La Rédaction CHAOS raconte son Festival de Cannes. Jour 10: Chaos Memoria d’Apichatpong Weerasethakul, Claire Denis doesn’t care (photo ci-contre), Red Rocket de Sean Baker et Les Olympiades de Jacques Audiard en compétition. Les nuits de Zhenwu de NA Jiazuo à UCR. Lovers Rock de Steve McQueen à la plage.
Alors que revoilà Joe! Onze ans après avoir décroché la Palme d’or pour l’immense Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures, la réalisateur thaïlandais Apichatpong Weerasethakul est de retour à Cannes en quête d’une seconde récompense suprême avec Memoria conçu comme un voyage sensoriel sur la mémoire et la solitude. Une cultivatrice d’orchidées jouée par Tilda Swinton va à Bogotá rendre visite à sa sœur malade. Toutes les nuits, elle est dérangée dans son sommeil par des bruits étranges et inquiétants.
Joe tourne pour la première fois en Colombie, loin de son pays natal. Interrogé par notre journaliste Morgan Bizet quelques jours avant l’ouverture du Festival de Cannes le temps d’un entretien (à lire en cliquant ici), Joe explique deux raisons à ce choix: « Dans un premier temps, je dirais que je me suis enfermé dans une sorte de confort. J’avais l’impression de tout connaître. J’ai eu envie de me challenger en embrassant une nouvelle culture, et de nouvelles sensations. Et dans un second temps, pour une raison diamétralement opposée à la première, je ne peux malheureusement plus faire des films comme je l’entends en Thaïlande, en raison du coup d’état militaire et de la loi qui interdit de parler de la monarchie dans une œuvre d’art. J’ai dû me résoudre à ne plus m’exprimer, pendant au moins deux ans. Ainsi, j’étais vraiment heureux de tourner à l’étranger et de créer de nouveaux souvenirs (…) En réalisant Memoria en Colombie, j’avais l’impression d’être dans un endroit plus ouvert. Puis j’ai réalisé que le monde entier était connecté et petit… Petit, certes mais riche. Riche en souvenirs, en similarités, en souffrances (…) A la fin du film, il n’est plus question que de moi, vous voyez. Il s’agit de mon point de vue. Les frontières disparaissent et n’ont plus d’importance. »
Une volonté de tourner une page donc et de rêver les yeux ouverts ailleurs. D’où cette question qui anime tant de festivaliers fourbus à la fin d’un 74e Festival de Cannes réellement bizarre: peut-on décemment apprécier un film tout en ayant ronflé comme un malpropre à la séance? Notre Gautier Roos est formel: la réponse est oui, les amis, et il ne fallait pas attendre autre chose de la nouvelle livraison d’Apichatpong Weerasethakul. La quête d’une botaniste spécialiste des orchidées qui se réveille en sursaut (Tilda Swinton), tirée de son sommeil par une détonation étrange, et qui ne cessera tout du long de chercher la signification d’un bruit qu’elle semble la seule à percevoir. Une déclinaison somnambulique de Antonioni (Blow Out, Le désert rouge et même, surprise, Identification d’une femme) qui a divisé le Grand Théâtre Lumière en deux catégories: ceux qui lui donnent d’emblée une nouvelle palme, et ceux qui ont claqué la porte devant cette rêverie aussi envoûtante qu’intimidante, trouvant des interstices encore méconnus dans l’espace-temps cinématographique. Et il faudrait qu’on vous donne un avis dans la minute? Laissez-nous un peu le temps de rechercher dans la langue française s’il existe des mots pour décrire cet état de cinéma-transe sous hypnose (spoiler: les adjectifs en -ique risquent de ne pas suffire!). Bref, combien sur l’échelle du Nathalie Saint-Cricq?
Voir cette publication sur Instagram
On poursuit avec deux morceaux de choix, en compétition. Tout d’abord, il faut dire ce qu’il faut dire, une alerte croûte monumentale on ze Croisette en l’atroce Red Rocket de Sean Baker qui a été une torture pour notre Gautier. Pour lui, on a trouvé la mauvaise idée du festival, à savoir inviter un cinéaste dans le vent (Tangerine, The Florida Project) pour lui offrir un strapontin indigne en compèt, avec un film narrant les histoires de Mikey, ex-acteur porno qui tente de relancer son existence au Texas, entouré de bouseux que le cinéaste ne nous avait pas habitués à filmer avec pareil détachement. Disons-le tout de suite: le personnage est tellement con, tellement peu charismatique, tellement rabaissé à un statut humiliant de jean-foutre qu’on se fiche totalement de tout ce qui lui arrive (d’ailleurs, il ne lui arrive strictement rien pendant les trois quarts du film). Pour jouer le rôle d’une huître, ce Simon Rex aurait été un candidat idéal, mais pour jouer un humain, il eut mieux fallu qu’il passe son chemin. On en a vu des films ratés, mais rarement on avait subi pareil vide autour d’un personnage dont les blagues volontairement pas drôles furent notre long martyr 2h25 durant. Seule sa petite amie, un sosie charmant de Sylvia Kristel de 17 balais, trouve grâce à nos yeux. Faut dire qu’elle est entourée de locaux guère malins pour lequel le cinéaste n’a aucune empathie. Alors oui, il y a la crise économique ou le trompe l’œil du rêve américain en toile de fond, mais si ça suffisait à faire un film digeste, on le saurait. C’est peut-être encore plus naze encore que le Flag Day de Sean Penn. Si c’est pour inviter ces américains-là, épargnez-nous ces voyages en avion bien coûteux pour la planète la prochaine fois, monsieur le délégué général. Reste que le panel chaos est plus clément que notre Gautier.
