Lion d’or à la dernière Mostra de Venise, Pauvres créatures de Yórgos Lánthimos était présenté à EntreVues, le festival international du film de Belfort. Cela valait un petit avis à chaud, avant que les autres membres de la rédaction le découvrent. Attention, cet ersatz de critique déflore quelque peu l’intrigue.
Bella (Emma Stone) est une jeune femme ramenée à la vie par le brillant et peu orthodoxe Dr Godwin Baxter (Willem Dafoe). Sous sa protection, elle a soif d’apprendre. Avide de découvrir le monde dont elle ignore tout, elle s’enfuit avec Duncan Wedderburn (Mark Ruffalo), un avocat habile et débauché, et embarque pour une odyssée étourdissante à travers les continents. Imperméable aux préjugés de son époque, Bella est résolue à ne rien céder sur les principes d’égalité et de libération…
« Surtout, pas de téléphone, au risque de voir la séance se terminer plutôt pour vous que pour les autres spectateurs! »: le mot d’ordre dispensé par Fox Searchlight est passé, les hommes en noir de la sécurité installés, le chef-d’œuvre couronné à Venise peut commencer! Dans cette lointaine relecture de Frankenstein tirée du roman éponyme d’Alasdair Gray (1992), Emma Stone campe donc une femme cobaye – son cerveau a été remplacé par celui d’un enfant pas encore né – en prise aux expérimentations d’un savant dérangé qui aime à se faire appeler Dieu (Prométhée, si tu nous lis…). Double problème dès les premières minutes de cette farce macabre, qu’on imputera d’abord au casting. Willem Dafoe en fait des caisses dans cet incipit qu’on croirait tiré d’un remake goguenard d’Elephant Man – on n’est pas loin ici de l’immodeste The Lighthouse, et il y aurait probablement un bon livre à écrire sur ces acteurs virtuoses ayant pourtant terni un film ces dernières années, Joaquin Phoenix ayant plus d’une fois commis le forfait – et Emma Stone, d’habitude si fortiche, n’a rien trouvé de mieux que de pasticher un quelconque handicap moteur (!) pour figurer l’idée du bébé prisonnier dans un corps d’adulte; ce qui en dit déjà long sur les intentions un peu roublardes du film.
Bella est libérée par un Mark Ruffalo lubrique qui va transformer la vierge demoiselle en reine des galipettes, et c’est le début d’un Titanic trip menant naturellement notre héroïne vers l’épicentre de l’éducation sentimentale mondiale à l’époque: le bordel parisien! Se dessine avec des grosses-grosses-coutures une parabole féministe qui voit la dame maltraitée par ses contemporains mâles, corrigée par le langage châtié de la haute société de l’époque, et littéralement dressée par son avocat-kidnappeur au cours d’une scène de danse qui déraille et qui constitue selon nous le point culminant du film. C’est que la créature a échappé à ses créateurs: nul doute que la mobilisation du mythe de Frankenstein sert à peu de frais la fable anti-phallocrate qu’a imaginé le Yorgos. On aurait pu être conquis par cette idée pas franchement révolutionnaire sur le plan neuronal, mais suffisamment efficace pour attraper le spectateur pas trop regardant.
L’obstacle indépassable de Pauvres créatures tient probablement à l’humour compassé du film, touchant par moment au supra-ringard: quand Emma Stone évoque des pénis au goût salty devant un couple d’aristos à chapeau – évidemment – choqué par le langage de la donzelle, on se demande bien qui, en 2023, peut encore considérer ce débordement langagier comme un tantinet subversif. Et on en vient à (dé)considérer l’œuvre de Yorgos amorcée depuis le virage The Lobster (2015), soit un cinéaste sûr de son petit effet, dont les effets de manche et les intentions n’ont jamais paru aussi visibles, et aussi adressés à une audience dont le cerveau en mauvais état s’est fait carjacker par Netflix. Cela n’enlève pas certaines virtuosités visuelles au film, cela n’enlève rien à cette bande originale dissonante absolument réussie, mais en-fait-si-quand-même: ça réduit considérablement la portée de cette odyssée par moments chaos à laquelle on aurait voulu pleinement adhérer… G.R.
