Le réalisateur Gaspar Noé raconte comment il a découvert Schizophrenia de Gerald Kargl et dans quelle mesure ce film-ci a bouleversé son parcours de cinéphile.
PAR GASPAR NOÉ
«La première fois que j’ai entendu parler de Schizophrenia, c’était lors de la sortie de mon moyen métrage Carne (1991). François Cognard, du magazine Starfix, me l’avait conseillé, persuadé que je serais susceptible d’adorer ce film réputé malsain. Je l’ai découvert via la VHS éditée chez Carrère, en version française ; et, dès les premières images, ce fut un choc. Le sujet est simple (le parcours d’un tueur en série qui assassine ceux qui se trouvent sur son chemin), le traitement inédit. Par la suite, je l’ai passé à d’autres cinéastes comme Marc Caro, Jan Kounen, dans le même état que moi en le découvrant, tentant de décrypter les mouvements de caméra du chef-opérateur Zbigniew Rybczynski. Depuis, j’ai vu Schizophrenia plus de quarante fois, presque autant que mon film préféré 2001, Odyssée de l’espace, de Stanley Kubrick. Mieux vaut prévenir : en comparaison, Henry, portrait d’un serial-killer, c’est très gentil à côté. Contraint d’autofinancer Schizophrenia, le réalisateur Gerald Kargl fut ruiné par cette expérience et n’a rien pu faire après. Quand on y repense, quel gâchis ! Comme beaucoup de films risqués, en avance sur leur époque, celui-ci semblait condamné à l’oubli. En France, il fut interdit aux moins de 18 ans en salles, qualifié d’«incitation à la violence» par le comité de censure français et inexploitable dans un circuit traditionnel, donc invisible. Or, il a constitué une influence majeure sur mes films: la subjectivité, le récit d’une vie à travers des diapos ou les monologues, formidablement écrits dans Schizophrenia, j’ai tout repris dans Seul contre tous. La sensation que ça se déroule en temps réel ou encore la scène de viol peuvent renvoyer à Irréversible même si c’est moins conscient. A bien des égards, Schizophrenia est un film essentiel comme peuvent l’être Eraserhead, Soy Cuba, Salo et Un Chien Andalou. Un film qui ne ressemble à rien de connu.»
