[CANNES 2025] GAZETTE CHAOS DU FESTIVAL – JOUR 1

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Mardi 13 avril, coup d’envoi de la grande messe cinématographique annuelle. Tout Cannes et ses 74 000 habitants s’apprêtent à accueillir le gratin du cinéma mondial (de Bob De Niro à Lav Diaz, en passant par Yann Gozlan), des professionnels du milieu en recherche d’opportunités et une horde de journalistes et cinéphiles prêts à dévorer leurs 4 à 5 films quotidiens. Du moins si la billetterie se montre clémente. 2025 n’est pas encore l’année où on s’épargnera de suivre sur les réseaux sociaux les déboires des festivaliers pour récupérer en ligne leurs sacro-saints tickets.

On a beau être surexcité à quelques heures de l’ouverture du 78e Festival de Cannes, l’habituel calme avant la tempête qui le précède (rues de Cannes encore praticables et derniers préparatifs) est redoublé par une actualité politique qui nous pousse à avoir quand même la tête ailleurs. Ce soir déjà, Emmanuel Macron pourrait voler la vedette à Cannes en direct de TF1 avec son apparition dans l’émission qui lui est spécialement dédié : « Emmanuel Macron – Les défis de la France ». À quelques semaines du premier anniversaire de la dissolution de l’Assemblée Nationale, le Président fera face durant deux heures à Sophie Binet, Salomé Saqué, Cécile Duflot, Tibo InShape (si si) et Robert Ménard. Un casting improbable, capable de faire de l’ombre au jury de Juliette Binoche.

En Europe et de l’autre côté de la Méditerranée, une guerre et un génocide sont encore à l’œuvre, ceci malgré les vaines tentatives de cessez-le-feu, trêves ou autres pactes de pacotilles, manigancés en toute exclusion des peuples en souffrance concernés. Si l’Ukraine est à l’honneur du Festival cette année, outre les films de Sergeï Loznitsa en Compétition (Deux Procureurs) et du trio Yelizaveta Smith, Alina Gorlova et Simon Mozgovyi à la Quinzaine (Militantropos), avec une programmation spéciale de trois films en salles Bazin et Buñuel ce mardi 13 mai (un film sur Zelensky, un autre sur le village stratégique d’Andriivka, et un pensum de BHL…), l’hommage à la Palestine est plus timide. Les Frères Nasser se sont certes frayés un chemin en Officielle avec Once Upon a Time in Gaza à Un Certain Regard, l’hommage rendu par le Festival à la photojournaliste Fatima Hassouna, au cœur même du film Put Your Soul On Your Hand and Walk de Sepideh Farsi à l’Acid, qui a qualifié son meurtre suite à un bombardement de « tragédie » dans un contexte de « risques liés à la guerre dans l’enclave palestinienne » a provoqué une certaine consternation. L’ACID de son côté n’a pas hésité à modifier la fiche du film sur son site sans mettre de pincettes : « l’assassinat de Fatem le 16 avril 2025 suite à une attaque israélienne sur sa maison en change (au film) à jamais le sens ». À la veille du lancement du Festival, une tribune publiée conjointement par Libération et Variety, et signée par des personnalités du cinéma telles que Pedro Almodovar, Alice Diop, Jonathan Glazer, Radu Jude ou Kleber Mendonça Filho, demande au milieu du cinéma de ne plus se taire et « invisibiliser le génocide en cours à Gaza ». On espère qu’il trouvera une caisse de résonance sur la Croisette.

