FEMA 2025 : que retenir de cette nouvelle édition ?

C’est devenu une habitude : chaque année, le Chaos vous cuisine un petit bilan de ses quelques jours au FEMA. Retour sur une orgie de films (en VF comme en VO), une palanquée de bains de soleil, et une ribambelle d’huîtres de claire… Jamais rassasiées, nos narines ont, elles, fait le plein de patrimoine.

Fin mai, en pleine fin de partie cannoise, le festival annonçait la couleur en initiant un appel aux dons : « Face à un contexte inquiétant – forte hausse des coûts et stagnation des subventions publiques depuis plusieurs années, le FEMA doit repenser son modèle économique, malgré son succès. » Solidement implanté depuis 52 ans, le rendez-vous a été contraint de réduire sa voilure habituelle d’une journée, et ce alors qu’il demeure l’une des rares manifestations culturelles à littéralement faire le plein (les 250 refoulés de l’AVP de Sirat en sont témoins… et pourtant, la salle peut contenir 1000 places). Et que son indéniable succès ne se mesure pas uniquement via de gros indicateurs économiques : ici, on parle péloche avec des cinéastes, des producteurs, des distributeurs, et bien sûr des fidèles anonymes engloutissant jusqu’à 5 films par jour depuis plusieurs décennies. Voilà qui nous change de bien des festivals m’as-tu-vu où les joutes cinéphiles se résument souvent à un inventaire des goodies présents dans le tote-bag des accrédités.

Bref, malgré le contexte, c’était encore une fête, et on espère que cette soupape de décompression sans compétition ni red carpet – toujours aussi indispensable après le tumultueux souk cannois – a encore de belles années devant elle.

Parmi les nouveautés plébiscitées, on a vu L’incroyable femme des neiges, nouveau film d’un Sébastien Betbeder plus inspiré que sur ses dernières sorties, avec une Blanche Gardin qui s’invite dans l’univers apesanto-mélancomique du géniteur de 2 automnes 3 hivers et du Voyage au Groenland. Elle y incarne une intrépide exploratrice du pôle Nord, contrainte de retourner dans son Jura natal après une rupture amoureuse : en panne d’inspi pour rédiger ses mémoires – huit lignes écrites en trois jours – elle tente de recoller les morceaux avec ses frangins (Philippe Katerine et Bastien Bouillon) et son ex (Laurent Papot, vu dans Municipale). Son franc-parler et son goût pour la bibine contrarient quelque peu son projet de relations sociales… La Blanche explosive secoue comme il faut l’univers un poil trop “sous cloche” du cinéaste de ces dernières années, auquel elle injecte un humour noir bienvenu. L’actrice parle également très bien le groenlandais: en dépit de longs efforts, nous n’avons toutefois pas réussi à déterminer si c’était de l’avanersuarmiutut ou du tunumiit (mais nous y travaillons encore).

Autre morceau attendu, que nous avions raté à Cannes il y a de ça quelques semaines : le Valeur sentimentale de Joachim Trier, nouvel opus d’un auteur qui semble avoir perdu du nerf depuis qu’il peut compter sur un rond de serviette assuré dans les plus prestigieux festivals. Il retrouve ici Renate Reinsve dans ce film construit autour d’un foyer – une grosse baraque assayasienne pleine de souvenirs – construit et déconstruit façon puzzle. À la mort de leur mère, Nora et Agnès voient leur père Gustav réapparaître dans leur vie. Réalisateur de films autrefois reconnu, il a écrit un scénario dont il voudrait que Nora, devenue comédienne, joue le rôle principal, mais cette dernière refuse catégoriquement. Le mauvais père jette alors son dévolu sur une jeune star hollywoodienne, jouée par Elle Fanning, seul personnage secondaire filmé avec un peu de tendresse (tous les autres ressemblent à des membres du NSDAP, ce qui en dit long sur le cinéma de plus en plus starisant de Trier) : le tournage en Norvège devient l’occasion pour Gustav d’affronter ses démons et lui donne une dernière chance de renouer avec ses filles…

