[FOLK HORROR] Entretien avec Kier-La Janisse, réalisatrice du documentaire-fleuve « Woodlands Dark and Days Bewitched »

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Programmé à l’origine pour servir de supplément à la ressortie en Blu-ray de La nuit des maléfices, Woodlands Dark and Days Bewitched: A History of Folk Horror est devenu une étude exhaustive de 3h14 sur un sujet beaucoup plus riche et étendu que prévu. Après avoir fait le tour des festivals, le film est disponible en Blu-ray chez Severin Films. Nous avons rencontré sa réalisatrice et productrice Kier-La Janisse en automne dernier au Festival du Film Underground de Lausanne pour en parler en détail.

INTERVIEW & PHOTO: GÉRARD DELORME

Est-ce que vous vous doutiez au départ que le film prendrait ces proportions?
Kier-La Janisse: Pas du tout. La première fois que j’ai proposé le sujet, c’était sensé être un supplément court, pas plus de 30 minutes, en bonus sur le Blu-ray de Blood on Satan’s claw (La nuit des maléfices, 1971), dont une édition venait de sortir en Angleterre. Nous avions récupéré tous les bonus pour notre BR, et c’est alors que j’ai proposé un supplément qui serait spécifique au nôtre. L’idée était de faire un bref historique de la folk horror. A l’époque, je n’étais que monteuse chez Severin, je n’étais pas encore productrice, et donc je pensais que quelqu’un d’autre devrait réaliser le sujet. Mon patron David Gregory m’a dit que j’étais la personne le plus qualifiée, tant par ma connaissance du sujet que par mon expérience. Effectivement, j’ai l’habitude de retrouver et de contacter les gens pour des interviews, j’ai été journaliste et programmatrice de films. Par ailleurs, j’ai fondé une école, le Miskatonic institute of horror studies qui me demande de constamment repérer des intervenants experts dans divers domaines. J’ai donc l’habitude de rassembler des gens pour les interviewer. C’est ainsi que j’ai reçu le feu vert.

Qu’est-ce qui a ouvert le champ de vos recherches?
J’ai commencé en travaillant sur la folk horror anglaise que je pensais limitée aux années 70. Au bout de plusieurs mois, j’avais un peu étendu le champ, mais sans dépasser l’Europe, jusqu’à ce que Robert Eggers (The witch) évoque la mythologie des indiens d’Amérique. Aussitôt, il m’a paru évident que d’autres formes de folk horror existaient déjà, et qu’il y avait des liens entre ces cultures extrêmement différentes. D’un coup, des portes se sont ouvertes, et j’ai commencé à voir au-delà du point de vue européen. Le matériel anglais, que je commençais à maîtriser, a servi de base pour le véritable sujet du film. Beaucoup d’idées jusqu’ici insoupçonnées ont pu être lancées. Travailler sur la partie américaine a été une révélation parce que je découvrais beaucoup de choses. Quand on pense à la façon dont les groupes ethniques – Allemands, Ukrainiens, etc…- se sont déplacés dans l’immensité de l’Amérique, leurs regroupements dans certaines zones ont donné lieu à des interactions avec les coutumes locales, mais elles ont aussi été déterminées par la géographie, le climat. Rien à voir avec les îles britanniques où tout est relativement petit et où les traditions sont assez homogènes, à la différence des Etats-Unis où les manifestations de folk horror se sont multipliées et diversifiées.

Encore un préjugé qui saute!
La plupart des gens que j’ai interviewés, lorsque je les ai contactés pour la première fois, avaient tendance à dire «c’est plutôt un truc anglais». Mais après réflexion, ils arrivaient à reconnaître que d’autres domaines relevaient de la qualification de folk horror.

Le préjugé ne vient-il pas de ce que l’appellation a été utilisée pour la première fois par Pierce Haggard, le réalisateur de La nuit des maléfices?
Oui, c’est en tout cas la première fois que le terme a été publié dans un magazine à l’occasion d’une interview, mais la dénomination avait déjà été utilisée ici et là, sans pour autant avoir jamais été adoptée.

Avec Kill List, Ben Whitley a ensuite contribué à répandre largement l’appellation. Mais votre film montre que ça dépasse largement le phénomène de mode.
En 2010, dans l’émission télé A history of horror Mark Attus et Jonathan Rigby ont utilisé le terme en disant que trois films en étaient à l’origine: La nuit des maléfices, Wicker man et Witchfinder general (Le grand inquisiteur). Mais même à l’époque, le terme n’a pas pris instantanément. C’est vraiment Kill list et A field in England de Ben whitley qui ont généré des articles essayant de définir la folk horror. J’ai eu l’occasion de parler à une universitaire américaine, Kinetta Brooks, spécialisée dans le hoodoo (une forme de spiritualité pratiquée par les Noirs du Sud). Quand je lui dit que la folk horror était née en Angleterre, elle n’était pas d’accord. Elle en avait trouvé des traces au cours de ses travaux sur la renaissance de Harlem et le folklore qui y est associé. Elle n’avait même pas vu les films anglais en question. Elle connaissait le terme, et elle l’utilisait dans son travail, mais il était complètement déconnecté de sa version britannique. Et J’ai trouvé ça intéressant. Il s’agit toujours de l’environnement et des pratiques qui perdurent malgré les efforts de la culture dominante pour les faire disparaître. Il y a des bases communes, mais elles ne sont pas eurocentriques.

