Le film s’ouvre sur deux paires de pieds au sol : celles d’un enfant et, derrière, celles d’un adulte. Les cheveux du petit sont coupés, ses mèches tombent. Par cette confrontation d’échelle, cette séquence impose un rapport de force entre deux mondes, que renforce le regard caméra frontal de l’enfant depuis un miroir et les sifflements pesants de l’adulte. Le film n’a pas encore commencé qu’il pose d’emblée sa singularité. S’opposant à l’imaginaire commun associant l’écrivain austro-hongrois à son œuvre — visions grises, formalistes, absurdes, procédurières —, Agnieszka Holland, réalisatrice de l’inoubliable Olivier, Olivier, tout en intégrant cette perspective, dynamite cet ensemble.
Autant l’avouer tout de suite : voici une œuvre éclectique, protéiforme. Ici, tous les moyens sont bons pour narrer Franz Kafka : l’animation cohabite avec les mouvements de caméra élastiques, eux-mêmes ne cessant d’ausculter le héros, de zoom en dézoom, de plongée en contre-plongée, de plans fixes en travellings divers. Une valse des images s’opère, que la caméra peine à suivre, bousculant le spectateur pour qu’il se connecte à cette énergie. À l’exemple de la première séquence, le pari que fait la réalisatrice, grande admiratrice de l’écrivain (elle adaptera Le Procès pour la télévision polonaise au début des années 1980), est d’alterner les mouvements et dynamiques contraires.
Tout d’abord, l’extrême intimité étouffante (l’appartement familial aux allures de boîte où notre héros, noyé dans les rapports de force, écrit la nuit, désirant embrasser sa solitude) côtoie la prise de recul impersonnelle et formaliste (notamment lorsque l’écrivain devient employé d’une administration, filmé telle une particule). Les perspectives ne cesseront ainsi d’alterner, de façon concrète et symbolique. Un procédé assumé avec une totale transparence, et non sans humour, puisque l’objectif se resserre et s’écarte, imitant les prises de vue journalistiques en direct.
À cette occasion, les proches qui ont côtoyé l’écrivain — une sœur, l’excentrique oncle dentiste, l’ami Max Brod — seront « interviewés », partageant face caméra les souvenirs qu’ils ont du héros. Une porosité formelle entremêle réalité biographique et fictions (des passages de ses romans sont mis en scène), mais qui est aussi temporelle, puisque le film ne cessera de faire des allers-retours entre le début du XXᵉ siècle et le présent. C’est un passe-passe astucieux, frisant l’anachronisme et interrogeant l’héritage qu’a laissé (malgré lui) l’artiste, d’une visite au musée consacré à l’écrivain au merchandising grotesque, que brasse cette figure, dans un pied de nez. New absurdity.
Au centre de tout ça : notre héros (Idan Weiss, tout en étrangeté, et dont c’est ici le premier rôle), plein d’une gaucherie enfantine, presque insaisissable. Les séquences nous le montrent sous un jour, puis sous un autre : tantôt passif face aux conflits, coincé entre deux concubines, de même qu’entre sa solitude et cette société aliénante, mais aussi fuyant ou dansant (!), quand ce n’est pas doué d’un charisme bizarre dans les cercles artistiques bourgeois (on ne s’étonnera pas de voir parmi les influences de la cinéaste Edvard Munch, la danse de la vie (Peter Watkins, 1974), proposition à la croisée des genres).
Derrière cette figure, Agnieszka Holland cherche à capter l’absurdité quotidienne, certains silences, les moments en creux, anti-spectaculaires. Il en ressort un décalage, celui d’un esprit pas comme les autres, puisque attestant de ce que les autres ne voient pas, brisant le quatrième mur pour nous prendre à témoin. La démarche de la cinéaste se clarifie à mesure que l’œuvre file, révélant un esprit libre masqué derrière tous les carcans (bien connus quant à eux).
Seulement, il faut aussi gratter ce vernis : derrière toute cette truculence, nous regretterons le manque de moments posés, de respirations, qui auraient offert davantage de connexion émotionnelle avec notre curieux dandy. Ces moments arriveront bel et bien, certes, mais trop rares (séquences d’autant plus impactantes par contraste), notamment lors des séquences finales où la fatalité s’accélère (une scène fixe particulièrement touchante où la révélation d’une maladie inéluctable laisse une amante, cigarette à la main, muette face au héros, regard chargé sur fond printanier), et lorsque la petite histoire rejoint la grande, notamment avec l’évocation de la Shoah.
Notre héros apparaîtra une dernière fois comme une présence spectrale et énigmatique, légataire à sa manière d’un certain rapport au monde, d’une poésie toute poignante.
19 novembre 2025 en salle | 2h 07min | Biopic, DrameDe Agnieszka Holland | Par Marek Epstein, Agnieszka Holland Avec Idan Weiss, Peter Kurth, Carol Schuler |
19 novembre 2025 en salle | 2h 07min | Biopic, Drame


