à Paris en mars 2020. On avait conçu un monde spécialement pour elle, poétique, avec un peu de danse. On a pensé la remplacer par une actrice, mais ça ne nous a pas semblé juste. On a donc décidé d’inclure ce petit passage, que nous n’avons pas même filmé, afin de l’honorer. C’est sa dernière apparition à l’écran. Finalement, on est parti sur un univers totalement différent, et on a fait appel à un acteur de Broadway, Patrick Page, qui a une voix magnifique. Il a rendu les séquences de Memory plus scientifiques. On est très content de la séquence avec Anna Karina, car on ne voulait pas en faire un simple caméo. C’est une scène très importante pour le personnage de Blacky, mais aussi une manière d’introduire le public aux changements de style dans l’animation.
Avez-vous commencé à tourner la suite de Quantum Cowboys?
C’est un film très bizarre, et nous n’avons pas encore pu le vendre. Nous espérons qu’un distributeur sera suffisamment courageux pour l’acheter. Les distributeurs sont inquiets à propos de l’argent pour des raisons évidentes. Si nous en trouvons un, nous commencerons à réaliser la suite. Les deux suites sont déjà écrites, et nous sommes prêts à les tourner. J’ai envie de les réaliser. J’espère avoir laissé suffisamment d’éléments inexpliqués dans le film pour que les spectateurs puissent découvrir les suites.