Vous montrez aussi que le genre peut s’observer sous d’autres formes dans le monde entier: Europe de l’est, Japon, Extrême-orient. Ce qui diffère, c’est l’histoire.
J’ai demandé à un universitaire serbe Dejan Ognjanovic, quelle différence existait entre la folk horror d’Europe orientale et l’anglaise. Il disait qu’en Angleterre, le point de vue était celui d’un protagoniste citadin qui se rend dans un village rural isolé et est horrifié par les croyances rétrogrades des habitants, alors que dans un film d’Europe de l’Est, la personne habite déjà le village. L’horreur naît de ce qui entoure le village, tandis que les croyances et pratiques folkloriques sont là pour protéger du mal. Donc tout le monde y adhère. C’est de la spiritualité quotidienne, commune à tous les habitants. C’est la grande différence avec les pays colonisateurs qui ont tendance à vilipender les coutumes autochtones.

Vous montrez bien l’ambivalence des pratiques locales. C’est particulièrement flagrant dans Wicker man où les croyances du passé ne servent pas nécessairement les gens qui les pratiquent.
A l’évidence, il y a un conflit entre deux systèmes de croyances opposés, et parfois on ne sait pas de quel côté le film se situe. Dans Wicker man, le sergent Howie est clairement sensé représenter le protagoniste, mais les habitants de Summer Isle attirent la sympathie des spectateurs, parce qu’ils vivent une utopie. En même temps, le seigneur de Summer isle (joué par Christopher Lee) est un homme extrêmement riche qui a décidé de ressusciter une version artificielle de ces anciennes croyances tout en convaincant les habitants d’adopter des comportements qui lui permettent de continuer à vivre comme ses ancêtres. Il les contrôle dans son intérêt personnel. Par contraste, le sergent Howie paraît coincé et antipathique au milieu de ces habitants qui ont l’air heureux. Et ils ont beau être des assassins, leur vie hédoniste est quand même séduisante. Mais beaucoup de films adoptent une même distance. On en parle au début du documentaire: la folk horror remet en question la justesse des anciennes croyances. L’évocation du «bon vieux temps» implique aussi une époque où il y avait moins d’immigrés, où les femmes avaient moins de droits, où la répression était plus forte. Et les défenseurs du retour à un passé soi-disant meilleur sont souvent des conservateurs et des gens de droite. Bien sûr, il y a beaucoup d’aspects positifs comme l’entraide, le fait de cultiver sa propre nourriture, de communier avec la nature, de vivre une vie plus saine. Toutes ces questions se posent dans ces films qui ne donnent pas nécessairement de réponses. Ils invitent simplement à réfléchir.

Le nombre d’intervenants dans votre documentaire est impressionnant. Il y a d’une part des auteurs de films comme Pierce Haggard, mais aussi des universitaires. Comment les avez-vous sélectionnés?
L’éditeur Severin tenait impérativement à avoir des réalisateurs ou des intervenants connus de notre public. Personnellement, je trouvais indispensable d’avoir aussi des universitaires ou des spécialistes qui ont passé du temps – parfois beaucoup plus que des réalisateurs – à réfléchir sur ces sujets. Les spécialistes arrivent à exprimer des idées et apportent des réponses aux questions que les gens se posent. J’ai commencé avec quelques auteurs de livres sur la folk horror, mais à mesure que j’avançais, j’avais de plus en plus besoin de gens qui puissent parler de sujets spécifiques concernant l’histoire, ou les religions ou la spiritualité. Ils n’étaient plus nécessairement érudits en folk horror ou en cinéma, mais ils l’étaient dans le domaine qui m’intéressait. Pour les trouver, il a fallu rechercher, parce que la plupart n’ont pas l’habitude d’écrire sur les films d’horreur. Donc j’ai beaucoup lu au cours des trois ans qu’a duré la production. J’avais des périodes de lecture intense pendant deux ou trois semaines avant de reprendre le travail de préparation. C’est arrivé par morceaux, parce qu’à chaque fois qu’un intervenant mentionnait quelque chose auquel je n’avais pas pensé, je m’arrêtais pour étudier la question.

