« Funambules » de Ilan Klipper: doc beau-bizarre

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Le Ciel étoilé au-dessus de ma tête, son précédent film, nous avait déjà pas mal secoués: Ilan Klipper revient à ses premières amours (du documentaire avec beaucoup de fiction dedans!) et c’est une nouvelle fois du beau-bizarre comme on aime.

Personne ne sait de quoi est faite la frontière qui nous sépare de la folie. Personne ne sait jusqu’à quel point elle résiste. Aube, Yoan, Marcus, eux, ont franchi le seuil. Ils vivent de l’autre côté du miroir. Comme ne le dit pas l’adage, le cinéma est d’abord affaire de musicalité. On ne dit pas ça seulement parce que Funambules sort en salle, précédé d’un court-métrage du réalisateur (Jukebox), dans lequel Christophe joue le rôle d’une ancienne gloire de la variét’ astreinte à domicile et à la déprime (au beau milieu d’affiches de pin-up et de bouteilles de Jack Daniels, on se demande si le huis-clos n’est pas en fait un – superbe – documentaire sur un personnage qui retrouve la grâce).

Tourné 5 ans plus tard, Funambules est fait de cette étoffe étrange que le cinéma est le seul art à pouvoir malaxer: relier entre eux des mondes d’apparence distincts (à chaque aliéné, son petit univers et sa façon d’habiter le cadre) qu’un montage magique se chargera de fondre en un même geste. Aube, 30 ans, vit enfermée dans une réalité étrange où couleurs et formes se mélangent. Elle fait plein de choses avec ses mains (des peintures, des collages, des perles, des petits micro-trottoirs artisanaux dont elle est visiblement l’unique destinataire…). Sujette à des crises logorrhéiques, Aube en a surtout marre de se coltiner ses deux parents hélicoptères, et espère bientôt faire la rencontre d’un prince charmant qui devra nécessairement être un punk (UN PUNKKKK devrait-on dire)! Plus ombrageux, Yoann est lui filmé, contrairement aux autres patients du film, entre les murs de l’hôpital psychiatrique de Bondy: c’est là qu’il commence des phrases qui peuvent vite muer en chant ou en rap improvisé, emportant le personnage dans des envolées incontrôlées, un peu comme si un marionnettiste vaudou à la Serge Bozon était tapi quelque part dans l’équipe technique avec une télécommande ensorcelée… Dans un appartement parisien où s’entassent les babioles sans aucune utilité, Marcus est un vieil anar atrabilaire qu’on image revenu de ses années 68: entre deux saloperies expédiées à sa femme (son ex?), ce digne disciple de Diogène rêve d’autonomie absolue mais est littéralement incapable de se faire cuire un œuf correctement. Une ambivalence qui donne évidemment lieu à de savoureuses percées comiques (on devrait tous répondre aux prospecteurs téléphoniques comme le fait Marcus).

Le film fait la navette entre ces univers capitonnés et noue un dialogue curieux avec son modèle Titicut Follies (1967), qui s’en prenait d’abord à une institution qu’incarnait l’hôpital pour aliénés criminels de Bridgewater (le Foucault des seventies n’était pas loin). Ici, le film, qui a nécessité six mois de montage et qui traîne dans les étagères depuis deux ans maintenant, oscille entre folies douces et scènes presque glaçantes où la marginalité se confond avec une certaine misère sociale, sans jamais qu’un ton trop hautement militant ne vienne perturber la belle harmonie du machin. Au moment où le film s’installe sur des rails confortables, une mémorable scène chorégraphiée (dont on ne vous dira rien) surgit dans le cadre et nous confirme ce qu’on vous dit depuis un petit moment: il va falloir suivre de près l’œuvre chaos-cosmique du père Klipper! G.R.

16 mars 2022 en salle / 1h 15min / Documentaire
De Ilan Klipper
Par Ilan Klipper
Avec Aube Martin, Marcus, Camille Chamoux

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