Aux États-Unis, tout Hollywood tremble en attendant de savoir à quelle sauce il va être mangé. Les déclarations de Donald Trump du 5 mai dernier, qui annonçaient sa volonté d’instaurer 100 % de droits de douane sur les films diffusés aux États-Unis, mais produits à l’étranger, ont décontenancé tout le secteur. Avec des productions américaines de moins en moins tournées sur leur propre sol en raison de coûts trop élevés, l’annonce a fait l’effet d’un suicide en mondovision. On rappelle que Mission Impossible : The Final Reckoning, sélectionné Hors Compétition à Cannes, a par exemple été tourné partout dans le monde sauf aux États-Unis. Alors que tous les cinémas du monde se réunissent pendant les deux prochaines semaines à Cannes (dans les différentes sélections, mais aussi à l’importantissime Marché du Film), le Festival est plus que jamais sous tension.

Si Cannes, c’est une sélection de films qui prennent le pouls du monde, il faut aussi se donner le temps de lancer les festivités, en toute légèreté si possible. Ce poids cette année incombe à un premier film français. Au départ, il y a un court-métrage musical remarqué – il est d’ailleurs toujours dispo sur Arte – consacré par un César en 2023. Le titre, Partir un jour, avait déjà le mérite de la clarté : raconter le parcours d’un perso bien d’aujourd’hui à travers des scènes en-chanté, piochant dans un répertoire populaire et hétéroclite à la française. Pour ce premier long-métrage ever présenté en ouverture de Cannes, Amélie Bonnin a inversé les rôles : ce n’est plus Bastien Bouillon qui vient rendre visite à sa famille de province, mais le personnage joué par Juliette Armanet, lauréate à succès de Top Chef et sur le point d’ouvrir un prestigieux 40 couverts parisien, qui ressurgit dans son village d’enfance pour prendre soin de son père malade (et croiser la route, imprévue, d’un amour de jeunesse). Les parents tiennent un estaminet Relais Routiers plus prisé pour son art de l’accueil entre deux livraisons de béton que pour sa fine gastronomie… Et le film va appuyer cet art du contraste sans vraiment chercher à masquer son propos un-brin-binaire-mais-vrai-en-même-temps : opposition Paris/Province donc, demi-élite contre demi-ploucs, opportunités de carrière rapide contre tellurique déterminisme professionnel, vie stressante de la métropole où votre employeur peut vous contacter sur votre tél perso à 23h vs. petit bled sans problème où on commence à doucement se biturer passé 19 heures (« On fait un Time’s Up!? »)… Le « Il y a bien encore qu’ici qu’on fait de la macédoine ! » d’Armanet est donc à comprendre comme une réponse cinglante à un propos qu’on pourrait imaginer comme suit : « L’art de la petite portion minimaliste qui représente un sixième seulement de l’assiette, facturée 38 euros, c’est uniquement chez vous les Parigots ! »

Si certaines répliques manquent un peu de tranchant et ne s’autorisent jamais la petite sortie de route nécessaire vis-à-vis d’un rigoureux cahier des charges, le film réussit quand même à accrocher quelque chose via la vitalité de ses personnages : une Juliette Armanet toujours en mouvement et très demoustienne dans l’esprit, un Bastien Bouillon charmeur en dépit d’une faculté de rapper à peu près égale à celle de l’auteur de ces lignes, un duo Dominique Blanc – François Rollin assez excentrique derrière l’épluchage de patates de l’arrière-cuisine… Et la chanson, dans tout ça ? La puissance d’un tube (K. Maro par-ci, Dalida par-là), c’est justement de viser large et de rassembler en dépit de nos différences : voilà peut-être le territoire sur lequel tout le monde peut se retrouver et faire tomber, ne serait-ce que sur 3 minutes 30, de pesantes auto-censures sociales… Cette belle idée, qui repose aussi sur l’art de faire chanter une star de la chanson avec des voix fragiles dont ce n’est pas le métier, aurait gagné à viser pleinement le lâcher-prise : on sent que le film vise une certaine loufoquerie qu’il tutoie parfois, mais qu’il n’arrive jamais à atteindre pleinement. Robert de Niro, assis à côté de nous dans la salle (comprendre : on peut voir son bras gauche si on utilise en x8 le télé-objectif de notre Iphone 15…), il connaissait Femme like you ?

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