Alors que le milieu du cinéma s’écharpe à coups de couv’-reconquête et d’incessants débats sur la qualité des films, le FIFIB nous a offert un break bienvenu nous permettant de nous extraire de toute polémique. Une pause de 4 jours où l’on a vu de belles choses – notamment du côté des courts et des moyens-métrages – et englouti de délicieux ceviche au saumon et à l’avocat. Petit compte rendu de ce qu’on a pu voir sur place, avant de vous partager d’autres critiques au compte-gouttes.

Grand Paris de Martin Jauvat
Ils paradent en claquettes-chaussettes, récupèrent par terre des objets venant d’un autre monde, et se font livrer des burgers répondant aux doux noms de Cristiano (Signature) ou de Neymar-steak-boursin quand vient l’heure du petit creux éméché de fin de soirée. Eux, c’est Leslie et Renard, engagés malgré eux dans une exploration de la Grande Couronne après que le RER les menant à Saint-Rémy-lès-Chevreuse les empêche de retourner vers la capitale suite à un problème technique. Le prétexte à un buddy-movie bariolé arpentant les zones périurbaines, ces étranges espaces plus si ruraux contaminés par la construction de centres commerciaux et d’extensions de lignes de métro. Si le film est plus réussi sur son abord comique que sur son envers mélancolique, il convoque un éloge de la lose et du rire grassouillet qui nous situe tout de suite du côté de la comédie américaine et de ses plus magnifiques avatars (Superbad, Apatow, Farrelly et cie.) Des références qui, dans notre bouche, sont évidemment une bonne chose. Un premier long remarqué à l’ACID qui nous donne envie de suivre avec attention la carrière du jeune réal/acteur/scénariste aux jackets couleurs Haribo, seulement 25 printemps au compteur! Le retour en grâce d’Ecce Films!

Rapide de Paul Rigoux
Le coup de cœur du public, si l’on en juge à l’applaudimètre, converti ce lundi en Grand Prix de la Compétition Internationale longs-métrages. Bravo à Paul Rigoux – ardent lecteur du Chaos depuis ses débuts – pour son traité bergsonien (oui) sur le temps, capsule comique qui divise le monde en deux catégories. D’un côté les « lents », âmes réflexives qui peinent à se départir de l’oreiller le matin et qui punaisent dans leur chambre des photos de Proust sur son lit de mort. De l’autre, les « rapides », shootés à l’eurodance et à l’aérodynamisme, ne jurant que par l’instant présent, comme le préconisait déjà Singuila en 2004 dans son tube Carpe Diem. Au milieu, un film qui travaille les ruptures de rythme et les interstices slapstick, avec dedans l’une des plus belles scènes de (non) déclaration amoureuse vue cette année au cinéma. Le rôle principal est tenu par Édouard Sulpice, un lent qu’on adore, découvert ici-même au FIFIB pour son rôle de fils à papa dans À l’abordage… La boucle (temporelle) est bouclée. Bravo Paulo!

Pornomelancolia de Manuel Abramovich
Avec un nom pareil, on nous l’avait vendu comme un diamant serti dans le marbre du chaos, un an après la projection du glaçant Pleasure: le film de Manuel Abramovich vient de décrocher le Grand Prix de la compétition internationale longs métrages, soit la plus haute distinction du palmarès. Quand il ne travaille pas à l’usine, Lalo est un sex-influenceur argentin qui se met en scène nu pour ses milliers de followers. Suite à un casting, il devient acteur porno en jouant Emiliano Zapata (!) dans un film sur la révolution mexicaine. Mais dans la réalité, Lalo semble vivre dans une mélancolie constante… Si les dicks pics en bleu de travail peuvent évoquer l’univers d’Alain Guiraudie, la comparaison s’arrête là: Pornomelancolia travaille un sentiment beaucoup plus sombre, loin du bruissement émancipateur qui jalonne l’oeuvre du cinéaste aveyronnais, le jeune Lalo n’ayant pour seule attache que les membres de ce plateau X en poncho passant le plus clair de leur temps à baiser (faut bien gagner sa croûte) ou à nourrir à haute voix de vaines illusions sur leur condition, pas aussi rose qu’ils ne l’admettent. Scrollant frénétiquement à travers des DM Twitter où s’accumulent des messages à la fois réconfortants et déprimants (« Eres muy bien dotado, guapo »), le film restitue bien une certaine idée de la neurasthénie-écran-rétina, trouble dont souffre à peu près 92 % de la population mondiale. Mais il faut aussi l’admettre: Pornomelancolia est fait d’une telle sécheresse, d’une telle retenue vis-à-vis de corps que la vie même semble avoir transformé en automates, qu’il finit par légèrement tourner en rond et quelque peu lasser. PornoStilnoxia?

