[FUR: UN PORTRAIT IMAGINAIRE DE DIANE ARBUS] Steven Shainberg, 2005

Loin de se résumer à un biopic implacablement scolaire et sobrement académique, Fur est avant tout une célébration de l’art comme force transcendante et évoque l’émergence d’un talent majeur: celui de Diane Arbus qui demeure aujourd’hui encore comme l’une des plus grandes artistes du siècle dernier. A l’aune de Rothko, son engagement artistique a toujours été intrinsèquement lié à ses afflictions viscérales. Ses spécialités? Prendre en photo de jolies choses bizarres (des jumeaux, des travestis, des monstres de cirque, des nudistes, des attardés mentaux…) en prenant le soin de ne jamais céder au sensationnalisme, en retranscrivant de manière étonnamment simple l’étrangeté la plus nue et la plus familière, permettant au spectateur de se sentir impliquer dans des situations qui, a priori, auraient dû le laisser de marbre. Dans ses photos, la forme, essentielle, prime sur le fond: elle a utilisé toute sorte de dispositifs très sophistiqués: le format carré, le flash puissant, la photographie posée. Respectueux et digne, le film s’arrête aux balbutiements de sa carrière et explique de manière audacieuse comment un talent insoupçonné émerge de manière tardive (elle fait des photos de mode avec son mari jusqu’à l’âge de 35 ans). Mais cette singularité peine à masquer un mal-être: à tendance neurasthénique, l’artiste mettra fin à ses jours à 48 ans. C’est la partie sombre qu’on ne nous raconte pas dans Fur mais qu’on nous suggère.

Impossible bien sûr en voyant Fur de ne pas penser au cinéma de Todd Haynes! Et il n’est pas interdit d’imaginer ce que l’ancien enfant terrible du cinéma indépendant US aurait fait avec ce sujet qui lui semblait destiné. Le nœud de ce biopic étant la relation amoureuse impossible entre une demoiselle peu farouche et un homme monstrueusement difforme – l’homme apparaît le plus souvent à l’écran masqué pour ne pas effrayer les badauds. Ici, Diane Arbus s’attache à ce personnage fictif pour compenser la folie qui manque cruellement à son train-train quotidien. Cet élément est renforcé par la découverte d’un escalier qui relie symboliquement les deux appartements et sert de liens entre deux mondes (le prosaïque et l’irréel), symbolisant la dichotomie schizo de miss Arbus ne sachant plus si elle doit abandonner son cocon familial ou s’adonner à ses volontés artistiques. Fur raconte aussi ça, et c’est en cela que c’est un bon film: cette déchirure subliminale qui provoque l’éloignement du couple, d’une femme marginale et d’un homme résolument ancré dans les normes.

Shainberg le souligne, de manière peut-être insistante, en mettant en parallèle les photos de mode superficielles et policées de l’homme véhiculant l’image de la femme docile; et les lambeaux de désirs de création de Diane qui n’a aucune idée préconçue sur ce qu’elle souhaite réellement prendre en photo. Ou, de manière plus subtile, lorsque le couple est au lit et que madame pense faire plaisir à son mari pour augmenter son excitation et que ce dernier éclate de rire. Ils n’ont pas la même conception de la vie (il s’étouffe lorsqu’il aperçoit des freaks sortir de son plafond); et ce genre de révélation soudaine fait du mal. En comparaison à son mari, Diane se sent familière avec l’étrangeté, privilégie les contacts humains, fréquente les clubs de marginaux, rencontre de vrais freaks, découvre le plaisir qu’il peut y avoir à regarder un homme disgracié et une belle femme se frotter charnellement l’un à l’autre… Bref, neutralise ceux qui étaient censés représenter le mal pour faire pénétrer la magie et la fantasmagorie nécessaires et stimuler une imagination ne demandant qu’à être fertile.

Sans la moindre ostentation, Shainberg se met au diapason et observe toutes les choses étranges qui (s’)agitent (autour de) Diane. Lors d’un dîner, elle se rend compte de la futilité de son existence bourgeoise et dessine de troquer son existence morose contre les désirs qui la taraudent. Premier élément troublant: des sortes de borborygmes dans les tuyaux afin de souligner le tumulte intérieur de Diane; puis, des poils et enfin une clé mystérieuse: celle qui ouvre son inconscient créatif (une scène où elle regarde un événement du passé). Steven Shainberg a éludé tout débordement spectaculaire ou racoleur (le sadomasochisme hardcore dans La Secrétaire; le goût pour la morbidité dans Fur) pour se focaliser dans les deux cas sur l’histoire d’amour reliant deux individus hors d’un système de pensée unique avec les mêmes déterminations liées au conte. En cela, il est difficile de ne pas penser en voyant les deux amants platoniques de ne pas penser à une bête et une belle qui apprennent à s’apprivoiser l’un l’autre. L’homme est sciemment manipulateur parce qu’il est conscient qu’il a en face de lui une proie qui ne demande qu’à être dévorée. Cette part de danger mêlée à la fascination évoque incidemment la poésie de Jean Cocteau. Un personnage mythologique qui convoque à lui seul les personnages issus de l’inconscient collectif et de l’imagerie fantastique (on pense au Lynch d’Elephant Man, au Burton d’Edward aux mains d’argent ou même de manière plus évidente, à L’homme invisible).

Dans Fur, il y a la même dimension sacrificielle que dans La secrétaire: l’abnégation est le thème fondateur et liant des deux films avec tout ce que cela comporte comme preuves d’amour discrètes et de ballets de regards brûlants (dans La secrétaire, le corps est lavé après avoir été martyrisé; dans Fur, il est rasé après avoir été trop longtemps recouvert). Le poil, traduit par ici par le titre Fur, qui signifie « fourrure » en anglais, devient une obsession chez Diane, parce que cela trahit ce qui l’excite au plus profond d’elle-même: ce qui est laid peut contribuer au plaisir (d’où deux trois plans insistants sur Diane s’attachant aux poils des bras de son mari). Femme libre de ses mouvements et de ses idées, Diane Arbus fait partie de ses figures marquantes et avant-gardistes qui ont joué un rôle fondamental dans l’évolution des mentalités. Ses problèmes toujours irrésolus? Trouver de la beauté dans la laideur et découvrir qu’être ou se sentir différent n’avait rien de honteux. Vers la fin de sa vraie vie, elle passera ses jours dans des asiles à photographier les patients (une semaine avant son suicide, elle a même participé à un pique-nique de la Fédération des Handicapés). Disons-le enfin: Shainberg a trouvé un atout en or pour interpréter Diane Arbus: Nicole Kidman, indiscutable comme toujours, formidable même lorsque le rôle semble avoir été taillé pour Julianne Moore. Si Shainberg évite quasiment tous les pièges de l’hagiographie, c’est aussi grâce à elle: le cinéaste s’est contenté du regard triste de Diane-Nicole Kidman, et ainsi a réussi à saisir toutes ses émotions fluctuantes pour la montrer à nu, débarrassée de tous les oripeaux socio-machin. Il ne faut pas s’étonner alors qu’elle finisse en tenue d’Eve!

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