Entre les minous parisiens, les routiers virils de Joe Cage, les multiples master and servant de la sphère SM et les débauchés de Jack Deveaux, on peut se poser la question: y a-t-il eu du porno gay romantique durant l’âge d’or du hard? Peut-on filmer les effusions du cœur comme celle de la chair? Dans son domaine, Arthur J Bressan Jr fut expert en la matière, allant jusqu’à faire rejoindre fiction et réalité dans l’un des premiers films sur le sida, son mythique Buddies en 1985 (mais point de porno dans celui-ci). Mais avant la mort, la vie avec un grand V.
Dans Passing Strangers (1974), que certains s’amuseraient à cataloguer sans détour comme le «Call me By Your Name des années 70», un jeune garçon de dix-huit ans répond à l’annonce d’un homme de 28: l’un a tout à voir, l’autre a trop vu. Le temps d’un long après-midi ensoleillé, ils tomberont amoureux et baiseront comme s’ils avaient l’éternité pour eux: les hauteurs de San-Francisco deviennent soudainement l’Éden de tous les possibles et les rues se gonflent de chars de la gay pride. Bressan n’est pas tant fasciné par l’idée d’enchaîner les scènes de coït que d’ouvrir le champ des possibles: on vient pour le cul, on reste pour la vision d’un paradis probablement éphémère. Son exploit suivant, Forbidden Letters, peut se voir comme une suite: on y retrouve toujours Robert Adams, un éphèbe qui aurait probablement fasciné plus d’un Pasolini ou un Visconti, cette fois séparé de son amant et nettement plus âgé.
Le bien aimé (Richard Locke, le daddy de tous les daddies) est en prison, sans qu’on sache pourquoi, et les corps se languissent, les cœurs soupirent. Le moment de la sortie arrive bientôt, et en attendant, le jeune garçon relit les lettres qu’il n’a jamais osées envoyer. À se demander si ces instants de bonheur passés ont bien existé et s’ils ont droit à un avenir. Se repasser le film, les souvenirs, les embellir, bander et rêver. Film mental, à l’inverse de son prédécesseur, Forbidden Letters s’exprime davantage par la mélancolie, à l’inverse de la joie hédoniste de son prédécesseur. La première partie en noir et blanc est à ce titre éblouissante dans sa manière de mettre en scène le vague à l’âme, avec son héros écumant les cinémas pornos, où il se voit assistant indifférent à une orgie de plage, ou partageant un joint, et bien plus, avec un hippie de passage sur les collines. Pas de mot, juste des regards. Et des queues aussi: le sperme se chargera de faire office de larmes.
Le noir et blanc fige un présent morose, alors que le tumulte du passé et sa beauté incandescente resplendissent sur pellicule couleur (dont une nuit d’Halloween capturée sur le vif dans le Castro décadent de l’époque). Bressan filme de rares sodomies légères, beaucoup de scènes de masturbations (dont une sublime et libératrice dans un désert): clairement pas un film de gros vicieux. Les mouchoirs serviront surtout à effacer les cascades qui s’échappent de nos yeux: l’utilisation intensive du répertoire musical de George Delerue (venant de Rapture, du Roi de Cœur ou de Chaque soir à neuf heures!) et la folk bohème auront raison des âmes les plus sensibles. Comme un tiroir empli de souvenirs, ces moments chéris que nous n’avons jamais vécus finissent par devenir les nôtres, et nous font partager toutes les peines et les joies de l’amour en un tour de main. Longtemps perdu, enfin retrouvé, Forbidden Letters est – et on peut le dire sans crainte – probablement le plus beau porno jamais tourné. J.M.
Date de sortie initiale: 1976Réalisateur: Arthur J. Bressan, Jr. Avec: Robert Adams, Richard Locke, Victoria Young, Willie Boren Scénario: Arthur J. Bressan, Jr. Société de production: Intelligence in Video Producteur: Arthur J. Bressan, Jr. Distribution: Robert Adams, Victoria Young, Willie Boren |

Date de sortie initiale: 1976