Valeur sentimentale est particulièrement détestable les deux tiers du temps, à l’image de son rôle masculin principal, joué par Stellan Skarsgård, dont on ne cesse de nous clamer à quel point il est génial – il se permet de lâcher des petits taquets envers Lasse Hallström – mais dont le film ne saura jamais vraiment nous montrer en quoi. Ne subsiste donc à l’écran qu’un artiste qui, certes, envoie bouler les junkets Netflix, mais dont le sarcasme permanent se révèle en fin de compte assez nettement désagréable. Cette façon petit malin de jouer des ellipses apparaît à d’autres reprises dans le film, lorsque Renata Reinsve est longuement filmée juste avant de monter sur scène, puis – cut – au cocktail qui suit la représentation : sa “merveileuse prestation” on stage est mystérieusement éludée par un cinéaste trouillard, qui semble refuser de se coltiner les difficultés qu’impose le réel, loin du papier glacé épuré d’un catalogue de marque aux teintes bleues et jaunes… Et pourtant, lorsque le Trier choisit sur sa fin d’évacuer les longs bavardages et de ne plus filmer que des visages et des gestes, dont un en particulier abolissant les frontières entre le home sweet home et les coulisses du film en train de se faire, Valeur sentimentale nous saisit enfin aux tripes. Et se met même à porter pas trop mal son nom : le chemin fut éprouvant, mais il a eu, en fin de compte, du bon.

Autre salle, autre ambiance, avec Peaches Goes Bananas : pendant 17 ans, Marie Losier (Cassandro the Exotico !) a suivi la chanteuse Peaches, icône queer et féministe qui a fait voler en éclats tous les tabous (ce n’est pas pour rien qu’on l’a vue en première partie de Genesis P-Orridge). De la scène, sur laquelle elle s’engage corps et âme dans des concerts hallucinants, à sa vie intime, notamment sa relation avec sa sœur, atteinte d’une maladie dégénérative, ce portrait montre à quel point Peaches a transformé chacun des pans de sa vie pour en faire une œuvre d’art chaos-fascinante. Voilà pour le pitch de ce nouveau documentaire dopé à on ne sait trop quelle substance – on veut la même chose en tout cas – docu qui ne cesse de tourbillonner entre Berlin, New York, Amsterdam et Paris tout en recréant un espace qui paraît totalement sorti d’un songe… C’est la belle réussite de ce film orgiesque où le moche est un moment du beau, pour paraphraser notre ami Guy Debord.

Le festival a également été l’occasion de projeter Vie privée de Rebecca Zlotowski, Sirat d’Oliver Laxe donc, le Dossier 137 de Dominik Moll qu’on trouve un poil en deçà de sa Nuit du 12, L’intérêt d’Adam de Laura Wandel ou encore un film chouchou qu’on vous a rapporté de la dernière Semaine de la Critique, le détonnant et très chaos Kika d’Alex Poukine.

Petit privilège dont seuls peuvent se targuer les Parisiens : sécher dans les grandes lignes les rétrospectives Edward Yang et Claude Chabrol, en sachant qu’elles débarquent (ou plutôt, qu’elles débarquaient) à la Cinémathèque française et dans le Quartier Latin avec quelques jours de différé ! Nous avons quand même assisté à une élégante masterclass réunissant Nicolas Pariser, Axelle Ropert, Cécile Maistre-Chabrol et Thomas Chabrol au sujet du déconcertant petit maître ripailleur de la Nouvelle Vague, celui qui faisait spécifier dans ses contrats une non-sélection à Cannes et celui dont le rythme stakhano-rabelaisien a probablement un peu désacralisé sa personne auprès de la critique française (se souvenant des nombreux noms d’oiseaux émaillant sa fin de carrière, Chabrol avait pour ambition de nommer un de ses personnages “Thierry Chèze”, procédé qui n’avait, vous vous en doutez, rien de flatteur pour le MC vocal des César). Pendant 90 minutes, il fut notamment question de labeur : on a collé à Chabrol l’injuste étiquette de flemmard, alors que le bourreau de travail qu’il était ne pensait qu’au découpage de son film six mois de l’année durant… Voilà pourquoi il pouvait s’offrir le luxe de tourner si rapidement.

