«C’est en assistant à l’explosion d’une bombe que j’ai eu envie de faire un film». C’est ce que raconte Danny Lerner, réalisateur Israélien ancien critique toqué des cinémas de Polanski et Besson, lorsqu’on lui demande comment est né l’idée de Frozen Days, premier film très bizarre. Pour raconter la dérive mentale d’une jeune femme solitaire et indépendante qui erre dans les boîtes de nuit de Tel Aviv et vend des drogues psychédéliques, il a appliqué le concept de Maya Deren sur la subjectivité. A savoir filmer le ressenti lors d’un incident et non l’incident en lui-même. Pour se hisser à la hauteur de ses ambitions, Lerner s’est attaqué sur deux fronts. D’abord, celui de la forme, quasi expérimentale: le travail sur le son et l’image – un noir et blanc contrasté – installe une ambiance bizarre et accrocheuse. De l’autre côté, la structure est rigoureuse et irréversible: celle d’une descente aux enfers névrotique avec un personnage féminin à la recherche d’un individu mystérieux. Qu’elle paraisse sinueuse ou absconse n’a aucune importance. Ce qui en a, c’est le caractère obsessionnel de cette quête. Lerner la rend passionnante en décrivant l’univers mental de cette héroïne et en proposant en filigrane une parabole sur la solitude. De rebondissement en rebondissement, l’histoire, ludique et manipulatrice, évolue de manière inattendue à tel point qu’on se demande parfois si la jeune protagoniste (Anat Klausner) ne confond pas la réalité et ses fantasmes. A la manière de quelqu’un qui vient de consommer des hallucinogènes et part en vrille. Ce n’est que progressivement qu’on repère les indices: l’utilisation du noir et blanc (plus qu’une simple contrainte économique) et la manière dont Lerner filme les rues désertiques renvoie au cinéma fantastique des années 60, plus précisément à Carnival of Souls, de Herk Harvey, que Lerner a fait circuler à toute l’équipe durant le tournage. En cours de route, le spectateur est partagé entre deux options: soit il décroche parce que la multiplication des rebondissements et donc des coups de théâtre l’empêche de reconstituer le puzzle, soit il se laisse emporter et savoure un voyage schizophrène et fantasmagorique. Mieux vaut adopter la seconde formule. Frozen Days est sorti en Israël en août 2006. Depuis, sans doute grâce à cette originalité qui le fait aussi passer pour un «objet de petit malin», il a connu une carrière internationale à travers les festivals du monde entier. A l’AFI Fest (l’équivalent des Oscar en Israël), le film a remporté le prix du meilleur film. En France, il a été présenté au festival de Cognac hors compétition. Dès aujourd’hui dans les salles.
TEL-AVIV
« Le film reste très subjectif et ne cherche pas à donner une vision globale ou clichée de Tel-Aviv. J’ai toujours été passionné par la subjectivité au cinéma et je suis fasciné par l’idée de pénétrer dans le cerveau d’un personnage et de rendre compte de ses vacillements. Des films comme Carnival of Souls (Herk Harvey, 1962) et L’échelle de Jacob (Adrian Lyne, 1991) sont d’immenses réussites sur ce plan. J’admire la façon dont certains écrivains comme Bret Easton Ellis font partager tout ce que pensent leurs personnages. De manière générale, les spectateurs adorent les récits à la première personne du singulier, permettant ainsi une réelle identification. Dans Frozen Days, on adopte le point de vue d’un seul personnage et on partage toutes ses émotions. Mais lorsque vous marchez dans les rues de Tel-Aviv, vous trouvez de l’animation même la nuit. C’est une ville jeune et moderne. Et les jeunes aiment vivre la nuit. L’explosion de la bombe est un événement très crédible. »
NUIT
« Toute l’équipe du film travaillait le jour dans des boulots respectifs. La nuit était le seul moyen de nous retrouver et concrétiser ce projet underground. Pour donner une idée de mes journées, je travaillais de 9 heures à 17 heures, je dormais une heure et le reste du temps, j’étais sur le film. Il fallait être mû par une passion du cinéma pour accepter de telles conditions. Le contexte limbique et aérien du film contribue à ce que l’action se déroule de nuit. Le personnage principal passe son temps en discothèque pour vendre la drogue, à errer dans les rues entre enfer et paradis et à chercher l’âme sœur sur Internet. Le fait que le film se passe entièrement la nuit correspond au décalage du personnage qui petit à petit s’invente une nouvelle réalité suite à un traumatisme. Frozen Days traite de l’effet post-traumatique. Je voulais rester à hauteur d’être humain, en réaction à ce que j’avais moi-même vécu en assistant à l’explosion d’une bombe. J’étais sur le trottoir d’en face. Bien que je n’aie pas été physiquement touché, j’en ai subi les conséquences psychiquement. C’est pour cela que j’ai eu envie de concilier un propos très psychologique avec une atmosphère fantastique. De fait, si le résultat peut paraître abstrait, tout le monde peut s’identifier au parcours du personnage principal. »