Euridice, Euridice de Lora Mure-Ravaud
La réussite est totale est toute personne ayant traîné ses guêtres en Gironde ce week-end semble avoir été conquise. Nous sommes joie (lire notre article).

Saint-Omer de Alice Diop
Dans une salle pleine à craquer où Alice Diop, bloquée au métro Montparnasse, n’a hélas pas pu faire le déplacement, votre serviteur n’a lui pas pu trouver un siège faute de place (il était à deux doigts de s’installer sur les genoux d’Ava Cahen et du reste du jury pour suivre la séance). C’est donc depuis la rambarde qu’on a découvert le Lion d’Argent de la dernière Mostra, film choisi pour représenter la France aux prochains Oscars. Une intrigue qui voit Rama, jeune romancière, assister au procès de Laurence Coly à la cour d’assises de Saint-Omer, au nord de la France. Cette dernière est accusée d’avoir tué sa fille de quinze mois en l’abandonnant sur une plage à la marée montante (le film est très directement inspiré de l’affaire Fabienne Kabou en 2013, même si Alice Diop y a intégré des éléments fictionnels). Laurence, qui vivait en couple avec un homme plus âgé, le père de l’enfant, souffrait visiblement d’une grave dépression. Au cours du procès, la parole de l’accusée, qui explique son geste inexplicable par un maraboutage, fait vaciller les certitudes d’une Rama littéralement habitée par l’affaire, Rama qui elle aussi s’interroge sur son parcours familial passé et à venir… Quand le film ménage ses effets de mystère, jongle avec les souvenirs et choisit la retenue, il est élégant comme tout. Quand il devient trop lisible (cf. cette plaidoirie de fin en regard caméra qui ne nous convainc pas: n’est pas Paul Meurisse dans La Vérité qui veut!), l’édifice s’effrite un peu. D’où la grande difficulté à statuer sur le film, qui ne demande peut-être que ça. D’où aussi la grande difficulté de vous en parler avec la précision qui d’ordinaire guide le critique (quand il n’a pas trop bu la veille)… On sait juste qu’on en est ressorti dans un état curieux, traversé par un brouillard de mélancolie qui ne paraissait pourtant pas désagréable: vous avez dit maraboutage?

L’attente de Alice Douard
Que se passe-t-il précisément dans les heures, dans les minutes qui précèdent un accouchement? Des femmes enceintes, on en a vues au cinéma: soit elles s’enfilent des Ben & Jerry’s à la cuillère pendant leur grossesse, soit elles poussent vraiment très fort tandis que paraît le divin enfant et que leur mari ne sait pas trop quoi faire de son corps à côté. C’est cet interstice que va chercher Alice Douard (Extrasystole) dans son nouveau film, où elle retrouve Laetitia Dosch et Clotilde Hesme. Les deux sont en couple pour le film (c’est Laeti qui porte l’enfant). La nuit, dans le hall de l’hôpital, Clotilde fait la connaissance d’hommes qui, comme elle, attendent… Très bonne idée de cinéma que de s’intéresser à ces rebuts d’un soir – relégués à l’arrière-plan tandis que leur compagne, harnachée sur le matelas, occupe toute la lumière – et qu’on ne cesse de faire faire des allers-retours entre la salle d’attente et la chambre. Le film est très subtil et distille la juste posologie d’injections comiques, notamment grâce au personnage joué par Julien Gaspar-Oliveri (réalisateur de courts qu’on aime bien), homme un peu gauche qui appréhende grandement l’accouchement de sa femme. De quoi confirmer tout le bien que l’on pense de cette réalisatrice (on attend désormais le long, Alice!)