Mais aussi de son rapport à la littérature du 19e siècle : contrairement à ses petits camarades Truffaut, Godard ou Rohmer, Chabrol a ceci de flaubertien qu’il ne court pas vraiment après le moment amoureux, mais plutôt après sa mise en échec (N. Pariser). Axelle Ropert rappelle à ce titre qu’il faut se méfier du côté jouisseur-débonnaire du bonhomme : son oeuvre est habitée par l’inquiétude, la tragédie grecque, le Mal, et, pour peu qu’on soulève le capot de l’appétissant cinéaste boeuf-carottes, on constate que l’homme s’est intéressé à des sujets de très haute envergure (son Boucher ne raconte-t-il pas l’histoire peu glorieuse des hommes depuis Cro-Magnon?) La dimension féministe de son oeuvre – qui n’avait pas besoin de se payer de bons mots et de meetings MLF – sa prise au sérieux de la bêtise humaine agissant comme une force métaphysique (tressant une filiation qui irait donc de Flaubert à un autre cinéaste qui mérite réévaluation : Jean-Pierre Mocky) : 1h30 de pur bonheur, modérée par un Laurent Delmas enthousiaste au Théâtre Verdière, juste avant d’aller déguster nos huîtres, qui plus est…

Une ville chabrolesque s’il en est…

L’autre rencontre attendue fut celle consacrée à Catherine Breillat, bien diminuée physiquement mais pourtant tout en joie solaire à la cantine du festival (nous nous sommes retournés plusieurs fois pour guetter du regard qui était l’ado tintamarresque et sans gêne qui rigolait fort comme ça…). On vous a parlé du très bon documentaire de Catherine Paris ici, breaking auquel on souhaiterait ajouter deux choses. D’abord que l’ensemble des films de la dame semblent avoir été restaurés dans des couleurs pétaradantes (c-à-d dans des qualités de visionnage plus optimales que les versions 480p qui circulent sur des sites avec le mot “tube” dedans). Ensuite, que nous avons été très sensibles à cette phrase prononcée dans le docu, peut-être la clef de voûte de sa filmo : “Contrairement à ce qu’on croit, la sexualité n’est pas matérialiste… Le sexe, c’est de l’imaginaire : ce qu’on filme, c’est de la pensée.” Et de fait, le gros plan sur le visage presque mystique de Lio dans Sale comme un ange (1991) – film peu connu avec Claude Brasseur qu’on va s’empresser de découvrir – est l’une des images fortes de ce festival.

Autre légende que nous n’avons, elle, pas pû saluer : Jacques Nolot, pourtant présent la veille pour présenter Les Roseaux sauvages mais absent de la salle pour ce documentaire passé par Cinéma du Réel et dont le titre nous a un temps paru prémonitoire (l’homme avait en effet chuté dans sa salle de bain le matin de la séance…) : Je suis déjà mort trois fois de Maxence Vassilyevitch. Ou le portrait sur une journée d’un homme sans vis-à-vis, filmé dans son antre parisien, et sur sa route de Compostelle à lui (un long trajet en voiture vers le Bois de Boulogne). La seule voix qui retentit dans ce monologue clope-café-médocs est donc la sienne, imposant un rythme chantant fait de scansions, de bifurcations buissonnières et de silences: le Jacques y cause du bar à travestis Chez Aldo, de sa rencontre avec Roland Barthes au festival de Cannes – avant qu’il ne déserte la ville, suite à des embrouilles avec un maquereau de la mafia yougoslave – ou de sa triple rémission face à la maladie (sida, infarctus, cancer). On se “tape un coup de Ricqlès” avec l’ancien gigolo à la façon de Max, le héros de son premier court Manège, qui “faisait” les gares en son temps: avec une désinvolture dandy en même temps qu’un panache très premier degré. Le film est aussi placé sous le signe du grigri (ses fameux porte cigarettes) et du rituel: en pleine route, l’acteur sort de son véhicule et simule de la main gauche un appel téléphonique. La main droite dévoile un pénis s’offrant en réalité une pause-pipi, et la caméra, après un temps d’hésitation, semble bien s’accommoder de cet imprévu non prévu au scénario: Nolot fait son petit numéro sans jamais l’air d’y toucher, fil rouge de ce délicat portrait funambule.