ISRAEL
« Pour l’Israël, c’est un film unique. La production cinématographique est Israël est faible. Nous n’avons que quinze voire vingt films par an. La plupart d’entre eux sont des drames romantiques, familiaux et commerciaux. Je ne renie pas ce genre, je l’aime beaucoup et je le soutenais beaucoup lorsque j’étais critique de cinéma. Mais j’avais envie d’apporter un regard différent sur le cinéma Israélien en enlevant par exemple toutes les connotations politiques. En brisant des codes et des conventions. Actuellement, le cinéma Israélien se développe de manière exceptionnelle. Le paradoxe veut qu’un auteur très célébré en France ou à l’étranger comme Amos Gitai soit totalement détesté par les Israéliens. Sans doute parce que il ne cesse de pointer du doigt les dysfonctionnements de notre société et la manière dont nous fonctionnons. Personnellement, j’adore Kippour sans pour autant vouer une admiration totale pour ses autres longs métrages. Aujourd’hui, lorsque les Israéliens vont au cinéma, ils veulent voir du cinéma Israélien. Ce n’était pas le cas il y a encore cinq ans où notre cinéma était totalement supplanté par les grosses machines Hollywoodiennes. Il arrive même aux médias de parler d’un film Israélien en préparation, ce qui est reste assez incroyable. Ce qui en fait un film extrêmement exportable. »
PERSONNEL
« Il y a forcément quelque chose de personnel dans ce film. Déjà parce qu’il s’agit d’un premier film et dans un premier film, vous mettez tout. J’ai partagé l’état d’esprit du personnage principal. Je ne peux pas vous dire pour quelles raisons mais les visions que je montre sont celles que j’ai eues après avoir assisté à l’explosion. Je savais dès le départ les scènes que je souhaitais tourner. Avec mon frère, nous avons tout story-boardé. Dès qu’un élément nous posait problème, on revenait dessus pour le modifier ou en discuter. On a obéi à des méthodes très rigoureuses. A l’inverse, grâce aux discussions, certains éléments sont venus se greffer en cours d’écriture. Notamment tout ce qui concerne le parcours du personnage féminin et ce par quoi elle traverse. Nous avons notamment crée des idées improbables comme la consommation de la drogue où elle injecte une substance dans la bouche des consommateurs. C’était une manière différente de montrer une absorption hallucinogène que je trouve très esthétique. »
TECHNO EXPRESSIONNISME
« Pour tout ce qui concerne la musique, j’ai essayé de la rendre le plus rudimentaire possible. On entend de la techno lorsqu’elle va en discothèque parce que c’est une musique fédératrice très appréciée en Israël. Pour la scène dans la discothèque, nous avons demandé une autorisation. Nous avons tourné ces scènes de minuit à quatre heures du matin. Cela nous a pris quatre heures pour arriver à des scènes qui durent seulement dix minutes dans le film. On a eu le temps de créer une manière totalement délirante de prendre de la drogue pour donner un caractère surréel. Jusqu’à présent, je n’ai jamais vu de consommateurs de drogue qui ouvraient la bouche pour prendre leur dose. Quand le personnage de Moew est toute seule, il fallait une musique plus inquiétante. J’ai opté pour les notes de piano très longues. Lorsque j’ai écrit le scénario, j’avais une note de piano qui revenait en permanence. Et je voulais reproduire à l’écran l’état d’esprit dans lequel j’ai écrit le scénario. D’ailleurs, lorsque nous avons cherché un endroit pour tourner la scène très bizarre où la fille rencontre l’homme d’Internet, nous avons visité plusieurs appartements, dont un qui était totalement vide avec juste un piano à l’intérieur. J’ai flashé dessus immédiatement. Nous avons tourné et au moment du montage, nous avons additionné les morceaux de musique. A ce niveau-là, si je devais citer une influence, ce serait Eyes Wide Shut dans son utilisation très simple et inquiétante de la musique post-moderne. Pas pendant la scène d’orgie, juste lorsque le personnage de Tom Cruise erre tout seul dans les rues. Lors de ces scènes, on entend une musique lancinante qui contribue pour beaucoup au trouble que l’on ressent en voyant le film. »
PROJETS
« Je souhaite continuer à travailler la notion de subjectivité au cinéma et la pousser de manière plus abstraite. Je n’ai pas encore de titre à proposer mais je sais déjà que je veux traiter d’une amitié entre deux familles. Ce sera un film d’action moins fantastique que j’aime présenter comme un mélange entre Nikita et Thelma & Louise. Pour l’un des deux rôles principaux, je désire reprendre l’actrice Anat Klausner vu que je suis très satisfait de ce qu’elle a fait. »