La masterclass de John Cameron Mitchell
Le papa de Shortbus nous a gratifié d’une classe de maître le lendemain de son showcase cour Mably, évoquant sa panoplie queer habituelle (Mary Poppins, Oliver Oliver, le cinéma sexy de notre chouchou Bob Fosse) et revenant dans le détail sur chacun de ses fims. Séance de rattrapage possible ce week-end pour les Parisiens, avec une masterclass menée par notre Bernard Payen de la Cinémathèque française!
« I always thought that if you watched two strangers having sex, you could make some very good guesses about them, from what their childhood was like to what they had eaten for lunch that day. »
John Cameron Mitchell, Shortbus et le sexe 🔥 @fifib33 pic.twitter.com/xIGXyqYTmT
— Gautier Roos (@GautierRoos) October 16, 2022

Amour Océan de Helena Klotz
C’est désormais acté: dans quelques années, quand les cinéastes voudront illustrer ce qu’était la jeunesse dans la décade 2010, ils puiseront dans ce merveilleux (et unique) album de WU LYF, Go Tell Fire to the Mountain. On ne vous en dira pas plus sur ce court qui nous a donné envie de nous peinturlurer la tronche avec un beignet framboise sur une plage de Bergerac, telle la petite Jeanne, 17 ans au compteur, qui profite de ses derniers jours de vacances pour fuir la grisâtre caserne familiale avec sa petite frangine. Sur le sable, un mystérieux surfeur catalyseur de désir ; sur nos trombines, une palanquée de bulbes acnéiques; dans nos mémoires, le souvenir d’un film doux comme un spray après-soleil, envoyant valser les conventions malicieusement établies dans les premières minutes (c’était pour mieux désamorcer le tout) et proposer, chose assez rare au cinéma, une invitation à perdre totalement de vue l’intrigue… N’est-ce pas le propos même du summer movie? Bien mieux qu’une session plage en chair et en os en tout cas, avec ces marmots en bob qui piaffent et qui vous expulsent trois hectolitres de sable dans la cornée à l’heure (sans jamais s’excuser).

Juniors de Hugo Thomas
Curieux nous fîmes devant ce film réalisé par l’une des têtes pensantes de Willy 1er, Hugo Thomas, dont voici le premier film en solo. Jordan et Patrick, 14 ans, habitent un petit village de campagne. Ils tuent leur ennui devant Call Of Duty, jeu vidéo dont ils diffusent leurs parties effrénées face à quelques rares spectateurs coréens. Mais un jour, Jessica – leur PlayStation 4 – rend l’âme. Pour se racheter une console, ils laissent croire que Jordan est atteint d’une maladie et montent une cagnotte en ligne, espérant naïvement que ce gros bobard ne les rattrapera jamais… Une comédie pas vraiment dans les clous de la bienséance donc, qui greffe le style Boukherma à celui des Beaux Gosses de Riad Sattouf, dont on commence peu à peu à mesurer le jalon qu’il représenta dans le petit monde de la comédie à l’époque. En dépit d’indéniables qualités, le film peine un peu à émouvoir, la faute peut-être à une mise en scène évoquant (once again) un peu trop mécaniquement l’univers de Bruno Dumont, comme si quelque chose tournait déjà un peu en rond dans ce jeune cinéma-là. La salle était en tout cas remplie de collégiens loquaces, excités comme tout et mordant pleinement à l’hameçon (les boomers présents étaient obligés d’intervenir pour faire respecter le silence).

Virée sèche de Théo Laglisse
Un road-trip halluciné dans Marseille (aka La Cité irradiée!) où il est question de nuit blanche, de défonce, de reste de pastèque qui traîne depuis trois jours dans le haut du frigo, et de pénurie d’eau potable qui touche bientôt la ville entière. Voilà ce que nous retenons de ce court dilaté de la pupille avançant tambour battant et qui ferait presque passer Tangerine de Sean Baker ou Climax de Gaspar Noé pour des films lents, stables, et posés… On se trouve une bouteille d’eau pour soulager cette mâchoire qui ne tient plus en place, et on s’en reparle?