«Un boomer qui filme une jeunesse qu’il pense connaître»: voilà le petit refrain qui retentit sur la Croisette depuis la présentation des Olympiades du palmé Jacques Audiard, également en compétition. D’Olympiades, il n’est que moyennement question ici puisque le tournage du film a été perturbé par les conditions sanitaires: pour ne pas faire apparaître toutes ces personnes masquées dans le cadre, Audiard et sa team (Sciamma feat. Myssius) ont dû resserrer l’intrigue autour de scènes d’intérieur. Tout en travellings exécutés lentement, le film éclaire le quotidien de jeunes empêtrés dans des problèmes de jeunes (un shitty job de télé-conseillère, un prof d’histoire contraint de bifurquer de métier pour se faire un peu de maille, une étudiante en reprise d’étude victime de harcèlement cyber et de harcèlement pas cyber…). D’aucuns disent que ce Audiard teinte Philippe Garrel est une merde sans nom: nous (qui ne sommes pas suspects d’aimer le cinoche d’auteur français qui ne pense qu’à s’ôter les bouloches du nombril) n’irons pas jusque-là. On peut même dire que ce film planant (pas de Para One ici, mais du Rone utilisé exactement comme le ferait Sciamma) séduit dans sa première partie, mais qu’en variant peu de mise en scène ou de mode dramatique (une tournure bien bancale pour dire que le film se répète), il nous égare un petit peu en chemin. C’est parfois bien écrit, mais parfois seulement: peut-être que ce corps à trois têtes (qui revendique un female gaze qu’on ne décèle pas avec évidence) a lutté pour accorder les violons. Attention: à en juger par les premiers retours, bien des lecteurs de ce site trouveront le machin indigne. On vous aura prévenus.
Outre Joe, la bonne nouvelle se trouve dans la section Un Certain Regard avec Les nuits de Zhenwu de NA Jiazuo, qui a enthousiasmé notre Gérard Delorme. Pour son premier film, NA Jiazuo fait preuve d’une confiance en lui et d’une détermination qui l’ont amené à inventer des solutions adaptées aux défis qu’il s’est posés à lui-même. Le résultat est singulier tout en restant relativement classique. Plus précisément, s’il fallait le ramener à un genre, Les Nuits de Zhenwu se classerait spontanément dans la case film noir, avec son idylle impossible entre les deux personnages principaux, qui révèle plus généralement les conflits et déterminismes inhérents à une petite ville de province. Dongzi travaille pour un récupérateur de dettes pour financer l’hôpital de son père, un ancien fauteur de trouble en phase terminale, mais qui n’a rien perdu de son caractère colérique et indépendant. En même temps, Dongzi est épris d’une fille qui tient une boutique de tatouage, mais rêve de quitter au plus vite cette petite ville étouffante, ne serait-ce que pour s’éloigner de son ex, un gangster qui ne veut pas renoncer à elle. Dongzi est sur le point de partir avec elle, son père se révélant de plus en plus odieux et ingrat, mais il est retenu par un impératif moral, probablement une réminiscence de la tradition, qui lui commande de donner la priorité à son géniteur.
Filmant la noirceur dans un style assez clair (tout est net, même la saleté), NA Jiazuo joue délibérément des oppositions à l’œuvre dans sa fiction: la lumière du jour met en évidence l’étroitesse, le manque de perspectives et la décrépitude de la petite ville, tandis que les scènes nocturnes éclairées au néon esquivent la crasse pour contribuer à une ambiance artificielle où tout peut arriver. Les plans larges de la ville elle-même, coincée entre la montagne et le fleuve, semblent ne laisser aucun avenir à ses habitants, sauf s’ils réussissent à s’en échapper. Par sa noirceur et sa mélancolie, mais aussi par sa forme en adéquation à son ambiance, Les nuits de Zhenwu fait penser au premier film de Wong Kar Wai As Tears Go By. S’il est impossible de préjuger de l’avenir de ce jeune réalisateur, on peut déjà se contenter de la découverte de ce début prometteur.
Enfin, on signalera aux amoureux de la vie la projection sur la plage d’une merveille gonflée aux tensions (sexuelles, sociales etc): Lovers Rock de Steve McQueen, qui fait partie des cinq épisodes de la série Small Axe, qui a reçu le label Cannes 2020 et qui méritait une redécouverte sur grand écran au Festival de Cannes tant il aurait pu prétendre à une Palme d’or. C’est ni plus ni moins qu’une longue teuf dans un appartement, au sein de la communauté jamaïquaine dans le Londres des années 1980, avec la meilleure musique d’alors. Et on y vit la fête avec la même intensité et la même excitation que devant l’interdit – soit, à fond, sans limite. Alors, les garçons au départ d’un côté, les filles de l’autre, se chauffent à distance, les couples se forment comme ils se déforment en un claquement de doigt, ils dansent à deux quand d’autres dansent seuls. Des plans d’ensemble et des plans serrés, c’est collectif et intime dans le même mouvement. Entendre Silly Games de Janet Kay donne envie que la fête ne s’arrête jamais. Que Cannes ne s’arrête jamais. Transe collective, Lovers Rock chauffe les sens et réchauffe le coeur. Avant la gueule de bois du terrible France de Bruno Dumont, dont nous reparlerons dans la gazette demain et qui n’a pas laissé le panel Chaos insensible.