Vous avez dû faire beaucoup de sacrifices pour arriver à une durée de 3h14?
On a beaucoup coupé dans la partie brésilienne. Il y avait deux spécialistes et un réalisateur brésilien, j’avais une heure avec chacun, et la partie brésilienne a été réduite à 5 minutes, en partie parce que je n’ai pas pu illustrer un film en particulier When gods fall asleep avec Coffin Joe. On ne le trouve que dans une version coupée en noir et blanc, alors que dans la version complète en couleurs qui est conservée à la cinémathèque brésilienne, il y a une scène représentant une véritable cérémonie macumba apparemment très sanglante et dérangeante. Mais comme vous devez vous en douter, la cinémathèque brésilienne est dans un état désastreux en ce moment. Faute d’extraits, on a été obligés de retirer cette partie de la conversation. Autrement, dans l’ensemble, j’avais un premier bout-à-bout d’environ 5 heures que j’avais monté. J’ai engagé deux monteurs supplémentaires plus expérimentés que moi, et tout en gardant la même structure, ils ont transformé le film : là où chez moi c’était statique et inerte, ils ont réussi à le rendre dynamique. Ils ont réduit de deux heures et je n’ai remarqué que deux ou trois choses qui manquaient. L’astuce consiste à garder l’idée de ce que dit l’intervenant, en intégrant les propos sur les extraits de film. Ils ont condensé au maximum, sans quasiment rien retirer.

Vous avez dû payer beaucoup de droits pour les extraits?
Dans la plupart des cas, on a bénéficié du fair useusage acceptable») qui exempte de droits pour raison éducative. A part un extrait de Kill list qu’il a fallu retirer complètement, la plupart des autres extraits ont juste nécessité d’être raccourcis. Par exemple, on avait un élément de 30 secondes, et notre avocat demandait de le réduire à 17 secondes. Je n’ai jamais entièrement compris la logique de ce système, parce que la durée varie selon les extraits pour obtenir l’ «usage acceptable». Certaines choses passent, d’autres non. Pour A field in England, l’avocat disait qu’il fallait couper, mais comme je connaissais le producteur, j’ai négocié directement avec lui pour un dollar symbolique. Pour The last wave, on a du payer des droits parce que c’était trop long, mais on ne voulait pas le couper.

Comment expliquez-vous l’attrait actuel pour la sorcellerie?
Quand j’étais ado, j’étais obsédée par les sorcières et j’ai acheté des dizaines de livres sur le sujet. Mais c’est assez répandu chez les filles, elles passent par cette phase d’attirance pour l’occultisme et apprennent à jeter des sorts. Mais ces 5 dernières années, on a pu assister à une augmentation massive de l’intérêt pour toutes sortes de croyances folkloriques. La sorcellerie en fait partie. Je m’en suis réellement rendu compte lorsque Trump a été élu. D’un coup, tout le monde s’est renseigné sur des moyens alternatifs pour l’empêcher de nuire! Des Sorcières se réunissaient pour lui lancer des sorts! Parmi mes connaissances, j’ai observé un regain d’intérêt pour la façon d’intégrer des pratiques ésotériques et des rituels dans leur vie quotidienne. Le Covid a encore accentué la tendance. On peut voir un nombre croissant de publicités pour des cours en ligne, des instructions pour faire des remèdes avec des plantes, comment lancer des sorts, pratiquer la magie du chaos, l’alchimie. Le nombre d’internautes qui suivent ces cours a explosé. Il s’est passé un peu la même chose dans les années 70, à une époque où les gens devenaient très pessimistes quant à l’avenir, et cherchaient des formes alternatives de soutien: comment être plus en harmonie avec la nature? Quelle forme de spiritualité puis-je pratiquer, sachant que je refuse les religions dogmatiques? J’ai l’impression que cette tendance a refait surface ces dix dernières années. L’épilogue du film en parle beaucoup, comparant les évènements politiques d’alors avec ceux d’aujourd’hui, comme la crise environnementale. Ces décennies semblent avoir beaucoup de points communs, et les films de folk horror ont commencé dans ces années 70. Il paraît donc logique que ce genre redevienne populaire aujourd’hui. Ce n’est pas seulement lié au cinéma d’horreur. L’intérêt pour mon film dépasse largement les amateurs du genre. Des gens très variés sont intéressés par les thèmes de la ruralité, les aspects environnementaux. Le paganisme peut couvrir tout ce qui est en dehors de la religion dominante. Les sorcières représentent un symbole fort pour différentes raisons. A la différence des monstres ordinaires qui ne représentent que le refoulé, elles apportent beaucoup plus. Notamment, elles sont porteuses d’une image de résistance à l’oppresseur et de féminisme.

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