Stella est amoureuse de Sylvie Verheyde
Un film de clôture intéressant suivant les aventures d’une ado parisienne (Flavie Delangle) qui passe le bac à la fin de l’année. Elle n’a pas vraiment la tête aux crayons à papier et aux protège-cahiers colorés, puisque nous sommes au mitan des années 80, que le Palace vient de fermer des portes, et que tout le monde est en train de migrer aux Bains Douches pour vivre ce qu’on ne nomme pas encore «le dernier âge d’or de la nuit parisienne». Sur Antenne 2, Jacques Martin reçoit des enfants qui massacrent le répertoire tricolore, les cafés sont envahis par le doux parfum de la clope (au moins la moitié du budget du film est partie là-dedans), et on écoute du New Order sans trop pouvoir définir avec précision à quel genre de musique ça se rattache. Stella a la particularité de parler peu – elle préfère danser – et de provenir d’un milieu plus populaire que ses petites camarades de classe, qu’on prépare déjà à intégrer la prestigieuse École (des fils à papa) Alsacienne. Le film est assez curieux – on a d’ailleurs un peu de mal à prendre au sérieux les parents, joués par Marina Foïs (une tenancière de café over fardée) et Benjamin Biolay (en supporter du RC Lens divorcé… ben voyons!) – puisqu’en dépit de ce pitch vraiment peu original, on en garde quand même pas mal de choses. Plutôt que nous en faire des caisses sur les passages obligés qu’impose d’ordinaire le genre – angoisse de l’oreiller, haute trahison amicale, altercation avec le professeur de chimie qui finit tout droit dans le bureau du proviseur – Sylvie Verheyde opte pour une structure mois attendue, ponctuée surtout par des longues séances de chorégraphies collectives en boîte, où on nous épargne (thank god) interminables rails de coke et autres injections hallucinées façon Requiem for a dream. Emportés par la vague, nous nous sommes mis nous aussi à opiner du bassin depuis notre strapontin…

Les Rascals de Jimmy Laporal-Tresor
Le cinéma du look est-il de retour? Navrés de tempérer l’emballement critique autour de ce film plongeant dans les guerres de gangs dans la France de François Mitterrand, mais nous sommes totalement passés à côté. Rascals ne s’en cache pas: il a les deux yeux braqués vers le cinoche américain des années 80, qui avait au moins la force, lui – et même dans ses exemples pas toujours heureux – de savoir dessiner des personnages dignes d’intérêt et des dialogues ciselés. Ici, passée l’exposition savoureuse transposant la Gaule dans un univers fait de diners rétro et de bonshommes en teddys à écussons colorés, ne subsiste qu’un long manifeste wanna be coup de poing avec personnages creux souhaitant montrer les muscles face à une extrême-droite en plein essor (nous avions déjà avant le film l’intuition que les skins étaient dangereux et violents, mais merci pour le rappel!). Effet inespéré d’un film marqué par une mise en scène super stylish qui nivelle tous les points de vue: on en vient à un moment à se demander si les personnages d’extrême droite ne sont pas intrinsèquement plus fascinants que les héros du film… Un comble qu’on imagine pas présent sur la note d’intention! On attendait pourtant pas mal de choses de ce jeune auteur défendu par The Jokers et remarqué pour ses courts (Soldat noir à la Semaine de la critique l’an passé). Le Foon des années 2020? Notre vilain coup de griffe est à la hauteur de notre déception…

Les rossignols de Juliette Saint-Sardos
Un court s’aventurant en terre antonionienne le temps d’un week-end, à Rome, avec un casting sentant bon les co-prods européennes d’antan: Constance Rousseau, Grégoire Colin et Anna-Lou Castoldi, qui n’est autre que la fille de sa mère, Asia Argento! On a dû hélas quitter la séance avant la fin pour des raisons de logistique, donc on ne va pas vous en faire des caisses: sachez juste que la photo superbe, et les prises de vue sur notre chère Constance – silhouette ectoplasmique qui ne prononce que quelques mots mais qui brûle littéralement l’écran – nous donnent très envie de revoir, enfin de voir, la chose.

Phase 9 de Souliman Schelfout
Un court réussi sur un Quentin Dolmaire en très gros plan ne maîtrisant plus ses pulsions devant la panoplie d’écrans qui servent de déco à sa chambre. Prêt à tout pour gagner au poker en ligne, il installe une intelligence artificielle qui doit supposément le rendre imbattable. Mais il se fait rapidement repérer. Traqué par des avatars avec plus d’XP que lui, Pietro va peu à peu perdre pied avec la réalité, s’enfonçant dans un thriller paranoïaque où le moindre pop-up devient propice au frisson. Une œuvre originale qui a pas mal divisé mais qui a évoqué bien des choses à l’auteur de ces lignes qui, s’absorbant lui aussi parfois des heures dans des parties FIFA avec Kylian en pointe, ne sait plus toujours bien qui il est…
Pour ce qui est de Coma, de Nos Cérémonies, ou encore du Monde de demain, également présentés, on vous laisse revenir à nos précédents articles. Bisettes!
