Steven Soderbergh continue d’égratigner les stars et les conventions Hollywoodiennes (Contagion), Yorgos Lanthimos fait pousser une nouvelle Canine (Alps), Marina De Van adapte un conte (Le Petit Poucet)…
Après la science-fiction (le remake de Solaris), Steven Soderbergh, le cinéaste qui tourne plus vite que son ombre, s’attaque au film catastrophe et s’inspire clairement de l’actualité. En l’occurrence, de la grippe A(H1N1). Dans Contagion, c’est exactement la même infection par un virus qui résulte de phénomènes de recombinaisons à partir de virus de porc, humain et aviaire, et qui se transmet d’homme à homme. Soderbergh en tire également son film de «fin du monde» – c’est tendance – en écho à des préoccupations très contemporaines même si sa version est plus audacieuse et moins nihiliste. Le premier quart d’heure fait idéalement monter la tension en multipliant les points géographiques afin de résumer l’ampleur d’une épidémie qui se transmet aussi bien par la voie aérienne (la dissémination dans l’air du virus par la toux, l’éternuement, les postillons) que le contact rapproché avec une personne infecté (il suffit de lui serrer la main).
Comme d’habitude, Soderbergh refuse les conventions du genre. En surface, il reprend la structure de la chronique polyphonique déjà explorée dans Traffic (2000), avec sa sempiternelle «subversion» consistant à malmener les stars. Une manière comme une autre de s’exprimer aux antipodes des conventions Hollywoodiennes, d’affirmer son identité et donc son indépendance. Ainsi, Jude Law n’a jamais paru aussi fadasse et c’est volontaire : au cas où on ne l’aurait pas compris, ce n’est pas un sex-symbol mais un e-journaliste antipathique, arriviste et vaguement amoché (un problème avec ses dents). A travers lui, Soderbergh sous-tend que la menace du virus vient aussi d’Internet et de ses réseaux sociaux. De manière plus générale, les différents segments sont inégaux. Par exemple, celui avec Marion Cotillard, où la môme rigide se transforme en sainte humanitaire (allô la terre?), est au mieux inexploité, au pire ridicule. Soderbergh n’a pas le temps, trop de personnages à gérer. La piste avec Kate Winslet, dont le personnage est contraint d’abandonner les recherches plus tôt que prévu, est plus intéressante. Mais c’est Matt Damon qui s’en tire le mieux, enfin crédible pour jouer les pères de famille dépassés par le chaos, et il n’a pas perdu les kilos pris pour le précédent Soderbergh, The Informant. La conclusion tente de provoquer la même stupéfaction que le prologue (efficacité totale de la musique et du montage). Seulement, l’intérêt s’est quelque peu dilué. D’autant que, comme tous ces cinéastes prolifiques – Winterbottom souffre du même défaut -, Soderbergh donne l’impression de penser à son prochain film au moment de tourner celui-ci.
Des nouvelles de Grèce, avec un autre film en compétition : Alps, de Yorgos Lanthimos, déjà remarqué avec son excellent premier long métrage, Canine. N’y allons pas par quatre chemins : il a été très mal accueilli par la presse. Pourtant, il n’est pas si inintéressant, rien que par son sujet (des âmes en peine donnent du plaisir à des hommes et des femmes endeuillés en se substituant aux proches disparus). Parmi les personnages, Lanthimos s’attarde beaucoup sur une infirmière, peut-être parce qu’elle connaît mieux la douleur et qu’elle est aussi source de fantasmes. Bien sûr, Alpsn’est pas exempt de défauts. On commence à comprendre où veut en venir le jeune cinéma grec (voir Attenberg qui sort en septembre) et Alps est toujours à deux doigts de tomber dans un système tannant. Il y a aussi trop de complaisance dans la noirceur et le dolorisme – ce qui peut effectivement échauder. Nous sommes en Grèce, pays en souffrance – on a bien compris. Le tableau est trop déprimant – pour un peu, on se croirait chez l’Autrichien Ulrich Seidl avec ses cadres impassibles et son regard intransigeant sur l’humanité (certains diront misanthrope). Pour autant, il y a une actrice : Aggeliki Papoulia, l’infirmière en question, déjà très inspirée dans Canine. Et le film fonctionne presque uniquement grâce à son dénuement : d’une scène à l’autre, elle est capable de changer de personnalité, de jouer le dérèglement intérieur comme personne, de foncer droit dans le mur et de se vautrer sans hésitation dans des situations ridicules, bouffonnes, pathétiques, ingrates et/ou glauques. Il y a son courage et sa folie. Lanthimos est fasciné par sa performance de «créature surréaliste» sans morale et désarticulée. Il la laisse d’ailleurs sans doute trop «performer». Cependant, elle crève l’écran. Son personnage, aussi : paradoxe ambulant, pourvu de contradictions, à la fois régressif et adulte, transgressif et naïf, compatissant et masochiste. Un peu comme si l’adolescente dégénérée de Canine, déconnectée de la réalité, s’était échappée de son enclos de famille putride pour se cogner à la cruauté du monde.
Des nouvelles de Marina de Van. L’ancienne icône de François Ozon période Regarde La mer-Sitcom est de retour avec Le petit poucet, un film de commande pour Arte, dans le sillage du Barbe Bleue de Catherine Breillat. Dans ma peau, son premier film, avait fait sensation, propulsant son auteur quelque part entre Todd Haynes (Safe) et David Cronenberg. Ne te retourne pas, déclinaison commerciale de ses obsessions, avait moins convaincu. Ici, on ne retrouve que par intermittences son style avec un clin d’œil à Dans ma peau, une propension à l’onirisme et quelques idées troublantes (Denis Lavant en ogre, ça s’impose comme une évidence). Mais on reste dans les contraintes du style télévisuel, ce qui ne donne pas grand-chose d’excitant sur grand écran. D’ailleurs, Le petit poucet ne sortira pas en salles et sera diffusé sur Arte dans quelques mois.
Prochain billet sur Steve McQueen et Todd Solondz. Dont, pour info, les films sont les meilleurs projetés cette année au festival de Venise (du moins, pour le moment…).