On en a également profité pour découvrir Ceux qui m’aiment prendront le train (1998), ébouriffante peinture kaléidoscopique où Chéreau s’amuse à ne montrer dans un premier temps que des fragments morcelés de ses personnages : c’est à voir, oui, mais à tête bien reposée, car on y laisse forcément des plumes au premier visionnage (Malavida ressort tout ça le 5 novembre avec 4 autres films du cinéaste, dont L’Homme blessé). Heureusement, nous pouvions compter sur le décryptage de Dominique Blanc et son verbe haut, qu’on a toujours chaudement apprécié dans ces colonnes.

Rayon curiosités, nous n’avons pas été déçus par ce Jour des rois (1991) signé Marie-Claude Treilhou. Trois vieilles sœurs (et pas des moindres, puisqu’il s’agit de Danielle Darrieux, Micheline Presle et Paulette Dubost) se réunissent tous les dimanches. Mais en ce jour d’Épiphanie, le programme est chargé : cimetière, restaurant chinois, galette des rois, et virée du côté d’une troupe comique du troisième âge dans laquelle joue la quatrième sœur. Revenue des bruits de projection olé olé du scabreux Simone Barbès ou la Vertu (1978), Marie-Claude Treilhou filme ici la banalité dominicale comme une petite odyssée du quotidien: médisances bénignes, querelles intra-familiales et petits tracas autour de la non-ponctualité de Robert (il a 5 minutes de retard, rendez-vous compte…) composent ce joyeux et pétulant bouquet où la maison de retraite du cinéma français – c’est d’ailleurs Galabru qui ouvre et ferme le long-métrage – s’apparente à la cour tumultueuse d’un lycée… Un délice.

On aurait aimé vous dire du bien de cette mystérieuse cinéaste nommée Marleen Gorris et de son Miroirs brisés (1984) mais hélas : le projecteur de la salle nous a quittés au bout de 8 petites minutes, après pourtant d’éblouissants débuts (aucun blessé n’est cependant à déplorer). Il sera bientôt possible de découvrir l’oeuvre méconnue de cette petite protégée de Chantal Akerman – toujours vivante mais ayant pris ses distances vis-à-vis du monde du cinéma et vraisemblablement impossible à contacter aujourd’hui – puisqu’ExtraLucid Films nous apporte ça en salle le 20 août (avec aussi Le Silence autour de Christine M., l’un de ses films les plus « connus »).

Une femme dont on peut en revanche vous dire du bien, c’est Barbara Stanwyck, dont le modeste “figure charismatique de l’âge d’or hollywoodien” qu’on peut lire un peu partout à l’occasion de cette rétro nous parait bien faible : la Stanwyck, c’est un torrent, un ouragan, un visage emblème du Pré-Code – et de ses flutes de champagne qui débordent à ras bord – à elle toute seule. Avec cette particularité de n’être ni la propriété d’un studio, ni celle d’un amant ou d’une amante, puisque la rumeur hollywoodienne lui prête bien des relations homosexuelles. Une boule de feu toute en intensité, pour paraphraser la merveille de Hawks (1941) revue pour l’occasion, aussi à l’aise dans le vénéneux film noir (Assurance sur la mort) que dans le Capra-movie rayonnant (L’Homme de la rue) : on en a profité pour découvrir enfin Stella Dallas (1937), qui aurait pu verser dans le mélo sirupeux s’il n’était pas dirigé par un roi nommé King Vidor, poète de l’épique et de la démesure dont on ne s’étonnera pas qu’il s’accorde parfaitement au tempérament stanwyckien. Moins connu, L’Ange blanc du génial stakhanoviste qu’est William A. Wellman – 4 longs-métrages en cette année 1931 – et qui commence comme une brave petite comédie en milieu infirmier au temps de la Prohibition, avant de glisser petit à petit dans les arcanes du crime… Un film où la partner in crime de Stanwyck s’appelle Joan Blondell, autre blonde crazy passée par les Ziegfeld Follies qui mériterait bien sa rétro rochelaise l’an prochain !!! Les rendez-vous sont pris !

On se quitte avec cette affiche russe des Demoiselles de Rochefort, car oui le dernier jour le festival a accueilli Macha Méril, Françoise Fabian et Stéphane Lerouge pour d’ultimes festivités demyesques, mais nous étions déjà sagement rentrés à la maison

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